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04/17
Chroniques CD du mois Interview: BERNARD SELLAM Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: CHUCK BERRY Interview: DARIOS MARS & THE GUILLOTINES
 


Portrait
willie dixon
Mr. Blues





Il a profondément imprimé sa marque dans le Chicago blues, à travers les labels Chess et Cobra. Musicien, auteur, compositeur, arrangeur,
il a signé plus de 500 titres. Découvreur de talents, producteur et promoteur, il a fait émerger un grand nombre d’artistes. Du blues au rock, ses musiques se sont envolées aux quatre coins du monde.

La vie de Willie Dixon a été un vrai roman, riche de péripéties et de rencontres. Natif du sud, il a vécu l’errance des hoboes pendant son adolescence, sautant dans les trains en évitant de se faire coincer par les employés des compagnies de chemin de fer, pour monter vers le nord, Chicago, New York, puis redescendre vers la Floride, revenir dans le Mississippi et repartir à l’est. Simplement pour aller où le travail permettait de survire durant les années de la Grande Dépression. Débardeur, livreur, porteur, cueilleur de fruits, tous les petits boulots qui se présentaient étaient bons, et pourquoi pas voleur à l’occasion ? Dans les années 30, il s’est même retrouvé sur un cargo en partance pour Hawaii. Arrivé à l’âge adulte, sa stature de colosse lui permit de devenir champion boxe poids lourd. Il décrocha les Gants d’Or. Certains lui prédirent alors une belle carrière professionnelle. Il fit le choix de la musique. L’armée l’appela sous les drapeaux pour aller en Europe où la guerre faisait rage, il se fit objecteur de conscience et refusa de porter les armes pour un pays qui ne reconnaissait aucun droit civique aux Noirs et où la ségrégation sévissait. Il écopa de la prison. Willie Dixon était un drôle de bonhomme à l’intelligence affûtée, qui avait conscience de ses capacités. Un homme qui dévorait la vie, qui aimait la musique, les amis, la bonne chair et le bon temps. Il a même entretenu pendant de nombreuses années deux foyers simultanément, ayant douze enfants à élever.

Ball Ground
Né le 1er juillet 1915, il était le septième garçon d’une fratrie de quatorze enfants. Il a vécu à Vicksburg, dans le Mississippi, une petite enfance heureuse et insouciante, entouré de camarades blancs, noirs et jaunes, rejetons d’immigrés italiens, syriens ou chinois venus chercher une vie meilleure en Amérique. Mais il a tout juste une dizaine d’années quand il est happé par le racisme, son lot de haine et d’imbécillité charrié par le Ku Klux Klan. Il voit des membres de l’organisation extrémiste traîner un jeune Noir recouvert de goudron et de plumes. Il comprend alors que le monde est violent, que les Noirs n’ont aucun droit.
Il a environ 12 ans quand il se fait prendre pour un vol de plomberie dans une maison abandonnée. Condamné à un premier séjour en ferme pénitencier, c’est là qu’il rencontre le blues. « On m’a mis dans une ferme du comté, un endroit qui s’appelait Ball Ground à environ 15 miles de Vicksburg. C’était la première fois que j’allais en prison, j’avais dans les douze ans. Moi, Shedrick Johnson et Leroy Wilson, on a pris un an de cabane pour avoir pénétré dans l’ancienne maison d’un docteur et y avoir dérobé de vieux tuyaux et des trucs abandonnés. C’est là que j’ai su ce que c’était que le bues. Je l’ai entendu à travers la musique et j’ai d’abord pris ça pour quelque chose de joyeux, mais après avoir entendu ces gars qui se plaignaient et gémissaient ce blues ‘des entrailles de la terre’, j’ai commencé à m’y intéresser. Je leur ai demandé pourquoi ils chantaient ces chansons et ce que ça signifiait. Certains d’entre eux m’ont parlé. Ils étaient en prison pour différentes raisons, ‘victimes des circonstances’ et si, à cette époque, je ne connaissais pas cette expression, j’étais moi-même la victime des circonstances. J’ai vraiment réalisé ce que le blues signifiait pour les Noirs, ça leur apportait une consolation, leur permettait de réfléchir en fredonnant ou de faire savoir aux autres ce qu’ils avaient en tête et comment ils ressentaient les choses de la vie. Je pense que ça a déteint sur moi. Quand vous avez vu des gars mourir et que, malgré tout, vous gardez l’espoir… ».
Zone de Texte:  A 14 ans il se fait encore arrêter, cette fois pour vagabondage, près de Clarksdale. Il est condamné à passer trente jours à la ferme prison du comté de Harvey Allen. Il s’en échappe et file vers le nord chez une de ses sœurs qui habite à Chicago. La vie n’est pas facile dans la grande ville mais il y trouve un foyer et enchaîne les petits jobs. « Je faisais plein de trucs différents quand j’étais môme, je parcourais tout Chicago. Je ne savais pas vraiment où j’étais ou ce que j’allais bien pouvoir faire, simplement faire une virée en essayant de me repérer. J’étais juste un gosse et je ne connaissais rien à part travailler, aller à l’école quand ça me chantait et travailler. Un beau jour les services de la mairie me sont tombés dessus à cause de l’école, alors là j’ai sauté dans le premier train de marchandises et je me suis tiré de la ville. ». Ayant quand même fréquenté l’école de façon régulière jusqu’à douze ans, il sait lire et écrire. Sa curiosité naturelle, les livres, les revues, son goût pour la géographie lui permettant de se repérer lors de ses voyages, la vie et ses rencontres ont fait le reste.

Theo Phelps
Vers 16 ans, le voilà de nouveau à Vicksburg. La musique commence à se frayer une place dans sa vie. Il griffonne parfois des textes qu’il vend à des orchestres de country & western de passage. Certaines de ces chansons seront même enregistrée… sans que ça lui rapporte un cent. Pour gagner sa vie, il travaille comme charpentier chez un nommé Theo Phelps. Cet homme a un certain ascendant sur lui, car il est bien plus qu’un employeur. Après la journée de travail, Dixon et deux de ses compagnons de chantier se retrouvent chez Phelps et apprennent à chanter harmonies et accords autour du piano. Phelps est à l’origine d’un quintette vocal interprétant du gospel, les Union Jubilee Singers. Très exigeant, lorsqu’un des membres ne vient pas à une répétition, Phelps le vire et prend quelqu’un d’autre à sa place. A cette époque de nombreux groupes similaires se produisent dans les petites églises de campagne comme dans les villes du comté. La concurrence est rude. Willie Dixon chante dans les registres de ténor et de baryton, mais le plus souvent il chante en basse. Theo Phelps est dur avec ses choristes, il veut que les harmonies soient parfaites, que chaque note soit la bonne. La musique doit être ‘ressentie’. Dixon fait son apprentissage musical et acquiert un bagage solide grâce à son mentor. Pendant quelques années le groupe tourne bien. En plus des églises il se produit sur les places des petites villes du sud mais, financièrement, l’aventure ne rapporte pas grand chose. Accompagné d’un copain, Dixon file à New Orleans, sauf que là-bas la vie n’est pas meilleure. Ils crèvent de faim, mais finissent par trouver un emploi de débardeur sur le port. La misère les rattrape, ce n’est pas la fête tous les jours. Pour manger et payer leur loyer, ils vont jusqu’à vendre leurs vêtements. A l’extrême limite du dénuement, son compagnon fini par trouver une place de cuisinier dans les wagons restaurants. Dixon, lui, est embauché à bord d’un bateau d’excursions qui remonte jusqu’à Rock Island dans l’Illinois : il est chauffeur, il charge la chaudière. Puis il retourne voir sa sœur à Chicago et s’installe quelques temps chez elle.

Leonard Baby Doo Caston
Arrivé à Chicago, Dixon reste en contact avec le monde de la musique et chante dans divers groupes. Avec son physique d’Hercule de foire il s’investit aussi dans la boxe et, après quelques années, en s’entraînant notamment avec le légendaire Joe Louis, il gagne les championnats dans la catégorie poids lourds en 1937.
Zone de Texte:  Sport et musique vont lui permettre de faire une rencontre importante. Dans le club sportif où il s’entraîne, il croise souvent un guitariste qui vient là pour jouer et chanter. Il s’agit de Leonard Baby Doo Caston. Dixon raconte : « On s’asseyait au bord du ring et je chantais avec lui car, ayant chanté les harmonies dans ces groupes de gospel dans le sud, je connaissais la ligne de basse d’à peu près tout ». C’est Caston qui va le persuader d’abandonner la boxe pour la carrière musicale et lui mettre entre les mains son premier instrument : une contrebassine. A partir de là, les deux compères vont faire un long bout de chemin ensemble, en commençant par jouer dans les rues et dans les clubs en passant le chapeau. Dans le même temps, Dixon forme avec son neveu Lionel et son frère Arthur, ainsi que deux autres chanteurs, the bumpin’ boys, un groupe vocal accompagné parfois à la guitare par Leonard Caston.
En 1939, Dixon et Caston se joignent à Willie Hawthorne, Eugene Gilmore et Freddie Walker (surnommé Cool Breeze), pour fonder the five breezes. A l’époque les groupes vocaux aux harmonies recherchées sont dans l’air du temps. Les Mills brothers, les ink spots, les cats and fiddles sont très populaires. En tachant d’être originaux et en développant leur propre style, les five breezes tentent de s’imposer au public. Le groupe trouve des engagements et varie les genres. Il peut, l’après-midi, se produire dans une église en chantant des spirituals et, le soir, chanter le blues et des rythmes plus swing dans un club tenu par des gangsters, où des danseuses dénudées aguichent le public. Le groupe engrange les contrats, tourne en-dehors de Chicago et gagne de l’argent. En 1941, l’armée adresse à Willie Dixon différentes convocations dont il n’a que faire. Un soir, alors qu’il est sur la scène du club Pink Poodle avec les five breezes, la police militaire fait une descente et l’embarque, direction la prison. Objecteur de conscience, il refuse l’incorporation, il est jugé et condamné à dix mois d’emprisonnement d’un régime sévère. Leonard Caston, lui, est incorporé dans un régiment du matériel à New York. Là, il se retrouve sur un bateau qui le mène en Chine, en Birmanie, en Inde, en Egypte, au Maroc. Retour aux États-Unis. Bref séjour, puis direction l’Europe, la France, Paris, Reims et l’Allemagne. Durant le temps libre que lui laissent ses obligations militaires, Caston joue dans un trio baptisé the rhythm rascals. Il est démobilisé durant le premier semestre de 1946. Il s’assied au piano cette fois, avec Bernardo Dennis à la guitare (remplacé quelques années plus tard par Ollie Crawford) et Willie Dixon qu’il a retrouvé, à la contrebasse ; il forme the big tree trio. Le band est ainsi nommé en référence au trio des vainqueurs, Roosevelt, Staline et Churchill.

En cette fin des années 40, un grand changement s’est produit, le genre de vieux blues rural popularisé avant guerre par les 78 tours vendus à Chicago est tombé en désuétude et n’a plus les faveurs du public. Venu de la côte ouest avec ses sections rythmiques enrichies de cuivres, le jump blues est à la mode. Les vedettes du moment sont Louis Jordan, T-Bone Walker, Charles Brown, Roy Milton, Wynonie Harris, Amos Milburn.
Mais le big three n’est ni un orchestre de Chicago blues, ni un orchestre de jump, son Zone de Texte:  répertoire donne toujours la priorité aux harmonies, avec un son léger et dansant teinté de jazz. Dixon et Caston se retrouvent très souvent chez Tampa Red. Cette adresse est le repaire des musiciens de blues qui enregistrent sur le label Blue Bird, avec le producteur Lester Melrose. Ils finissent par être engagés comme session-men et ainsi, tout en privilégiant les harmonies, ils introduisent un peu de blues dans leur registre.
Melrose enregistre le big three trio et vend les chansons à Bullet, un petit label indépendant de Nashville. ‘Lonely Roamin’’ rencontre un succès régional dans le sud, tandis ‘Signifying Monkey’ est une des meilleures ventes des ‘race records’au niveau national en 1946. En 1947, le trio signe avec Columbia et engrange encore divers succès. Willie Dixon multiplie ses activités, il écrit pour les autres, il est notamment l’auteur des premiers titres enregistrés par Memphis Slim à Chicago en 1947 : ‘Rockin’ The House’, ‘Darlin’ I Miss you’, ‘Kilroy Was Here’ ‘Lend Me You Lovin’.

A la fin des années 40, une nouvelle génération de musiciens pointe son nez dans les clubs du south-side de Chicago. Ils amènent un sang neuf au blues en jouant une musique plus agressive, brute et électrifiée. Ils se nomment Muddy Waters, Little Walter, Sonny Boy Williamson... Ils rencontrent un certain succès auprès de la population du ghetto mais ne jouent pas en dehors de la Windy City. Le big three de son côté a un plus large succès et tourne pas mal.

En 1948 le big three trio vend 90 000 exemplaires de ‘Wee Wee Baby’, une grosse vente pour l’époque. Cependant, les disques ne rapportent pas grand-chose, les tournées, si. Ils sont souvent sur les routes et jouent un peu partout, Illinois, Iowa, Kentucky, Missouri, Minnesota, Colorado, Nebraska, Montana, Wyoming, dans des lieux aussi différents que des théâtres ou des bars louches. Il leur arrive même une fois d’être recrutés pour jouer dans un camp de nudistes. Ils iront jusqu’à enlever leurs chemises mais pas plus. En 1951 Leonard Caston, qui a des problèmes avec sa première femme, laisse tomber les tournées. Pour ne pas mettre ses compagnons dans l’embarras et afin qu’ils puissent continuer sans lui, il leur présente le pianiste Lafayette Leake. Le trio tourne encore un peu, mais pas longtemps. Dixon a rencontré l’âme sœur, il aimerait bien bouger un peu moins et, comme beaucoup de musiciens de Chicago, il travaille depuis trois ans, de temps à autre, pour des sessions du label Aristocrat. Il a rencontré les frères Chess, propriétaires du label, lors d’une jam dans le club Macamba que ces derniers possèdent dans le south-side.

Chess
Les frères Chess sont les premiers à enregistrer le nouveau style émergeant du Chicago blues, qui puise ses racines dans le country-blues du Mississippi, mais joué avec batterie, harmonica et guitares amplifiées pour surmonter le tapage des night-clubs. Muddy Waters et Sunnyland Slim sont parmi les tout premiers à être enregistrés.
Les Chess enregistrent et vendent des disques de blues parce que ça rapporte, ils sont essentiellement commerçants, mais ne sont pas experts en la matière. Leonard Chess disait clairement à propos de Muddy Waters : « Qu’est-ce qu’il est en train de chanter ? Je ne comprends rien du tout. ».
En 1951, Dixon est donc embauché par les frères Chess pour les seconder. Dixon rapporte : « La première fois que j’ai rencontré les frères Chess, j’ai pensé que ça allait être bien et que je pourrais mettre en application ce que je savais. Ils me laissaient faire ce que je voulais, car Leonard admettait facilement qu’il n’en savait pas autant que moi sur le sujet. Il me traitait avec respect, tout du moins un peu plus que la moyenne de ce qui était le lot réservé au Noirs habituellement, et ce n’était déjà pas si mal. J’avais un job d’assistant. Je faisais tout, emballer les disques, balayer le sol et répondre au téléphone pour passer les commandes, mais ils ne me payaient pas grand-chose. Ils me promettaient toujours une augmentation pour la semaine suivante. » Dixon est à présent l’éminence grise du label et en dehors du balayage et du téléphone, il s’occupe surtout de la production, des arrangements, de la gestion du studio et joue de la basse durant toutes les sessions d’enregistrement. Son rôle au sein de l’entreprise est si important que Leonard Chess le reconnaîtra plus tard comme étant son bras droit. Willie Dixon est donc indispensable mais, durant les deux premières années, à chaque fois qu’il propose des chansons à Leonard Chess, ce dernier ne veut pas en entendre parler. Dixon est persévérant et, un beau jour de 1954, il parle de cette chanson, ‘Hoochie Coochie Man’, qui est faite, insiste-t-il, pour Muddy Waters. Il s’entend enfin répondre : « Eh bien, si Muddy l’aime, donne-la lui ».
Il file au club Zanzibar où ce produit Waters, et le branche. Les deux hommes discutent, Dixon donne quelques indications à Muddy Waters, ce dernier monte sur scène, fait le point avec ses musiciens et ils balancent le morceau : « The gypsy woman told my mother /da-da-da-da / Before I was born / da-da-da-da / He’s gonna be a son a of a gun...». Le riff et les paroles accrochent tout de suite le public. Muddy Waters jouera ce titre jusqu’à ses derniers jours.

Zone de Texte:  Jusqu’à ‘Hoochie Coochie Man’, Dixon n’est pas très connu comme auteur, mais il a déjà écrit environ 150 chansons. Son credo pour écrire une bonne chanson : être en empathie avec l’auditoire, lui raconter des histoires que n’importe qui peut ressentir ou avoir vécu.
Waters enregistre le titre. Il se vend si bien que les Chess en redemandent aussitôt. Ce sera, ‘I Just Want To Make Love To You’, puis ‘I’m ready’. Il y aura ‘Third Degree’ pour Eddie Boyd, ‘Would You Baby’ ou ‘The Seventh Son’ pour Willie Mabon, ‘Tollin’ Bells’ pour Lowell Fulson, ‘Big Daddy’ pour Jimmy Witherspoon, ‘My Babe’ pour Little Walter, ‘I’m A Man’ pour Bo Diddley, ‘Little Red Rooster’, ‘Built For Comfort’ pour Howlin’ Wolf et de nombreux autres titres adaptés à leurs interprètes.
Dixon écrit pratiquement à la demande. « La plupart des gars, en ce temps-là, pensaient que le blues devait être en 12 mesures. Quand on disait à un mec qu’on pouvait prendre un modèle différent, il était choqué, il ne voyait pas pourquoi ses chansons seraient différentes de celles des autres. Naturellement, je devais expliquer que, si tout se ressemblait, pourquoi les gens achèteraient son disque plutôt que celui d’un autre ? Si les gens aiment une chanson à la première écoute, ils diront : ‘Oh, c’est beau ! Écoutons la suivante’. Mais s’ils disent : ‘Remets-la !’, là, ils sont accrochés ! » Certains auront la sagesse d’écouter ses conseils. Lorsqu’en 1955 Chuck Berry joue pour la première fois ‘Maybellene’, Dixon reconnaît que le talent d’auteur est indiscutable, l’histoire est bonne, mais la musique ressemble trop à un titre de country & western déjà entendu, ‘Ida Red’. Il conseille à Berry de donner un côté plus bluesy à sa musique. On connaît la suite, la chanson rencontre un énorme succès.
Il y a aussi les conflits d’ego à gérer. Les deux vedettes de Chess, Muddy Waters et Howlin’ Wolf, pensent chacun de leur côté que l’autre est mieux servi. Alors, lorsqu’il veut placer une chanson qu’il pense être faite pour l’un ou l’autre, Dixon, qui est futé, va voir Wolf en lui disant qu’il a une chanson pour Muddy, mais qu’il aimerait bien avoir son avis d’abord. Il fait pareil avec Muddy Waters. Cependant, travailler avec Waters est plus simple car ce dernier comprend les désirs et les conseils de Dixon assez rapidement et attrape les gimmicks instantanément. Wolf, qui ne sait pas lire, doit se faire réciter les paroles pour les apprendre par cœur ou se les faire souffler à l’oreille pendant les enregistrements. Côté musique c’est la même chose. Une fois qu’il a compris un plan, il vaut mieux ne pas lui proposer une autre version car Wolf est perdu et on doit tout reprendre à zéro.

Cobra
Depuis quelques années, chez Chess, Dixon est sur tous les fronts, contrebassiste de toutes les sessions d’enregistrement, auteur-compositeur maison, arrangeur, producteur et même découvreur de talents. Mais question royalties, avec les frères Chess, c’est toujours ‘on verra demain’. A la longue Dixon se lasse, on en vient à se disputer, et il s’en va voir ailleurs, n’assumant plus que sa fonction de contrebassiste. Début 1957, il rejoint le petit label Cobra.
Depuis longtemps Eli Toscano, le patron, lui fait des propositions. Il n’a qu’un seul artiste à son catalogue, Arbee Stidman. L’homme n’a sorti qu’un seul disque et qui, de plus, se vend mal. Toscano sait le travail qu’a fait Dixon chez Chess, il aimerait le voir amener d’autres artistes. Chez Cobra Dixon a un contrôle total sur le côté artistique, ce qui n’était pas entièrement le cas chez Chess. Il découvre et fait enregistrer de jeunes musiciens qui ont un son plus moderne, le west-side sound, fusion d’influences Delta-blues et Chicago-blues façon Chess, avec mise en avant de solos de guitare. Les petits nouveaux se nomment Buddy Guy, Magic Sam, Otis Rush. Dixon réalise aussi les tout premiers enregistrements de Freddie King, mais ils ne verront jamais le jour : Toscano qui, en principe, est en charge de la distribution, a d’autres sujets de préoccupation à ce moment-là. Dixon ne se cantonne pas dans le blues chez Cobra. Il enregistre aussi des sessions de gospel et de rhythm’n’blues. Les derniers enregistrements du label, en 1959, seront assurés par Ike et Tina Turner.
En effet, le label ne vit pas longtemps. Eli Toscano se dit ingénieur, mais il est en fait un joueur invétéré et un homme d’affaire véreux. En un mot, un escroc. Les disques se vendent, mais il n’y a jamais d’argent dans les caisses du label. A force de courir après les dollars et de laisser des ardoises un peu partout, un beau jour de 1959, Eli Toscano est repêché dans le lac Michigan. Certains disent que c’est un accident de bateau, d’autres qu’il s’agit d’un meurtre pour une dette de jeu impayée.
La fin de l’aventure Cobra ne met pas vraiment Willie Dixon en difficulté. Il continue toujours d’assurer les sessions d’enregistrement chez Chess et, en marge de ses activités principales, il a créé depuis quelques années déjà une agence artistique : la Ghana Booking Agency. L’agence propose, pour Chicago et ses alentours, les services de musiciens comme JB Lenoir, Memphis Slim, Little Brother Montgomery, Sunnyland Slim, Magic Sam, Fred Below, Koko Taylor, Buddy Guy, Otis Rush et quelques autres, ou de shake dancers, danseuses aux mouvements lascifs ou saccadés qui n’hésitent pas à se dévêtir et qui font l’attraction de nombreuses soirées.

Memphis Slim
A la fin des années 50, avec l’explosion du rock’n’roll, le blues ne se porte pas très bien, même à Chicago. Malgré tout, Dixon et son compagnon de longue date, Memphis Slim essayent de changer la donne, ils décident de présenter un duo dans les clubs de la ville quand ils peuvent décrocher des contrats. La vague du revival va leur ouvrir quelques portes. Ils sont engagés au festival de Newport en 1957 et 1958. Ils tournent dans le circuit des clubs folks de la côte est et de la côte ouest. Leur route croise parfois celles de Big Joe Williams, Sonny Boy Williamson, Elmore James, Robert Jr. Lockwood, avec lesquels ils jamment au gré de leurs pérégrinations, à Buffalo, New York ou Cleveland.
Zone de Texte:  En 1959, Willie Dixon grave son premier disque en leader pour Bluesville, Willie’s Blues, accompagné par Memphis Slim, Harold Ashby (sax ténor), Wally Richardson (guitare) et Gus Johnson (batterie). Par la suite, le duo Dixon/Slim sort des enregistrements chez Verve, The Blues Every Which Way et, chez Folkways, Live At The Village Gate.
Ensuite, les deux amis se rendent en Angleterre pour une série de concerts. De retour à Chicago, alors qu’ils jouent au club Gate Of Horn, ils sont approchés par une Israélienne, propriétaire d’un club à Haïfa, qui souhaite les engager. Les voilà donc pour quelques semaines en Israël en 1960. Ils visitent la contrée et mènent grand train, dépensant leurs dollars allègrement, sachant qu’ils seront payés en livre israélienne et pensant que celle-ci équivaut à la livre anglaise, soit 2,80 dollars. Mauvaise surprise quand le bureau de change leur aligne 33 cents pour une livre.
Les poches vides, comment rentrer au pays ? Depuis quelques temps déjà, Dixon a des échanges épistolaires avec Horst Lippmann, producteur d’émissions musicales à la télévision allemande. Il lui avoue l’impasse dans laquelle il se trouve avec Memphis Slim. Lippmann organise leur venue à Paris. Ils trouvent un job aux Trois Mailletz en semaine (cf. l’album Live At The Trois Mailletz) et une de leurs connaissances, Bob Noss leur décroche quelques contrats pour le week-end. Les voilà à Strasbourg, à Nice et même en Allemagne et en Grande-Bretagne.

Zone de Texte:  AFBF - All Stars
Dixon ne reste pas plus de trois mois en Europe. Cependant, durant son trimestre européen, il a eu des contacts étonnants avec la jeunesse, surtout celle rencontrée en Angleterre, un rivage où s’estompe la barrière de la langue. Dixon s’est rendu compte de l’intérêt que manifestaient les Européens pour le blues, et pense qu’il peut donner une dimension internationale à cette musique. De retour à Chicago, il entretient sa relation avec Horst Lippmann et son collègue Fritz Rau, en vue de monter la tournée de l’American Folk Blues Festival.
En août 1962, les musiciens arrivent à Francfort, tout se passe bien et Lippmann est plus que satisfait de la participation de Willie Dixon : « Nous travaillons comme des frères. C’est une très, très bonne coopération. Willie est toujours cool. Il nous aide non seulement à organiser la tournée, mais les musiciens qui viennent de Chicago sont là grâce lui. ». Willie Dixon est des trois premières tournées du festival. Les musiciens américains se rendent compte qu’ils gagnent plus d’argent en Europe et qu’ils sont mieux considérés de ce côté de l’Atlantique. Le blues se propage sur le vieux continent, grâce en partie à l’émergence du British blues.

Dans les années soixante, Dixon travaille de nouveau pour Chess. Il introduit Buddy Guy et Otis Rush dans le catalogue, et lance la carrière de Koko Taylor. Il ne perd pas de vue l’Europe, où les tournées de l’AFBF durent jusqu’en 1971. Malheureusement la fin des 60’s voit disparaître Elmore James, Sonny Boy Williamson, Little Walter et J.B Lenoir. Chess est vendu en 1969, et Dixon dirige son dernier enregistrement pour le label en 1970.
En 1969 il forme le Chicago Blues All Stars avec Johnny Shines à la guitare et au chant, Sunnyland Slim au piano, Walter Shakey Horton à l’harmonica, Clifton James à la batterie, et lui-même à la basse et au chant. Durant les années 70, en plus de ses prestations scéniques, Dixon continue d’écrire des chansons, de produire d’autres artistes et de gérer son propre label, Yambo. En 1973 il sort l’album Catalyst, quatreans plus tard paraît What’s Happened To My Blues ? Jusqu’en 1977 il tourne six mois par an mais un diabète chronique, qu’il traîne depuis des années, s’aggrave. Il est hospitalisé, on l’ampute de la jambe droite au-dessus du genou. Après une période de repos et de récupération, il reprend la route avec son band.
Côté bonnes nouvelles, en 1977, le combat qu’il mène depuis de nombreuses années pour que les auteurs compositeurs noirs soient reconnus au même titre que leurs collègues blancs, et qu’ils touchent des droits, porte enfin ses fruits. Ce qui lui est dû lui est enfin réglé, et ses finances s’améliorent. C’est peut-être ce qu’il l’amène, dans les années 80, à fonder la Blues Heaven Foundation, organisation à but non lucratif dont l’objectif est de faire connaître l’importance musicale et historique du blues dans les établissements scolaires, et qui apporte un soutien aux musiciens de blues dans le besoin, les assiste pour la protection et la récupération des droits d’auteur.

La Californie
En 1983, un enregistrement live au Montreux Jazz Festival lui vaut une nomination aux Grammy Awards. Cette même année il quitte Chicago pour le sud de la Californie où, en plus de ses activités habituelles, il se met à travailler pour des musiques de films (La Bamba, La Couleur De l’Argent, Ginger Ale Afternoon). En 1987, un procès qui l’oppose depuis deux ans aux avocats de Led Zeppelin s’achève en sa faveur : ‘Whole Lotta Love’ est reconnue comme un plagiat de ‘You Need Love’, écrite pour Muddy Waters au début des années 60.
En 1988, il revient en studio pour enregistrer Hidden Charms (Capitol), qui reçoit le Grammy Award du meilleur enregistrement de Blues Traditionnel en 1989. En 1991, un live en compagnie d’un All Stars reformé, Good Advice (Wolf) est enregistré à Long Beach, Californie.
Le 29 janvier 1992, Willie Dixon disparaît. Il est âgé de 76 ans.

Il y aurait quantité d’autres faits et anecdotes à raconter au sujet de Willie Dixon. Cet article n’est qu’un aperçu d’une vie riche et active, celle d’un homme qui pouvait sans forfanterie titrer sa biographie : I’m The Blues.

Gilles Blampain
Source: The Willie Dixon story / I’m the blues - by Willie Dixon with Don Snowden – Da Capo Press 1989.