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05/20
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Portrait
WASHBOARD SAM
Robert Clifford Brown – 15 juillet 1910 (Arkansas) – 6 novembre 1966 (Illinois)



blues kansas joe mc coy
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Rockabilly skiffle.

Après 60 ans de chambre froide, le jazz plouc de Washboard Sam, qui secoua la Windy durant les années 30 et 40, ressort avec uBLUES washboard samne fraîcheur exotique insoupçonnée. Cette charnière frivole au rock’n’roll intrinsèque, à la truculence hillbilly, aurait pu représenter quelque chose comme les années folles de Chicago, si elle n’avait été éclaboussée par la guerre et la saignée de 62 millions d’âmes. Sam le washboarder, l’homme d’un label, enregistre 200 titres entre 1935 et 1953. A part quelques faces disséminées chez Vocalion, Chess ou Spivey, il place le gros de son œuvre chez Bluebird. Sa gloire tourne avec l’étiquette bleue et s’effondre du jour au lendemain, quand Lester Melrose débranche la platine. Son répertoire recoupe tous les styles de la maison, hokum rag, risqué blues, vaudeville confidentiel, et ce blues un peu formel, mi-rural, mi-urbain, qui revient perpétuellement sur le modèle de ‘I’m On My Way Blues’. Sam accompagne tous les cracks de Bluebird, en particulier Jazz Gillum et Big Bill Broonzy. Il est servi en retour par la crème du label, Broonzy, les pianistes Black Bob et Memphis Slim, les contrebassistes Ransom Knowling, Big Crawford et Willie Dixon. Il chante avec une gaîté ironique, sur un jazz délicieusement vulgaire. Le macaron précise parfois : swing blues ou fox-trot. Et quelle voix ! Un chant mat, dense et agile (‘Dissatisfied Blues’), baryton aux aigus mordants, le débit traînant, l’humeur contrariée, le trémolo qui frise.

Des washboards, il en crépite plein les rues de Memphis, dans des orphéons crasseux. Armé de ses sept dés à coudre, Sam fait ronronner sa relique comme le véhicule de l’année prochaine. Les chansons volent dans le froufrou de la tôle et le timbre argentin de la petite cymbale, pas besoin d’un batteur pour ça. Sam laisse entendre comme un roulement de balais sur une caisse claire dans les reprises (‘Towboat Blues’). Son washboard chevauche la contrebasse et crée l’illusion du slap. ‘Jumpin’ Rooster’ et ‘N°1 Drunkard’ prennent alors des airs de rockabilly précoce. Sam joue même, sur sa planche, des rythmes saccadés de guitare folk (‘I’m Feelin’ Low Down’). Ô Jérusalem céleste, les prises de son sont souvent bonnes pour l’époque. Piano, contrebasse et washboard équilibrés au trébuchet, structure tout aussi stable quand s’ajoutent la guitare électrique et la clarinette, ces cotes font la force et le drive des intros, étudiées pour harponner l’auditeur.
Bien calé entre le vieux rag paysan et le swing m’as-tu-vu des grandes villes, Sam ne surveille pas les saisons et sera exécuté séance tenante par Muddy Waters et John Lee Hooker, si tôt leurs premiers disques éjectés de la presse, quand bien même on sentait frémir, assez tôt, quelques signes avant-coureurs de South Side dans ‘Brown And Yellow Woman Blues’ ou ‘How Can You Love Me’. Sa gouaille pittoresque, ses séances de claquettes à sept dés, ses gags instrumentaux (‘Soap And Water Blues’) ne trouvent plus asile nulle part, sinon en Grande-Bretagne où on commence à s’arracher quelques-uns de ses disques sur le circuit du jazz trad, surtout quand il se met à fourcher vers le skiffle. Lonnie Donegan avait d’ailleurs repris son titre le plus célèbre, le proto-rockabilly ‘Diggin’ My Potatoes’, dans une version glapissante. Quand les miraculés tragiques du Delta ressortiront de la glaise, il aura l’air malin, Sam, avec sa Mickey Mouse music.

On en sait un peu plus sur son compte que sur celui de Blind Blake, maisBLUES ashboard sam vraiment juste un peu. D’autant que Broonzy s’est copieusement amusé à charger la mule dans son autobiographie. Il l’a présenté comme son demi-frère, racontant l’adultère rocambolesque de son père avec une fermière des environs. Broonzy dit avoir croisé Sam dans le Sud, pour la première fois en 1916, l’avoir retrouvé à Memphis en 1925, puis à Chicago en 1931. Broonzy lui aurait appris à chanter juste, à coordonner le chant et le jeu de la planche, et lui aurait assuré une carrière en studio, ce qui est vraisemblable pour le coup. Sam grillé pour les charts, Broonzy lui invente une reconversion chez les flics. On peut être sûr de deux choses : Sam était un pochetron, baptisé comme tous les autres à l’eau de morue, et il a dormi de nombreuses nuits au gnouf, ce que confirme Broonzy par une boutade : « Il doit être un excellent agent de police et savoir parfaitement arrêter les gens, parce qu’il fut arrêté lui-même si souvent ». On avance encore qu’en 1964, Sam donna quelques dates en Europe. Dans quel pays ? S’agit-il d’une confusion due à l’arrivée à Chicago, cette année-là, d’une équipe de tournage suédoise, qui avait profité de l’occasion pour l’enregistrer ? En vérité, nul ne sait ce qui fit Sam le washboader après Bluebird. En 1966, l’année où une balle visite le cerveau de son pote Jazz Gillum, le cœur de Sam flanche pendant une partie de pêche. Bon sang, comment quelqu’un né Robert Brown s’est débrouillé pour mourir sous le nom de Washboard Sam ?

Christian Casoni