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Portrait: SUGAR PIE DESANTO Interview: YELLOW DOGS Dossier: ANN ARBOR 1969
 


Portrait
SUGAR PIE DESANTO
Umpeylia Marsema Balinton - 16 octobre 1935 (New York)


blues kansas joe mc coy
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Starlette
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Aujourd’hui Pie a l’air d’une vieille maquerelle indochinoise. Elle en joue. Nul ne sera plus cruel qu’elle ne l’est elle-même blues sugar pie desantoquand elle ridiculise ce corps vidé de sa beauté et de sa légende, quand elle s’agrippe à l’un de ses musiciens et fait le cochon pendu, la tête en bas. Le retour en grâce a été tardif et faiblard : quelques honneurs, mais pas de contrats. C’est toujours mieux que cette nuit d’octobre 2006, où elle a tout perdu dans l’incendie de son appartement d’Oakland, son mari, son chat, ses affaires. A 71 ans, elle s’est retrouvée à la rue, pieds nus, sans autre bien qu’une chemise de nuit et le dentier de son époux, ramassé dans les décombres. Une œuvre catholique l’a relogée dans une niche et lui a fourni des bons alimentaires, des antidépresseurs et des somnifères.
Née à Brooklyn, grandie à Los Angeles, ses parents, une mère noire et un père philippin, l’ont baptisée Peylia. Lors du recensement de 1940, lorsque le fonctionnaire lui demande son prénom, elle marque un temps d’hésitation : « Hm… Peylia ». Il note : « Umpeylia ». En philippin : melon amer (ampalaya). Peylia n’en a pas fini avec les sobriquets gastronomiques. Johnny Otis est le parrain du R&B à Los Angeles. De nombreux chanteurs relèvent de sa juridiction. Otis leur décerne des noms d’artiste comme Little Miss Sugar Pie, pour ce petit bâton de dynamite sorti d’un gang de filles, qui veut tâter du show business. Plus tard son manager, l’ancien basketteur Don Barksdale, lui trouve le patronyme DeSanto, pour une raison qu’on ne saura jamais.
Pie aurait pu faire la carrière de sa copine Etta James, chef des Lucky 20, cette bande dont elle faisait partie. Il lui aura manqué un gros hit qui l’ancre solidement dans la mémoire du R&B. Au moins quelques demi-succès supplémentaires, qui auraient été bien venus après 1968. Len Chess payait 10 000 dollars le privilège de l’enregistrer en 62, il la répudie six ans plus tard pour insuffisance commerciale. Sa vie à Oakland serait ensuite « longue et difficile », comme le signalerait un journaliste.
Pie est un petit gabarit de 43 kilos, une espièglerie enfantine, des traits volontaires, une voix huit-cylindres qui peut être caressante, puis patiner dans une raucité virile. Sur scène, c’est une lolita de combat qui saute sur des mines, exécute des saltos arrière, escalade les pianos, ébahit Johnny Otis en 1955, venu assister au tremplin de l’Ellis Theater au cours duquel elle écrabouille ses concurrents. Otis la jette aussitôt dans un studio. Pie évolue avec le hit-parade, slow rock, rock’n’roll, RnB tempétueux, ballade doo-wop, tout ce qu’on a envie de chanter quand on a vingt ans, spécialités qu’elle souligne d’une ride de blues. Le quatrième 45 tours est le bon : ‘I Want To Know’ (Veltone, 1960). Ce mambo rock mid-tempo, chant et chœurs dans un unisson contemplatif, l’accroche à la quatrième place des charts R&B. Veltone vend le titre à Chess, Pie fait ses valises pour Chicago en 62. Entre 1959 et 1966, elle reçoit ses gages de starlette, deux années dans la revue de James Brown à prendre les pianos pour des chevaux d’arçon, six années de gloriole sur le marché noir, une douzaine de singles chez Chess (Checker et Cadet), quelques-uns d’un bon rapport : ‘Slip-In Mules’, reprise de Tommy Tucker (‘Hi-Heel Sneakers’), ‘Soulful Dress’, ‘I Don’t Wanna Fuss’, et une paire de disques qu’elle chante en duo avec Etta James : ‘Do I Make Myself Clear’, ‘In The Basement’. Certains titres sont cosignés Parham/ DeMell. Parham, c’est Pie. Shena DeMell, alias Miss Motown, composait un peu pour Billy Stewart, les Supremes ou Marvin Gaye. Elle fut enchristée pour avoir crevé l’œil de sa logeuse, qu’elle trouvait maléfique. En taule, elle se préleva l’œil gauche de ses propres doigts pour expier.BLUES sugar pie desanto
1964, l’AFBF et l’Europe. Dans cette colonne des vieux mâles, Wolf, Sonny Boy, Lightnin’ Hopkins (« comment je les envoyais balader, tous ces vieux boucs »), Pie est à peine plus haute que la caisse de la contrebasse. La petite jeune fille craquante vampe le public, mais elle sait aussi expulser de la scène les lourdauds qui tentent d’y prendre pied. Déchue chez Chess, elle attaque Brunswick (Lovin’ Touch). Hélas, ses jours à Chicago sont comptés. En 1968, n’ayant plus rien à faire dans cette ville, elle redescend et se pose à Oakland. Elle bricole pour les petits labels Soul Clock et surtout Jasman, enregistrant une soul de plus en plus sophistiquée qui vire au funk au début des années 70. En 1972, elle se retire implicitement sur un hymne en forme de blues, ‘Hello San Francisco’. Bien sûr, il y aura encore des concerts, quelques compilations revalorisant la petite monnaie de sa jeunesse, quelques albums chez Jasman, quelques rubans que lui agrafe sa nouvelle protectrice, Bonnie Raitt, mais Pie n’est plus sur le coup. Reste une œuvre comptée mais canon, toujours bien écrite, toujours bien chantée, bien balancée. Finalement, Melon Amer lui allait mieux que Tarte au Sucre.

Christian Casoni