blues again en-tete
03/21
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Portrait: GEORGE HARMONICA SMITH Inoxydable: hound dog taylor Dossier: DETROIT
 


Portrait
SON HOUSE
Eddie James House
21 mars 1902 (Mississippi) – 19 octobre 1988 (Michigan)



blues kansas joe mc coy
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La cinquième lune de Jupiter.

Son House tue son deuxième homme d’un coup de couteau en 1955, dans le camp de migrants de Cutchogue, pointe norblues son housed de Long Island, un nulle-part à sept heures de bus de Rochester où Son s’est installé, douze ans plus tôt, pour fuir Jim Crow et la damnation du coton. Il gagne d’abord son pain dans une usine de blindage, puis une compagnie de chemin de fer, puis chez Pullman, travaille pour des restaurateurs… et Cutchogue, désert de pommes-de-terre où on s’endette à mesure qu’on trime. Brutalité, insalubrité, malnutrition, ce camp a tout de la ferme pénitentiaire. La bande des Oil Mill Quarters, le juke joint de Robinsonville, est décimée depuis longtemps. Charley Patton est mort en 34, Robert Johnson en 38, Willie Brown en 52. Dans dix ans, Son reverra Howlin’ Wolf à Los Angeles et Muddy Waters à New York mais, en 1955, il est vraiment tombé au fond du trou.

Son, jeune prédicateur cuirassé de préjugés, reçoit le blues comme on est frappé par la grâce. L’illumination lui vient d’un guitariste, un samedi soir de 1927 à Mattson, pâté de maisons vaguant à treize bornes de Clarksdale. Son dépense 1,50 dollar pour une épave à cinq cordes (il en manque une), et devient vite l’attraction de la contrée. Ce n’était qu’une option de son apprentissage, mais il flingue son premier bonhomme en 1928 dans une bamboche du samedi soir. Un juge de Clarksdale lui en met pour cinq ans. Un planteur blanc intercède en sa faveur. Son est élargi après une année terrible au pénitencier de Parchman. Il s’exile à Lula, à seize miles de Clarksdale.
A peine arrivé, il manche devant la gare. Les badauds s’attroupent. Parmi eux, Charley Patton observe avec intérêt ce nouveau rival. Patton a fileté quelques cires pour Paramount en 1929. ‘Pony Blues’ et ‘Highwater Everywhere’ ont bien marché. La suite se déroule encore dans cette gare au printemps 1930. Un Blanc nommé Arthur Laibley pose un rouleau de cent dollars dans la main de Patton. Paramount a besoin d’enregistrer du blues, surtout depuis la disparition de sa vedette, Blind Lemon. Patton doit monter une expédition à Grafton avec deux ou trois chanteurs fiables. Le rouleau, c’est pour ses frais. Patton pense à Son House et à Willie Brown, que Son ne connaît pas encore et qui deviendra son alter ego. Il pense aussi à Louise Johnson, qui va passer des bras de Patton à ceux de Son, et à Ford Wheeler. Lui, c’est un chanteur de gospel avec qui Patton s’est trempé plus d’une fois dans la gnôle, et dont le premier talent est d’avoir acheté une Buick. Ils roulent et picolent ainsi jusqu’à Milwaukee, près de Grafton. Malgré la prohibition, l’alcool coule encore à flots dans ce routier où Paramount les loge, puis à Grafton, dans ce hangar aménagé en studio. Son House enregistre six titres. Le Delta blues dans toute sa majesté, chanté comme un sermon, précaire, raide, indivisible, étrangement technique, ‘My Black Mama’ : aller-retour robotique main droite, ping-pong du point de basse et du jingle d’aigus, l’accord en backbeat, ‘Preachin’ The Blues’ : apostrophe en bend double-stop, ‘Mississippi County Farm Blues’ : hoquet de basses gymnopédique, l’auriculaire fredonnant un poncif de gospel. Paramount ne grave pas ‘Walking Blues’, que Son joue souvent. C’est le cordon ombilical qui le relie à Robert Johnson et à Muddy Waters. Sous le titre ‘Death Letter Blues’, cette chanson passionnée sera le clou de ses concerts dans les années 60, quand Son House sera devenu un charbon de whiskey, étranger à sa propre résurrection, lointain et cabossé comme la cinquième lune de Jupiter. La version rouillée qu’il en donne à Berlin, en 1967, est l’une des crampes de blues plus poignantes qu’on n’ait jamais gravées.
La crise ne laisse personne espérer un miracle des sessions Paramount, mal enregistrées et sans aucune promotion. Laibley et, peu après, un producteur d’ARC, lui proposeront une séance à New York, mais à ses frais. Refus.

Les titres qu’enregistrera Son ensuite, en 1941 et 1942, une quinzaine de chansons, seront recueillis par une machine de 130 kilos, 160 avec la batterie. La machine appartient à Alan Lomax. Sur la piste de Robert Johnson, Lomax découvre Muddy Waters à Stovall, et Son HouseBLUES son house à Lake Cormorant. Son est passé de la Stella à la National steel. La première fois, Son est accompagné par un certain Willie Brown et un orchestre campagnard. L’année suivante, Son et Lomax se retrouvent face à face. Les prises sont désastreuses, mais il fallait bien que ‘The Jinx Blues’ finisse quelque part. Après l’épisode de Cutchogue, à partir de 1962, quelques échantillons des sessions Laibley et Lomax traînent sur des compilations pressées pour le public du folk.
Juin 1964, Rochester. Une Volkswagen rouge stoppe devant le 61 Greig Street, un mois avant l’émeute raciale qui secouera le quartier. A bord, trois jeunes Blancs cherchent un croquant de 62 ans qui vivrait dans la piaule n°9. Son House aurait bien aimé s’acheter une guitare électrique, mais Dick Waterman, son impresario, et Alan Wilson, qui le fait répéter, l’en dissuadent. Ils veulent de l’archive vivante. Sans doute ont-ils raison car, malgré sa tremblote d’ivrogne, Son devient l’une des plus grosses émotions du revival.

Christian Casoni  

 

 

 

 

 

 

 

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