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03/17
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Portrait
SCREAMIN' JAY HAWKINS
Jalacy Hawkins - 1929 (Ohio) - 2000 (Hauts-de-Seine)


sreamin jay hawkins
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blues screamin jay hauwkins
Le blues, le rhythm’n’blues et le rock’n’roll n’ont jamais manqué de voix puissantes, de divas excentriques ou de cassandres désenchantées. A tous ces titres, Screamin’ Jay Hawkins est un origami-surprise blindé de monde, une guirlande de bonshommes se tenant par la main : Howlin’ Wolf, Little Richard, Frank Sinatra, Alice Cooper, les Cramps, tous les shouters, tous les crooners, tous les provocateurs dans un seul pliage !
12 septembre 1956, New York. Que ce soit avec les Rockin' Highlanders de Tiny Grimes ou l'orchestre de Leroy Kirkland, Jay n'a rien enregistré de fracassant jusqu'ici. Depuis peu, il signe Screamin' Jay Hawkins, sobriquet sous lequel il écume Harlem et le front de mer d'Atlantic City. Il a écrit cette bluette, ‘I Put A Spell On You’, que Grand Records ne pressera jamais et qu'il apporte chez OKeh, une filiale de Columbia. Arnold Maxin s'occupe des nouveaux talents chez CBS. Il hume tout de suite, dans ‘Spell’, un fond de paranoïa qui pourrait donner une grimace terrible à la chanson. Jay et l’orchestre de Kirkland sont en studio. Maxin leur fait livrer des alcools forts et du poulet frit par palettes. “C'est la surboum. Picolez, bâfrez et quand vous serez prêts, démarrez la séance !” Jay perd la mémoire avant même d'attaquer l'enregistrement. Dix jours plus tard, il n'y pense déjà plus. Maxin : “Tu as pondu un hit, ta chanson fait un malheur !”. Jay l'écoute. “Impossible que ce soit moi !” Maxin lui montre une photo : Jay allongé sur les dalles du studio, le micro dans une main, une bouteille dans l'autre. A entendre le résultat de cette biture, difficile de croire que les musiciens, l'ingénieur du son et le manager de la séance étaient cuits. Départ en tapinois. Jay pose le sort d'une voix claire, déjà hyperbolique dans l'énoncé. La valse monte en folie, la démesure s'exerce dans l'épaisseur, jamais dans la longueur, jamais contre l'orthodoxie de la chanson. Dès le premier hurlement, une bouche grande comme un ascenseur remonte des armoires normandes sans rencontrer de limites. L'orchestre reste tendu et rigoureux. Le son est nickel, la flambée de saxo et ses inflexions créoles sont millimétrées. Cette après-midi-là, ils mettent quatre titres en boîte avec la même démence contrôlée, comme ‘Little Demon’, extraordinaire parodie de rock'n'roll qui fera la face B de ‘Spell’. blues sreamin jay hawkinsIl ne faut pas attendre longtemps pour que les radios vomissent le disque, décrié comme un hymne au cannibalisme, que les ligues de vertus et les mouvements d'émancipation des Noirs, telle la NAACP, sortent leurs gros tambours. Même la Fédération des fabricants de cercueils va s’y mettre quand Alan Freed aura fait, du profanateur, un tabou de la honte nationale. Les deux hommes se rencontrent à Cleveland en 1949. Alan Freed, dit Moondog, est l'un des rares DJ blancs à passer des disques de Sarah Vaughan, Llyod Price et Fats Domino. Freed déménage à Brooklyn et lance ses émissions depuis le Paramount Theater. Si Jay entre en scène dans un cercueil, Freed lui rallonge son cachet de 300 dollars. Le cercueil, et puis la magie noire, le pagne, les os dans le nez, les feux de Bengale, ses soliloques avec Mr. Henry, le crâne qui clope, autre façon de jouer Hamlet… Une blague plus une blague, ce baryton était déjà perdu pour l'opéra, il est maintenant maudit comme l'antéchrist.blues sreamin jay hauwkins
Jay traîne pendant 25 ans la gueule de bois de ‘Spell’ sans parvenir à se dégager de cette liste noire, où Nick Tosches recensait Les Héros Oubliés Du Rock'n'roll. Nourrisson abandonné à une famille d'Indiens de l'Ohio, capturé et torturé par les Japs après avoir sauté sur Saipan (raconte-t-il), champion d'Alaska des poids-moyens en 1949, l'histrion des princes, celui que Fats Domino jette un soir qu’il prend sa place dans l'orchestre en costume léopard, chanteur à soldats sur les bases américaines d'Allemagne, du Japon, de Corée, retiré dix ans à Honolulu, ouvrant pour les Stones au Madison Square Garden en 1980, réhabilité par Jim Jarmusch, embarqué par les Fuzztones, toujours mieux reçu ailleurs que chez lui, pierre qui roule et qui arrête enfin sa course à Neuilly-sur-Seine. Il voulait qu’on l’aime pour sa voix majestueuse et ses touches d'ivoire, mais restera captif de son hurlement, parodiste au dernier degré, toujours près de boucler sa révolution et de renaître vrai bluesman, vrai rocker, nourri, protégé par ‘I Put A Spell On You’, son verset satanique, et par tous ceux qui l'ont prêché, de Nina Simone à Marilyn Manson en passant par les Simpsons. Il largue néanmoins quelques albums épatants: ‘At Home With Screamin' Jay Hawkins’ (Epic, 1957), ‘What That Is’ (Philips, 1969) ou son dernier, ‘At Last’ (Last Call, 1997). “La plupart des chansons viennent du cœur, celle-là vient d'ailleurs”, disait-il de ‘Constipation Blues’, vocalises rectales qui font un gros tube au Japon, en 1968. Mais Jay, penaud toute sa vie d’avoir manqué un rêve de loupiot : enregistrer un disque d’opéra.
Christian Casoni