blues again en-tete
04/21
Chroniques CD du mois Interview: AMAURY FAIVRE Livres & Publications
Portrait: ROBERT PETE WILLIAMS Interview: GRANT HAUA Dossier: BOB WELCH
 


Portrait
ROBERT PETE WILLIAMS
11 mars 1914 (Louisiane) – 31 décembre 1980 (Louisiane)



blues kansas joe mc coy
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Asile dans les limbes

Ce glissement du destin, qui fêla l’existence de Robert Pete Williams, est facile à déceler. En 1959, les premiers albums sur lRobert pete williamsesquels figure son nom s’intitulent : Angola Prisoner’s Blues, Prison Worksongs, Angola Prison Spirituals et Those Prisoner’s Talking Blues. Un lancement pareil vous pose un homme pour le restant de ses jours.
Harry Oster et Richard Allen rejouent le coup des Lomax avec Leadbelly, 25 ans plus tard, dans ce même pénitencier d’Angola, Louisiane.
Oster grenouille dans les événements folks de la région, Allen se présente comme un historien du jazz. Ils viennent enregistrer du gibier de potence et découvrent, dans ce vivier de forçats, un type décalé dont le style unique semble avoir poussé tout seul dans une marge du malheur.
En 1956, Pete abattait Jackie Lee dans un joint où les crans d’arrêt font le sixième doigt. Il prend d’abord perpète, peine commuée à douze ans de chaîne… dont il ne purgera que deux ans. Oster, qui s’est acheté un gros carnet de timbres, finit par avoir le gouverneur Earl Long à l’usure. Élargi en 58, Pete tire six années de conditionnelle. Il n’est pas autorisé à quitter la Louisiane et travaille 80 heures par semaine dans une ferme fédérale.
Pendant ce temps, Oster diffuse les gravures du pénitencier par la Louisiana Folk Society, Folk-Lyric, Storyville et, chez Bluesville, un album 100 % Pete : Free Again. En 1970 Oster vend les titres à Arhoolie, qui regarnit les bacs avec les sessions d’Angola, puis les réédite en CD dans les années 80, publiant des inédits importants comme ‘Pardon Denied Again’. Asservi à la conditionnelle, Pete ne peut pas faire grand-chose mais il intrigue les coteries du folk. Quitte de sa pénitence en 1964, Newport peut admirer le phénomène in vivo, et se vanter d’avoir entendu la quintessence du blues. Il y a un certain malentendu entre ce public progressiste qui expie les péchés de l’Amérique dans le blues, et cet homme de 50 ans qui lèche ses plaies dans chaque chanson, mais se flatte d’être un « bon Noir » apprécié des Blancs, des matons et des patrons.

D’Angola, les amateurs retiennent surtout ‘Prisoner’s Talking Blues’, ce crash émotionnel de 5’29 qui fait pleurer les forçats eux-mêmes. La voix tendre et résignée, la mélopée de la 12-cordes qu’Oster avait apportée, cette torpeur fatale due au hasard d’un enregistrement défectueux, rendent son témoignage particulièrement poignant, mais les introspections de Pete ne sont pas toujours aussi contemplatives.
Son cri balance souvent entre le chant de travail et l’exclamation africaine. Chez Pete, la coïncidence avec Ali Farka Touré est vraiment frappante par moments (‘I’m Going Down Slow’). On entend Blind Willie Johnson dans les chansons religieuses, parfois la guitare abstraite de Skip James, mais Pete a poussé le blues encore plus loin, sans l’avoir trop fait exprès. Fort de son ignorance et de son isolement, baltringue génial à deux doigts, il a créé un style rural, à la fois primitif et avant-gardiste, dissonant, barré, comme la névrose compensatoire de toutes ses hontes, tempos erratiques, un drôle de swing modal, un bourdon complexe et surprenant que le chant se contente d’arbitrer. « All the music I play, I just hear it in the air », expliquait-il à Harry Oster.
Ses rêveries obsessionnelles s’expriment avec une virtuosité sidérante : ‘Graveyard Blues’, ‘Greyhound Bus Blues’ pour le bottleneck, un jeu qu’il dit tenir de son pote Fred McDowell ou, pour la voix : ‘My Mind Is Wandering Around’, titre a capella sur lequel on entend Pete se prendre pour un didgeridoo.

Parmi un fatras d’albums collectifs et de spirales qu’il partage avec Snooks Eaglin, Roosevelt Sykes, Son House… ou Dick Annegarn, Pete signe cinq albums puissants, dont Louisiana Blues en 1966 chez John Fahey (Takoma), avec des notes de pochette signées Alan Wilson, et surtout : Robert Pete Williams en 1971, chez Ahura Mazda, la miette de Parker Dinkins. Dinkins l’a enregistré chez lui, à Maringouin. Deux séances. Sa femme attendait dans la cuisine qu’ils terminent. En plein milieu de ‘Farm Blues’, le coq de la maison lance une sirène. Dinkins presse un 45 tours avec ‘Vietnam BluesROBERT PETE WILLIAMS’ et ‘Goodbye Slim Harpo’, et le propose à un disquaire de Baton Rouge : « Personne n’écoute plus de blues par ici ».
Pete est connu de son voisinage comme le ferrailleur, pas comme un bluesman qui a voyagé en Europe, que les campus réclament, qui a tiré des bordées comme ‘I’ve Grown So Ugly’, reprise depuis par Captain Beefheart et les Black Keys. Pete préfère qu’il en soit ainsi. Rongé de noirceurs religieuses, penaud de chanter du blues, il ne se démonte pas pour trouver des dates, il évite de fréquenter ces joints où l’alcool met les lames à nu. Il a déjà donné une fois.
Le dernier disque de son vivant pourrait bien être Ferraillages, enregistré en 1979 pour Spalax au théâtre de Sartrouville, avec Dick Annegarn.
Ferraillages… des fois que le Ciel se rendrait compte de quelque chose.

Christian Casoni  

 

 

 

 

 

 

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