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Portrait
ROBERT LOCKWOOD JR.
27 mars 1915 (Arkansas) – 21 novembre 2006 (Ohio)


blues mamie smith
blues mamie smith


Eminence grise.

Deux sujets rendent Lockwood particulièrement nerveux. Quand on le cuisine sur son beau-père, et quand on l’appelle Robert Junior porobert lockwood jrur le différencier de Robert Johnson, le beau-père en question.
Il n’a pourtant pas de problème avec les fantômes, et n’a cessé de rendre hommage au lascar qui, né seulement quatre ans avant lui, n’en tapait pas moins l’incruste chez sa mère, Esther Reese.
Johnson l’avait pris dans son sillage et lui avait présenté Rice Miller, le futur faux Sonny Boy. En 1938, la dernière année de Robert Johnson, Lockwood s’était offert une barrette micros et un ampli. Il voyageait déjà avec Miller, qui se branchait dans n’importe quel ampli de juke-box pour lui donner bruyamment le change. Chose assez rare pour un bluesman des cotonniers, Lockwood décortiquait les disques de Charlie Christian.
En 1941 il suivit un chanteur rigolo qui se faisait appeler Doc Clayton, et qui partait enregistrer à Chicago. Début juillet Lockwood gratte pour Clayton chez Okeh. Fin juillet il chante pour sa pomme chez Bluebird, dans un style proche de Johnson, sauf cette mélodie singulière dans l’intro, dans certains arpèges et placements de basses.
Dans ces quatre faces, il y a son gri-gri d’artiste : ‘Little Boy Blue’.
Il retrouve ensuite Miller dans le Sud. Avec un culot désarmant, les deux chemineaux décrochent un quart d’heure de réclame à Helena, sur la nouvelle station KFFA, où ils chantent leur amour de la farine King Biscuit. Chaque jour, de midi à midi quinze, le King Biscuit Time devient l’air qu’on respire dans la contrée et vaut, aux deux entertainers, une énorme popularité dans un petit périmètre grouillant de vocations, de BB King à Elvis Presley en passant par Muddy Waters.
Lorsque Lockwood convainc Miller de prendre un batteur, l’orchestre noir de la KFFA envoie le genre de bois qui volera, dix ans plus tard, sur la rive sud-ouest du lac Michigan. Une bonne partie des bluesmen qui se bousculeront dans les clubs du Nord pendant la décennie suivante furent copieusement talqués à la bonne farine d’Helena, devenue la base arrière de Chicago et la tête de pont du South Side.

Le nom de Robert Lockwood se dilue dans le bruit de fond du peloton, mais c’est une force transversale, la clé de voûte secrète du blues. Quiconque l’ayant connu, quelle que soit l’époque, en parle comme d’un père ou d’un maître.
Il héberge et nourrit Little Walter, ce petit Créole qui lui colle aux basques. « Un harmoniciste. Qu’est-ce que j’avais à foutre d’un harmonica ? ».
BB King vient prendre des cours de guitare, Lockwood lui conseille sans douceur de recruter des cuivres pour masquer ses fautes de tempo.
Lockwood court toutes les étapes qui conduisent les bluesmen à Chicago. 1950. Il y est, et pour dix ans cette fois. Les directeurs de label découvrent la Rolls de l’accompagnement. Lockwood n’est pas très aimable mais il travaille beaucoup pour les autres, Muddy Waters, Little Walter, JB Lenoir, Sonny Boy 2. Lui-même ne fait pas suer la cochenille de la gomme-laque, imprimant quelques faces sans attrait pour Mercury et JOB, sinon ‘I’m Gonna Dig Myself A Hole’ en 1951, qui rock’n’roule à tombeau ouvert.
1960. Il grave un très bel album en duo avec Otis Spann pour Candid, puis se tire à Cleveland avec Miller. Dans l’Ohio la concurrence est moins rude mais les occasions, plus rares. Miller ne s’y attarde pas, Lockwood y a encore un pied-à-terre… boulevard des Allongés. Entretemps, et pendant une douzaine d’années, il fait ce qu’il peut.
1973. Delmark, l’arche des pestiférés, le sort de sa retraite et lui fait enregistrer Steady Rolling Man, un très bon album de Chicago blues, dépareillé par quelques instrumentaux grand-swing où Fred Below, le batteur, déménage tout le monde de l’autre côté de la rue. Lockwood est en effet servi par les Aces. Il avait joué dans ce groupe quand Louis Myers lui avait cédé la lead, et que les Aces étaient devenus les Jukes pour accompagner Little Walter.ROBERT LOCKWOOD JR

La respiration d’un album réussit mieux à Lockwood, bluesman sans hit, que le verdict instantané d’un single.
Après Delmark, il enregistre un splendide bouquet de disques, dans un arc-en-ciel de styles : Chicago exposition sud et ouest, jazz, jump et R&B, Delta cousu d’ourlets folks, surtout depuis qu’il s’est entiché des guitares électriques à douze cordes comme celle que lui offrent deux luthiers japonais, Moony Omote et Age Sumi.
Il n’en démordra plus jusqu’à l’extinction de la rampe. Entre autres merveilles qui irisent cette élévation tardive et mesurée vers une œuvre à son nom : les deux albums Trix en 73 et 75 (Contrasts, Does 12), les deux albums Rounder avec Johnny Shines, vieille connaissance du temps de Robert Johnson, en 79 et 80 (Hangin’ On, Mr Blues Is Back To Stay), l’excellent Got To Find Me A Woman (Verve, 96), et Delta Crossroads (Telarc, 2000). Telle fut l’existence, au moins fragmentaire, de Robert Lockwood, swingueur implosif, illustre fantassin, éminence grise des grands mitrés.

Christian Casoni