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09/20
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Portrait
ROBERT FRIPP KING CRIMSON


blues kansas joe mc coy
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Blues robert fripp
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Long Distance Trip – Un Long Hiver

Tout avait si bien commencBLUES robert frippé. Oh, pas vraiment la première aventure, nommée Giles, Giles And Fripp, une espèce de niaiserie psychédélique anglaise qui ne révéla strictement aucun talent, à part celui de trois étudiants pour un humour décalé proche des Monty Pythons. Mais en 1968, la musique va vite : Double Blanc des Beatles, Beggars Banquet des Rolling Stones, SF Sorrow des Pretty Things, Village Green Preservation Society des Kinks, Ogdens Nut Gone Flakes des Small Faces… Ce petit disque potache qui n'apporte rien conduit à la dislocation du trio, et à la formation d'un nouveau groupe par le guitariste Robert Fripp et le batteur Michael Giles. Le bassiste-chanteur Greg Lake et le multi-instrumentiste Ian McDonald (mellotron, saxophone, flûte) complètent un quatuor qui dès le début de l'année 1969, bouleverse le paysage musical. L'apothéose est atteinte avec la sortie de l'album In The Court Of The Crimson King de ce nouveau quatuor nommé King Crimson, le 10 octobre 1969. La pochette dessinée par le peintre Barry Godber fera forte impression, et représente l'une des pochettes d'albums les plus expressives de tous les temps.

Malgré la férocité et la puissance intellectuelle de ses références musicales, l'album se classe n°5 en Grande-Bretagne, et n°28 aux USA. Nonobstant sa musique complexe, King Crimson est une formation de scène, ardente, sans concession, capable de reproduire avec brio les pièces de musique de l'album. De nouvelles compositions font même leur apparition comme 'Picture Of The City', ainsi que la reprise de Donovan : 'Get Thy Bearings'. Ils jouent en première partie des Rolling Stones à Hyde Park en 1969 pour leur premier concert sans Brian Jones. Ils tournent aux Etats-Unis. Ils déroutent le rock psychédélique californien par leur audace sonore. Pourtant, cette ivresse de succès commercial doublée par la nécessité de concerts intensifs finit par décourager deux des principaux moteurs de King Crimson : Greg Lake et Ian McDonald. Ils s'en vont à la fin de l'année, laissant Fripp et Giles reconstituer un groupe afin de rebondir derrière le succès monstrueux de leur premier album.

King Crimson devient dès lors une formation à géométrie variable, sans but précis. Peter Giles, le frère de Michael, revient à la basse. Greg Lake accepte de chanter sur le second album à la seule condition de repartir avec sa sonorisation pour son nouveau projet : Emerson, Lake And Palmer. Il faillit être remplacé par un jeune pianiste-chanteur : Elton John. Michael Giles a déjà un album solo en projet, avec… Ian McDonald. La période qui s'ouvre est appelée Interregnum par les fans. L'inter-règne du Roi Cramoisi. La formation n'a plus de direction, et le capitaine de vaisseau Robert Fripp doit rattraper le cap.

Le second album, In The Wake Of Poseidon, atteint la 4ème place des classements anglais, et la 31ème aux USA. Du premier album, l'équipage n'est en réalité pas totalement dissous. Outre Lake, Robert Fripp peut toujours compter sur la présence du parolier Peter Sinfield, auteur des textes surréalistes du groupe. Michael Giles est lui aussi toujours là, temporairement. Le saxophoniste Mel Collins rejoint le groupe, ainsi que l'ami pianiste et brillant jazzman Keith Tippett. Le disque est doté deux morceaux composés durant la tournée américaine de 1969 : 'Pictures Of A City' et 'Catfood', co-signé par McDonald. Si le public retrouve l'étrange mixture inclassable de King Crimson faite de rock, de blues et de jazz, ainsi que la voix de Greg Lake et l'étrange jeu à contretemps de Michael Giles, il manque quelque chose à cet album. Il n'était de toute façon pas facile de faire suite à un album aussi immense que In The Court Of The Crimson King. Toutefois, il manque à In The Wake Of Poseidon une certaine grandiloquence. Les morceaux sont toujours alambiqués et pleins de surprises, mais ils n'ont plus cette fluidité symphonique.

L'ensemble est plus disparate, entre le proto-heavy 'Pictures Of A City', le doux et délicat 'Cadence And Cascade', le jazz-rock 'Catfood', et l'étrange suite sombre et symphonique 'The Devil's Triangle', en trois parties. Celle-ci est aussi une scorie de la tournée de 1969. King Crimson avait ajouté à son répertoire une reprise de 'Mars', un extrait de la Suite des Planètes du compositeur contemporain Gustav Holst. 'The Devil's Triangle' en est une extraction, avec son mellotron obsédant et abrasif.

In the Wake Of Poseidon tente de retrouver la formule du premier album, avec un morceau introductif percutant ('Pictures Of A City'), un second plus doux avec guitare acoustique et flûte traversière ('Cadence And Cascade'), et des pièces audacieuses à l'emphase symphonique portée par le mellotron (le splendide 'In The Wake Of Poseidon', 'The Devil's Triangle'). King Crimson ne surprend plus, il cherche à retrouver sa voie après de multiples turbulences. Pourtant, ce second album est une vraie réussite, avec des morceaux superbes, bien que captés dans des conditions incertaines, désormais sous la pression de l'attente d'un public encore émerveillé par le premier album.

L'enregistrement s'est étalé entre janvier et avril 1970, et l'album est publié le 15 mai 1970. Les très bonnes ventes du disque tendent à confirmer que King Crimson a réussi son second album. Il ferme aussi une première période aussi courte que prolifique. Dès la fin de l'enregistrement, Michael Giles, Greg Lake, et Peter Giles s'en vont. Robert Fripp se retrouve sans aucun musicien pour jouer les nouveaux morceaux, dont certains sont impossibles à interpréter par d'autres que par ceux présents dans le studio. Certaines pièces ne tiennent que grâce au talent des musiciens, et Robert Fripp le sait. Le fantastique morceau-titre est totalement porté par la voix miraculeuse de Greg Lake, sa ligne de basse tendue, et le jeu mat, tout en finesse jazz, friselis de cymbales et de caisses de Michael Giles. Ces deux hommes partis, le morceau ne peut plus être joué sur scène, évidence terrifiante.

Robert Fripp et Peter Sinfield tentent deBLUES robert fripp reconstituer un groupe pour un possible projet d'album. Mel Collins et Keith Tippett sont toujours là, et se joignent le bassiste-chanteur Gordon Haskell, le batteur Ian McCulloch, le tromboniste Nick Evans, le trompettiste Mark Charig et le joueur de hautbois Robin Miller. King Crimson plonge dans une période dédiée à une forme de jazz de chambre, flirtant avec le rock, mais de plus en plus introspectif.

Capté en août et septembre 1970, Lizard sort le 11 décembre 1970. L'album rompt définitivement avec une forme d'emphase née avec le premier album, et poursuivie pour partie avec le second. Robert Fripp tente quelques incursions de synthétiseur, le VS3 pour des effets électroniques inspirés de la scène Krautrock allemande. Les pièces de la face A sont plutôt courtes, mais la face B révèle un morceau unique de plus de vingt-trois minutes imprégné de mythologie moyenâgeuse.

L'écoute des premières minutes, avec sa guitare en reverse et ses chœurs glam semblent indiquer un morceau plus pop. Les dissonances du piano de Keith Tippett viennent rappeler que nous sommes dans l'univers de King Crimson. La trompette, puis les instruments à vents interpellent. Ils rappellent autant le jazz fuligineux de Miles Davis que la poésie sonore de John Coltrane, parti depuis trois ans déjà. Le mellotron menaçant reste toutefois la marque de fabrique de King Crimson, joué depuis toujours par Robert Fripp, qui en est devenu un virtuose. Le morceau est un peu décousu, et le King Crimson de cette époque n'a de toute façon guère d'existence au-delà de ce curieux album oublié. Il accroche péniblement la 26ème place des ventes en Grande-Bretagne, et la...113ème aux USA.

Une fois encore, Robert Fripp et Peter Sinfield se retrouvent sans véritable formation. Ils veulent un groupe capable d'enregistrer autant en studio que sur scène. Mel Collins est toujours là, ainsi que le pianiste Keith Tippett. Raymond « Boz » Burrell est recruté à la basse et au chant après avoir joué dans le projet Centipede de Keith Tippett en 1970. C'est un amateur de jazz comme Tippett, il pourrait être parfait pour King Crimson. Un jeune batteur gaucher est recruté sur audition : Ian Wallace.

Islands est publié le 3 décembre 1971. S’il ne se classe que 30ème des ventes d'albums en Grande-Bretagne, il monte à la 76ème76ème place aux Etats-Unis. Le contenu de l'album est bien plus cohérent que son prédécesseur, et l'unité de la formation se révèle. Robert Fripp, toujours influencé par son ami Keith Tippett, décide d'approfondir le sillon du jazz orchestral. Assis sur une rythmique solide, Burrell et Wallace, Fripp compose de nouveaux thèmes particulièrement introspectifs. Mel Collins enlumine la musique de flûte et de saxophone. Il semble planer à nouveau l'esprit du premier album dans ces longues pièces intenses.

'Formentera Lady', superbement chanté par Boz Burrell, est une illustration sonore à la mystérieuse pochette sur laquelle ne figure ni le nom du groupe, ni celui du disque. Le thème se déroule sur une solide ligne de basse et quelques friselis de cymbales, sur laquelle flotte saxophone, et chant soprano sorcier (la voix de Paulina Lucas). La guitare n'a en réalité que peu de place, à part quelques accords et arpèges acoustiques. Le tout tient blues king crimsonsur la rythmique squelettique, et les envolées de saxophone, de chant lyrique et de violon. Il se fond avec le second thème : 'Sailor's Tale'. Le thème s'emballe, très jazz, sur lequel les cuivres dominent et jouent en harmonie : Mel Collins, Mark Charig à la trompette, et Robin Miller au hautbois. Robert Fripp soutient les improvisations de ses lignes de guitare saturée et hantée, sinueuses, noueuses, entourant le jazz modal de Collins. Le thème ballotte au gré du vent et de l'orage. Le ralentissement et les grands accords ouverts de Fripp ne font qu'annoncer l'accalmie relative. La pochette (une photo de la nébuleuse Trifid de la constellation du Sagittaire) et les thèmes créent une atmosphère mystérieuse, menaçante, comme une sorte de voyage incertain aux confins des couleurs pourpres de l'image de couverture. Robert Fripp use bien sûr de son précieux mellotron, apportant autant à la dimension symphonique qu'à l'impression de malaise liée à la sonorité de ce curieux clavier.

La voix de Boz Burrell, délicate et profonde, n'est pas sans rappeler celle de Greg Lake. Elle permet toutefois de développer de nouveau de petites pièces de musique de chambre venant apporter un peu d'air à l'intensité malfaisante de l'album. C'est le cas du début de 'The Letters', qui bascule toutefois dans une fanfare funèbre. 'Ladies Of The Road' est un thème plus léger, un peu décalé, fait de cet humour intellectuel composé de mélanges de genres un peu foutraque, entre chœurs à la Beatles, jazz décalé, et mélodie pop concassée. C'est un soir de beuverie au bar. Le marin a posé l'ancre, il va se saouler parmi les femmes de mauvaise vie. La musique tangue comme l'homme ivre, tentant de se tenir à peu près droit en fixant un point, en l'occurrence les fesses de ces dames de la vie sur la route.

Le sérieux revient dès le thème 'Song Of The Gulls', parfaitement classique, petite musique de chambre annonçant l'apothéose du disque : 'Islands'. Cette sombre et puissante pièce sonore rejoint l'intensité de 'Formentera Lady' et 'Sailor's Tale', avec toutefois ce rayon de soleil sur le visage qui filtre de l'horizon obscur. C'est une intense pièce de jazz, jazz qui se croise avec la délicatesse mélodique de King Crimson. C'est un songe d'une île déserte, peut-être une succession d'îles au cours d'un voyage. Le morceau est hors du temps, hors de la musique de son époque. Le rock progressif de King Crimson emmène alors le gamin britannique loin de l’univers proche, qu'il soit un quartier de Newcastle en ruines après la guerre, ou un petit coin oublié de tous dans la lande du Pays de Galles. King Crimson offre à cette jeunesse qui n'a pour avenir qu'un boulot à l'usine, et comme horizon la banlieue proche de leur lieu de naissance, un peu de rêve intérieur, et dont une pinte de cidre ou un joint d'herbe accélère l'accès mental. 'Islands' est un morceau intensément anglais, de par ses références sonores et visuelles. Il est gorgé de jazz anglais, trop méconnu, celui de Tippett, de Ian Carr. La subtilité, la mélancolie, est celle d'un paysage anglais du Kent ou du Yorkshire, ces églises romanes de grès, ces prairies verdoyantes, ces petits chemins creux, et cette lumière solaire rougeoyante qui illumine à travers les averses du mois de juin.

Robert Fripp prend le contrôle définitif de King Crimson en virant Peter Sinfield pour les habituelles divergences musicales. Celui-ci ne tardera pas à retrouver Greg Lake pour écrire les paroles du trio super-groupe Emerson, Lake And Palmer. La formation ne bouge pourtant pas, ce qui est une grande première. King Crimson a un line-up stable: Fripp, Burrell, Wallace, Collins. Celui-ci a repris la route dès le mois d'avril 1971, quelques mois après la sortie de Lizard. Les premiers concerts ont lieu au Zoom Club de Francfort en Allemagne les 12, 13 et 14 avril. Robert Fripp décide de tout enregistrer sur la table de mixage pour écouter et améliorer sa formation. Certes, King Crimson fut le pionnier absolu du rock progressif, de par sa musique et son visuel. Mais les changements de formation du groupe, ses évolutions musicales difficiles à suivre, ont perdu les amateurs. Depuis 1969, d'autres groupes « Progressifs » ont pris la place : Jethro Tull, Yes, Emerson, Lake And Palmer… Ils sont en train de triompher aux Etats-Unis, alors que c'est bien King Crimson qui imposa ces sonorités folles sur le continent américain en 1969.

Robert Fripp sent une injustice, et sait que son groupe ne peut exister sans concert, ce qui est d'ailleurs son essence. Les ventes d'albums traduisent une perte de terrain qu'il faut pallier sous peine de disparaître. Et cette musique progressive n'est pas du goût de Robert Fripp. Il sait qu'il y a mieux à faire que cette tourbe Tolkien-hippie-virtuosité gratuite. C'est donc le line-up Burrell-Wallace-Collins-Fripp qui prend la route, et ce dans de petits clubs. King Crimson ne fait aucune concession. Il ne reste du premier album à succès que '21st Century Schizoid Man' ou 'In The Court Of The Crimson King'. Fripp favorise le répertoire méconnu, depuis In The Wake Of Poseidon. Un petit rappel permet de jouer un morceau connu. Le reste du set est l'occasion de présenter le nouveau répertoire, quitte à prendre de cours le public. Les morceaux s'enchaînent, peu d'interactions avec l'audience. Même sur scène, King Crimson est un groupe intransigeant.

blues king crimsonEn 1972, King Crimson offre un témoignage officiel de la tournée 1972 qui assure la promotion d'Islands. Il s'appelle Earthbound, et c'est un affreux bootleg de la tournée américaine de février et mars 1972. Rien ne pourra embellir cet enregistrement culte mais immonde. Le coffret 'Sailors'Tales' consacré à cette période révèle de merveilleux concerts de cette époque, et fait de Earthbound un médiocre étron sonore. Il permet surtout de découvrir la magie de King Crimson dans les petits clubs européens au printemps 1971, puis la reconquête maladroite des USA entre mars et mai 1972.

King Crimson avait retrouvé un équilibre en tant que groupe. Pourtant, une page se tournait déjà. Robert Fripp avait d'autres idées. Wallace et Burrell aimaient planter Fripp en l'obligeant à jouer 'Somethin' Else' d'Eddy Cochran, alors que Fripp en était totalement étranger. Toutefois, les improvisations électriques du maître ouvraient déjà d'autres champs. Ses improvisations électriques étaient une étape nouvelle vers une musique novatrice, celle de l'étape électrique 1972-1975.

Boz Burrell va rejoindre Bad Company avec Paul Rodgers. Ian Wallace sera le batteur du Steve Marriott’s All Stars. Mel Collins rejoindra Foreigner. Fripp formera un nouveau King Crimson absolument mythique pour les trois prochaines années : Jamie Muir aux percussions, John Wetton à la basse et au chant, David Cross au violon et au mellotron, et Bill Bruford, ex-Yes, à la batterie. S'ouvre une période de folles improvisations très européennes à la quintessence incomparable, qui offrira pourtant un live américain fantastique : USA.

Julien Deléglise