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05/17
Chroniques CD du mois Interview: ERIC LAVALETTE Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: LITTLE WALTER Interview: SUZY STARLITE & SIMON CAMPBELL
 


Portrait
RL BURNSIDE
Le passeur


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Il n’a jamais été une star. Durant des années, il n’a été qu’un simple ouvrier qui arrondissait ses fins de semaine en jouant de la guitare et, pourtant, le blues moderne lui est redevable. Mine de rien, il a su entraîner une nouvelle génération de musiciens qui ont voulu mêler leurs rythmes aux siens. Avec son chant rauque et déchirant, son jeu de guitare dépouillé, son style lancinant voire hypnotique, il était un authentique bluesman du Mississippi. La vie ne l’a pas épargné, mais il n’a jamais renoncé et a été enfin reconnu à un âge où d’autres prennent leur retraite.

En ce temps là…
Le Mississippi est l’État qu’il faut traverser pour aller de Memphis (Tennessee) à New Orleans (Louisiane). La région du Delta se situe au confluent de la rivière Yazoo et du fleuve Mississippi, à hauteur de Vicksburg. C’est dans ce coin morne et plat où les champs de coton sont traversés par des routes rectilignes que le blues a, dit-on, ses racines. C’est aussi dans cet État du sud, dans le comté de Lafayette, à Hummingtown près d’Oxford exactement, que RL Burnside pousse son premier cri, un beau matin (mais était-il beau ?) de novembre 1926. Le 23 exactement. Les noms de lieux ont beau être prestigieux, ils n’embellissent pas l’environnement. Ce n’est pas l’Eldorado. Ses parents sont métayers et vivent sur un petit lopin de terre. Peu après sa naissance, la famille déménage à Coldwater dans le comté de Tate. RL Burnside arrive au monde dans une Amérique qui ne fait pas rêver. Une Amérique au bord de la crise économique, qui voit s’effondrer la Bourse et jette la misère et son cortège de gueux sur les routes. En plus de cette méchante vie, en ces temps pas si lointains, les populations noires des États du sud subissent la loi de la ségrégation et ne sont pas à l’abri des exactions racistes du Ku Klux Klan.
RL Burnside a un an quand ses parents se séparent. Son père quitte la maison, va s’installer à Walls (Mississippi) puis, quelques temps plus tard, part définitivement à Chicago. L’autorité patriarcale s’incarne alors dans la personne de son grand-père. Il est encore adolescent quand la famille va s’installer plus au nord, dans le comté de Marshall. Ce déplacement géographique ne change pas grand-chose à la vie de tous les jours. Grands-parents, parents et enfants travaillent dur. Ils grattent, sarclent, retournent et ratissent la terre, sèment et récoltent les fruits de leur labeur pour survivre. Si on veut manger, il faut cultiver son potager. Mais cette terre ne leur appartient pas, ils sont métayers.
Durant les années 30 et 40, travailler sur une plantation de coton n’est pas de tout repos. Petits et grands sont dans les champs six jours sur sept. Dimanche : jour du Seigneur. Comme tous les enfants de son âge RL Burnside se rend à l’église en famille et chante le gospel. Le chant et la musique sont, pour beaucoup de gens de cette communauté agricole, les seuls dérivatifs à cette dure vie de labeur. Adolescent, il joue un peu d’harmonica mais il n’insiste pas et laisse tomber cet instrument. Chanter lui plaît, il fait partie de différents groupes vocaux tout au long de ses jeunes années. Il se sent attiré par la guitare et raconte que c’est vers sa seizième année qu’il commence à s’initier à la six-cordes. Il n’y pas d’école de musique, c’est en parfait autodidacte qu’il aborde l’instrument, en écoutant et en regardant les autres. Les hasards de la vie font que ses voisins immédiats se nomment Rainie Burnette et Fred McDowell, qui seront ses modèles.

On s’arrêtait pour dire bonsoir à Fred
En revenant des champs le soir avec son grand-père, il s’arrête de temps à autre pour écouter McDowell jouer le blues. Rentré à la maison, il prend son instrument, tâtonne, s’entête, s’améliore et mémorise de nouveaux airs. A 17 ans, il laisse tomber le travail de la terre et part en ville pour trouver du boulot, car la musique reste un passe-temps et ne nourrit pas son homme. Vers 18 ou 19 ans il se sent enfin prêt. Il s’enhardit et demande à Fred McDowell s’il peut jouer avec lui dans les soirées du samedi. Ce dernier accepte. McDowell devient son influence la plus importante et ce compagnonnage le fait progresser. Entre 1944 et 1946, il fait quelques allers et retours à Memphis où la musique se répand un peu partout dans les rues, les squares, les bars, les clubs. Memphis est depuis longtemps déjà le passage obligé des musiciens du sud. Ces séjours, surtout motivés par la recherche d’un emploi, enrichissent son bagage musical.
La vie ne lui fait pas de cadeau, mais il a un caractère violent et emporté qui ne facilite pas toujours ses rapports avec la société. Dans les années 40, lors d’une altercation, il est reconnu coupable d’avoir tiré un coup de feu sur un homme et de l’avoir tué. Il est jugé et condamné. Il fait moins de six mois de prison, car le propriétaire d’une plantation le fait sortir pour qu’il aille récolter le coton. A cette époque dans le sud, cette pratique est courante pour trouver de la main d’œuvre. Du côté de la loi, les vilaines affaires entre Noirs, même si elles finissent dans le sang, ne semblent pas très importantes aux yeux des juges blancs… dans la mesure où leurs congénères n’en sont pas victimes. Cet épisode reflète l’atmosphère de violence dans laquelle vit cette communauté.

Zone de Texte:  Chienne de vie ! Vers 1948, il part vers le nord, direction Chicago. Son père, comme on le sait y habite déjà depuis près d’une vingtaine d’années. Il y a refait sa vie et s’est remarié. A cette époque, Chicago attire les populations du sud qui en ont marre de trimer dans les champs pour un salaire de misère, et de subir les brimades de la ségrégation. Malgré son climat, le nord semble moins hostile à ces pauvres hères qui aspirent à une vie meilleure. La grande industrie a besoin de bras et tout le monde peut trouver du travail. RL Burnside est embauché sans problème. Il reste deux ans dans la cité des vents.
Il retrouve à Chicago une de ses cousines, Anna Mae, qui est mariée à Muddy Waters. Ils travaillent d’ailleurs tous les deux, lui et Muddy, quelques temps dans la même fonderie. Ils se lient d’amitié. Muddy Waters est son aîné d’une dizaine d’années et sa carrière commence à prendre tournure, mais il n’est pas encore musicien à plein temps. Tous les vendredis soirs Muddy Waters entraîne RL, comme spectateur, au Zanzibar, le troquet où il se produit. Tous les dimanches ils filent ensemble au marché aux puces : de nombreux musiciens jouent dans Maxwell Street. RL apprécie leur style. Le fameux son de Chicago est en train de naître, il est créé par des hommes du sud, venus du Mississippi, d’Arkansas ou du Missouri. Le jeune Burnside noue quelques amitiés dans le milieu, mais s’il joue de la guitare dans l’intimité, il ne se produit pas en encore en public. Grâce à Muddy Waters, durant cette période, il découvre les musiciens qui commencent d’émerger à Chicago.
En 1948 RL a 22 ans. Il épouse Alice Mae, auprès de qui il passera toute sa vie. Ils auront 13 enfants. (Malheureusement, dans les années 80, l’un d’eux se tuera dans un accident de voiture.)

En 1950 il quitte Chicago, redescend vers le Mississippi où il exerce différents métiers durant quelques années. Il est manœuvre, ouvrier agricole, chauffeur de camion pour les entrepôts de ramassage de coton et même pêcheur.
C’est en cette année 1950 qu’il entend ‘Boogie Chillen’ par John Lee Hooker : grosse impression ! Hooker sera toujours reconnu par lui comme un modèle. Il apprécie aussi énormément le texan Lightnin’ Hopkins qu’il entend à la même époque. Hooker, Hopkins, deux musiciens qu’il rencontrera une vingtaine d’années plus tard.
Il remonte à Chicago en 1957, année durant laquelle son père se fait tuer, ainsi que son oncle et son frère, dans des circonstances non précisées. Malgré tout, il y reste encore deux ans. Il faut croire que la vie urbaine ne lui convient pas car, en 1959, il repart vivre définitivement dans le Mississippi. Fuit-il quelqu’un ou quelque chose ? En tout cas, retour vers le sud. Revenu sur le sol natal, il redevient métayer.

Dans les années 60, RL Burnside n’améliore pas sa situation. Il survit pauvrement en travaillant la terre. La ribambelle de bouches à nourrir qui s’aligne autour de la table familiale ne lui permet pas de se la couler douce. Durant une période, en marge des travaux agricoles, il ouvre un juke joint. Il y vend du whisky et joue sa musique le samedi soir, en compagnie de musiciens locaux comme Fred McDowell. Ce n’est pas un club avec pignon sur rue et enseigne au néon. Comme beaucoup de tripots plus ou moins clandestins, l’endroit n’est pas reluisant, il est perdu au beau milieu d’un champ de maïs. Seuls les initiés et les habitués savent s’y rendre, surtout une fois la nuit tombée : en effet, rien n’est indiqué pour déjouer la police. Le son est électrifié, le bottleneck sature l’ambiance et le public est bruyant. Les gens qui viennent là picolent, jouent aux dés, dansent et s’interpellent en criant. Burnside aime ce raffut et cette ambiance survoltée. Il chante ses histoires de sa voix grave et entêtante et, comme il le dira un jour, joue des accords qui n’existent pas.

On débranche les amplis
Le milieu des années 60 est la grande période Revival. Le véridique, l’authentique, l’acoustique sont à l’honneur. Haro sur les amplis ! D’après les canons du moment, seul le son tiré d’un instrument non électrifié est jugé acceptable. Le festival de Newport et bon nombre d’universités redécouvrent et font monter sur scène de vieilles gloires d’antan comme Mississippi John Hurt, Sleepy John Estes, Skip James, Yank Rachel, Reverend Gary Davis, Elisabeth Cotton et bien d’autres. Le credo est la simplicité à l’état brut. A cette époque, même John Lee Hooker et Muddy Waters ressortent leurs vielles guitares sèches. De jeunes blancs essayent de les imiter. Certains ont du talent et se feront un nom comme John Hammond ou Dave Van Ronk. Le public semble apprécier cette façon de s’exprimer, que les décibels du rock’n’roll ont reléguée quelques temps dans les archives de l’histoire. Avec ce retour aux sources, les meilleurs musiciens voient leur talent reconnu et mis en valeur, même si c’est un peu tard pour certains. Les maisons de disques veulent exploiter le filon. C’est dans ce contexte qu’elles envoient leurs émissaires dans les bleds les plus reculés. Mission : rapporter du son. Les chasseurs de talents cachés sont sur le pied de guerre pour dénicher l’oiseau rare. De préférence un homme qui a roulé sa bosse et qui joue en acoustique. Effet de mode oblige !

Mississippi delta blues
Zone de Texte:  En 1967 George Mitchell, en tournée dans le sud pour trouver d’authentiques spécimens du blues rural, a déjà rencontré quelques musiciens dont l’original Othar Turner, joueur de fife and drum (fifre et tambour), et il a encore du temps devant lui. Pour faciliter ses recherches il s’adresse à David Evans, musicien et ethnomusicologue reconnu de l’université de Memphis, qui a déjà recueilli pas mal de témoignages sonores dans les campagnes environnantes. Il lui demande de lui recommander quelques bluesmen dans le coin. Evans connaît RL Burnside, mais, pris par d’autres activités (notamment la rédaction d’un essai sur Tommy Johnson), il n’a pas encore eu le temps de capter son blues sur bande magnétique. Mitchell vient donc trouver Burnside et lui propose de l’enregistrer. Hélas, le manque d’argent a contraint notre homme à déposer sa guitare et son amplificateur chez le prêteur sur gages. Mitchell ne renonce pas, il lui prête une guitare acoustique pour l’occasion et grave quelques titres. Les morceaux se retrouvent sur le Mississippi Delta Blues Vol.2 qui sort en 1968 chez Arhoolie. On peut imaginer qu’avec ces enregistrements, la destinée de RL Burnside change et qu’il va pouvoir envisager de se produire dans le circuit des campus universitaires et des festivals. Deux fois hélas, le travail de la terre et le fermage qu’il doit au propriétaire, ainsi que sa grande famille, le retiennent toujours. Les propositions, tant aux États-Unis qu’à l’étranger, ne peuvent aboutir. Sans aller très loin, RL continue quand même de se produire dans les fêtes locales de la région, à Holly Springs, Como, Senatobia, Belzoni ou Coldwater, et dans les juke joints de la contrée, notamment dans celui de son ami Junior Kimbrough, (qu’on retrouvera quelques années plus tard, lui aussi, sur le label FatPossum).
Durant ces années RL Burnside, en bon artisan, se produit avec un band familial, le Sound Machine, au sein duquel jouent ses fils Joseph et Daniel, ainsi que son gendre Calvin Jackson. Le groupe dépasse rarement les frontières du Mississippi. RL répète jusqu’à deux ou trois heures du matin alors que le lendemain les travaux de la plantation l’attendent.

Il y a quand même quelques échappées, puisqu’en 1969 il participe au Festival of American Folk Life de Montréal. Il y rencontre enfin pour la première fois John Lee Hooker et Lightnin’ Hopkins. Il y retrouve aussi Robert Jr. Lockwood qu’il connaît déjà, ainsi que Robert Pete Williams, venus tous deux de New Orleans. Il apparaît aussi en 1975 au New Orleans Jazz and Heritage Festival.
Dans les années 78 et 79, il joue fréquemment à Memphis et croise à nouveau la route de David Evans, qui entreprend de l’épauler. Ce dernier propose des bandes de séances enregistrées par Burnside à quelques compagnies américaines, mais se heurte à un refus. Il ne renonce pas pour autant et envoie ces bandes en France à son ami Gérard Herzhaft (voir encadré).
Toujours grâce à David Evans, Burnside effectue quelques tournées aux États-Unis et part même jouer en Europe où il enregistre deux disques acoustiques : Sings The Mississippi Delta Blues et The Blues Of RL Burnside pour le label hollandais SwingMaster, ainsi qu’un autre album, Mississippi Blues, pour le label français Arion. La roue tourne, la reconnaissance arrive peu à peu et quelques dollars avec, mais ce n’est toujours pas l’opulence. La musique n’est pas un vrai gagne-pain. RL Burnside est encore obligé d’avoir un emploi régulier pour vivre. Au début des années 80, il est encore métayer pour assurer ses charges de famille.

Acoustic Stories à New York… Deep Blues dans le Mississippi
Zone de Texte:  En février 1988, il monte à New York pour donner deux concerts en compagnie de l’harmoniciste John Neremberg. Ces deux soirées se passent si bien que les deux musiciens en profitent pour graver 11 titres aux Microsound Studios, qui sortent sur le superbe disque Acoustic Stories. Ces sessions acoustiques révèlent la subtilité du jeu de Burnside, un peu masquée parfois par le volume sonore de ses prestations électrifiées. Malheureusement pour lui, les ventes du disque n’atteignent pas des sommets.
Pour une plus large reconnaissance, il faut encore attendre son apparition dans le film documentaire de Robert Mugge, Deep Blues en 1991 (tiré du livre de Robert Palmer, fondateur du Memphis Blues festival), dans lequel il apparaît pour deux titres : ‘Jumper On The Line’, filmé à son domicile d’Holly Springs et ‘Long Haired Doney’ lors d’une soirée dans le juke joint de Junior Kimbrough.
Le film est présenté au Festival International de Sydney, au Sundance Festival, au Philadelphia Film Festival et au Montréal Film Festival. A chaque projection, il reçoit un formidable accueil de la critique. En Europe aussi, il est bien reçu et les amateurs se passent mot : il faut voir Deep Blues !
De ce film au cœur du blues, dans lequel on voit les musiciens dans leur milieu habituel (chez eux ou en club), est tiré un CD éponyme sorti sur le label Anxious Records et sur lequel apparaissent, hormis Burnside et Kimbrough déjà cités, Big Jack Johnson, Frank Frost, Jessie Mae Hemphill, Roosevelt Booba Barnes, Lonnie Pitchford, Jack Owens et Bud Spires.
Dans le livret du CD Robert Palmer écrit : « RL Burnside est un personnage dangereux qui tenait un juke joint hautement toxique près de Coldwater, une région très boisée du nord du Mississipi. (…) Comme soliste il est probablement le plus pur praticien encore en vie de ce blues de transe, cinglant et monotone, du nord du Mississippi. »
En quelques mots, tout est dit dans cette dernière phrase.
Zone de Texte:  Ce film et ce CD sont véritablement un tremplin pour RL Burnside, qui attire de plus en plus de monde à ses concerts européens. Enfin, en 1993, Matthew Johnson, patron du tout nouveau label Fat Possum, signe un contrat avec RL. Il est le premier artiste du catalogue et voit sa carrière vraiment démarrer. Il a 67 ans ! Ses deux premiers albums pour ce label, Bad Luck City en 1993 et Too Bad Jim en 1994, sont produits par Robert Palmer. Outre la production et la diffusion de ses disques, Burnside qui a peu d’instruction s’en remet aussi aux responsables du label pour la gestion de ses royalties.

Paris, octobre 94 : Passage du Nord-Ouest
Il repart en tournée européenne. A la fin de l’année 1994, lors d’une brève rencontre avant son concert à Paris (Passage du Nord-Ouest), il confie : « La vie est belle et bonne maintenant dans le Mississippi, bien mieux qu’il y a quelques années. Dans ma jeunesse j’ai beaucoup travaillé, j’ai été élevé dans une ferme où j’ai trimé jusqu’à l’âge de 17 ans. Il y a 10 ou 12 ans je travaillais encore la terre. A un moment j’ai quitté la métairie, je suis devenu chauffeur pour les entrepôts de coton. C’était bien, mais le boulot était dur. Dans le Mississippi aujourd’hui, les jeunes écoutent plus de blues qu’il y a vingt ans, car ils réalisent que cette musique est la racine de toutes nos musiques. Tous les sons actuels sont partis de là. Tous mes enfants jouent d’un instrument, de la guitare ou du piano. Mon fils aîné lui, est capable de jouer de plusieurs instruments.
Quand j’étais jeune à Chicago, j’avais l’habitude d’aller à Maxwell Street tous les dimanches. Il y avait plein de musiciens qui jouaient le blues. J’en ai écoutés beaucoup. Je ne me souviens plus de leurs noms à tous, mais j’en ai rencontrés pas mal à cette période. Mes meilleurs souvenirs à travers la musique, c’est d’avoir rencontré Muddy Waters, Fred McDowell et tous ces gars que je retrouvais le week-end et qui m’ont influencé pour faire ma musique.
Je joue en électrique, car je pense que le blues sonne mieux ainsi. La façon dont les gens jouent le blues peut se comparer à la vie qu’ils mènent. Le blues raconte la vie. Le blues c’est la manière d’être face aux évènements. »
En coulisses, il a donné l’impression d’un homme fatigué. Sur scène, dès les premières notes, il a électrisé la salle. Il a donné, ce soir du 19 octobre 1994, un excellent concert.

Nous sommes au milieu des années 90. La musique de Burnside dépasse à présent le cercle des amateurs de blues purs et durs. Le punk-rocker Jon Spencer, accroché par le CD Too Bad Jim, contacte RL Burnside et lui propose une série de concerts en sa compagnie. Accord conclu. RL est en première partie de soirée pour trois concerts, mais Jon Spencer veut une collaboration plus étroite et souhaite faire un enregistrement commun. Burnside, pas très convaincu, se fait prier. Spencer insiste longuement, le rappelle assez fréquemment et fini par le faire fléchir. Le trio explosif déboule dans le Mississippi, loue un grand local utilisé habituellement comme rendez-vous de chasse (non loin de chez Burnside) et, en quatre heures seulement, l’enregistrement est bouclé. Ainsi naît en 1996 le disque A Ass Pocket Of Whiskey en compagnie du Jon Spencer Blues Explosion qui fait connaître RL Burnside aux jeunes amateurs de rock indie. Peut-on parlé de punk-blues ?
La tournée qu’ils font ensemble par la suite en France, en Angleterre, en Allemagne, en Hollande, en Suisse, est un succès. Ils pousseront même jusqu’en Australie.

Les Sopranos…et Sophie K.
Au cours de l’année 1997, trois sorties discographiques le rappellent au bon souvenir du public. Tout d’abord, en mars sort Mr. Wizard, chez Fat Possum. Il repart alors en tournée, accompagné par son petit-fils Cedric (fils de Calvin Jackson) à la batterie, et celui qu’il considère comme son fils adoptif, le guitariste Kenny Brown. En juillet, le label Hightone Music ressort en CD les premiers enregistrements du band familial des années 60, sous le titre Sound Machine Groove. En octobre de la même année, le label new-yorkais MC Records réédite les fameux enregistrements de 1988, Acoustic Stories.
Zone de Texte:  En 1998, retour en studio pour enregistrer Come On In, qui oppose le blues brut de Burnside à la sophistication de l’électronique. Le disque est produit par Tom Rothrock qui travaille d’habitude pour des artistes plus jeunes et plus en vue, Beck ou Elliot Smith. Un des titres de l’album, ‘It’s Bad You Know’, connaît une très large diffusion et accède à une certaine renommée : il intègre la bande sonore de la série télé à succès Les Sopranos.

RL Burnside présente le paradoxe d’être à la fois un des tous derniers représentants originaux et originels du style de blues né dans les collines du nord du Mississippi, tout en étant pratiquement le seul artiste de sa génération à lancer un pont vers les jeunes musiciens, qu’ils pratiquent le punk-rock, le hip-hop ou la techno. Il y a déjà eu des alliances, mais ce mélange musical est nouveau. Même s’il fait ces enregistrements sur les conseils des responsables du label Fat Possum, il en est l’acteur principal. Il est le passeur !
Il tourne aux Etats-Unis, il vient aussi fréquemment en Europe et ses concerts attirent du monde. On voit à présent, dans les salles où il se produit, des amateurs de blues bien sûr, mais aussi des néo-punks et de jeunes branchés hip-hop : des mondes qui n’étaient, semble-t-il, pas destinés à se rencontrer. La jeune génération découvre, à travers lui, la musique mère qui a enfanté le rock, le punk, le rap. Les jeunes découvrent et apprécient ce vieil homme qui joue fort et qui, sous ses airs de père tranquille, chauffe les salles à blanc. Il faut être un rebelle pour jouer une musique pareille, ce bon vieux boogie qui bastonne et qui fait toujours frémir l’assistance !

Burnside a beaucoup enregistré, surtout dans les années 90, mais hormis son passage dans le film de Robert Mugge, il y a peu d’images de lui. Un oubli qui va être réparé.
A Paris en 1998, RL Burnside retrouve Sophie Kertesz qu’il connaît depuis quelques années déjà, vu qu’elle s’est occupée de ses concerts en France par le passé. Cette femme active et enthousiaste, qui connaît bien le monde du blues, a capté depuis longtemps l’envergure du bonhomme : elle l’apprécie et le considère, à juste titre, comme l’un des derniers géants du Mississippi blues. Elle pense qu’il n’est pas reconnu à sa juste valeur, elle a mûri au fil des ans le projet de faire un film dont il serait le sujet principal. Elle soumet son idée à différents réalisateurs comme Jack Hazan (Rude Boy) ou Stefan Paul (Reggae Sunsplash), mais sans succès. Alors, malgré un manque d’expérience, elle décide de faire le film elle-même. Or, franchir le pas n’est pas si simple.
Aller sur place dans le Mississippi, prévoir le déplacement et l’hébergement, prendre des rendez-vous, subir les aléas de tournage aux États-Unis (permis de travail, syndicat du cinéma), trouver du temps sans nuire à ses autres engagements et tous les frais que cela induit : pas facile ! Pourquoi ne pas le faire à Paris ?
C’est ainsi qu’elle réalise son film, l’équipe technique suivant RL Burnside dans ses déplacements, ses rencontres et ses concerts au New Morning. Elle récolte ses impressions ainsi que celles de son petit-fils Cedric et de Kenny Brown. Elle dresse le portrait plein d’humanité d’un homme qui connaît, au fond de son être pour les avoir vécus, tous les sens du mot blues.
Tournage, montage, sous-titrage, en 1999 elle nous livre un film de 52 minutes : Un Jour Avec R.L Burnside, qui permet de découvrir un peu mieux l’homme et l’artiste. On voit un personnage calme, serein, apaisé et blagueur, heureux de jouer sa musique.
Certains téléspectateurs des chaînes câblées ont eu le plaisir de voir ce film qui a reçu une bonne critique de la presse spécialisée comme de la presse généraliste. Un DVD verra-t-il le jour ?

L’esprit du blues
En 1999 il a 73 ans et, victime d’une première attaque cardiaque, il subit une intervention chirurgicale. Il prend un peu de repos, se remet tant bien que mal et reprend ses activités.
En 2001, toujours sur le label Fat Possum, paraît Whish I Were In Heaven Sitting Down qui est très bien accueilli par le public et la critique. Le chroniqueur de Rolling Stone écrit à son sujet : « Le chant de Burnside n’a jamais été aussi impressionnant sur disque. L’incarnation vivante de l’esprit du blues, un porte-flambeau dont la vision de la musique fait honte à tous les apprentis bluesmen marchands de tradition ». Cet album se vend si bien que les recettes permettent à RL Burnside de s’acheter une nouvelle maison.
En 2001 encore, Fat Possum sort le CD Burnside On Burnside qui est un enregistrement live, fait au club Crystal Ballroom situé… sur Burnside Street, à Portland Oregon. Toujours en 2001, MC Records fait paraître le CD Well, Well, Well chansons et interviewsenregistrées entre 1986 et 1993.
Zone de Texte:  Les disques paraissent, mais tout ne va pas pour le mieux pour notre homme. Cette année-là il est victime d’une seconde attaque cardiaque. Le médecin lui conseille vivement d’arrêter la boisson sur laquelle il force un peu trop depuis de nombreuses années.
Il essaye donc de se passer de son breuvage favori le Bloody Motherfucker (déclinaison personnelle du Bloody Mary), un cocktail fait de jus de tomate et de Old Grandad Whiskey, mais il prétend que cette abstinence l’empêche de jouer normalement. En 2004, à 78 ans, fatigué et affaibli, il sort son ultime enregistrement A Bothered Mind. Le vieux bluesman, mêle cette fois-ci sa musique aux échos plus modernes du hip-hop, en s’adjoignant les services de DJs adeptes du scratching. Peut-on parler de hip-hop-blues ? L’auditeur appréciera !

Eté 2005, sa santé se détériore gravement. Il est de nouveau hospitalisé au Saint Francis Hospital de Memphis, suite à de nouveaux ennuis cardiaques. Le diagnostic des médecins est sombre, ils ne peuvent rien faire, le bonhomme est usé. Il décède dans sa chambre d’hôpital le jeudi 1er septembre. Il est enterré le samedi 10 au cimetière d’Holly Springs, Mississippi.

Des années cinquante aux années quatre-vingt-dix, RL n’a cessé de jouer sa musique dans un environnement régional qui le maintenait dans un parfait anonymat. Si le grand public ne l’a vraiment connu que durant les dix dernières années de sa vie, il est incontestable que RL Burnside entrera dans l’histoire du blues par la grande porte. Il a au moins eu le bonheur de vivre cette reconnaissance.
Il reste présent grâce au grand nombre de disques qu’il a gravés. Le nom de Burnside est encore à l’affiche à travers sa descendance. Cedric joue toujours de la batterie avec Kenny Brown, et Dwayne est le guitariste du Dwayne Burnside and the Mississippi Mafia.

Gilles Blampain