Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

09/17
Chroniques CD du mois Portrait: WILLIE MABON Livres & Publications
  Dossier: EXCELLO RECORDS  
 


Portrait
PROFESSOR LONGHAIR
Henry Roeland Byrd - 1918 (Louisiane) - 1980 (Louisiane)


sreamin jay hawkins
sreamin jay hawkins








Après la deuxième Guerre mondiale, les petits labels indépendants poussèrent comme de l’urticaire et, avec eux, tout un biotope de distributeurs et de DJ régénérant la terre brûlée des vieilles majors. La pugnacité plébéienne de ces petits producteurs transparaissait dans un marketing tapageur. De nombreux bluesmen prirent des sobriquets valant lettre de motivation,blues professor longhair Howlin’ Wolf, Lightnin’ Hopkins… Henry Byrd reçut le surnom de Professor Longhair pour d’évidentes raisons capillaires. Il lui avait été décerné par le taulier du Caldonia Inn, un hole-in-the-wall de la Nouvelle-Orléans, ce soir de 1948 où il avait ridiculisé Dave Bartholomew derrière le piano. Professor Longhair, mais on préférait faire bref : Fess. Le soir du Caldonia, Fess n’était encore qu’un chien de la casse, un batteur de cartes, un jeteur de dés. Un gig bien roulé était toujours pour lui l’occasion de rameuter des pigeons, puis de leur proposer, la prunelle mielleuse, une petite partie après le concert. Fess fut l’un des incendiaires de 1949 qui feraient exploser le rhythm’n’blues de la Nouvelle-Orléans, et déclencheraient le rock’n’roll après le choc de ‘Good Rockin’ Tonight’.
Roy Brown avait planté le clou en 1947, dans le minuscule studio de Cosimo Matassa. Louis Jordan, Fats Domino et Fess enfonceraient ce clou deux ans plus tard au même endroit, Fess, avec un titre qu'on eût dit commandé par l’office du tourisme : ‘Mardi Gras In New Orleans’, premier hymne que le pianiste donnerait à la ville. Il régurgitait le dixieland du Croissant avec une joie de vivre canaille et une main gauche “très Havane”, dans un style qu'on appelait rumba boogie. Fess adorait le mambo depuis toujours. 1949 fut donc l’année de ‘Mardi Gras In New Orleans’, ‘Saturday Night Fish Fry’ (Louis Jordan), ‘The Fat Man’ (Fats Domino), mais aussi, hors de la ville, l’année de ‘Mambo # 5’, l’autre folie qui ravagea immédiatement les États-Unis. L’incendiaire était, pour le coup, un Cubain nommé Perez Prado. Ça marchait dans les deux sens, les Jamaïcains du ska écouteraient avec beaucoup d’attention les disques du prof et de Fats.
Fess avait aussi les tympans façonnés par les steel bands et les piétinements de la second line, ces suiveurs de parades qui marchent derrière les fanfares en frappant des bâtons. Il injectait tous ces balancements aléatoires dans son bastringue comme, avant lui, Tuts Washington et, après, Allen Toussaint.

 blues professor longhair

Fess n’avait pas la pointure internationale de son ami Fats, son blues était plus paroissial. Cette restriction en fit une icône autochtone. Ses chansons se sont fondues depuis longtemps dans la liturgie du carnaval, ‘Going To The Mardi Gras’ et ‘Tipitina’ au début des années 50, ou sa tentative de rachat ‘Big Chief’, enregistrée en 1964, toujours dans la meurtrière de Cosimo. Fess posa la célèbre partie de piano, Earl King siffla la première version puis chanta la seconde. Les gens de Watch Records sortirent le disque sous le nom du prof. “Je m’en foutais, déclara Earl. Fess ne pétait pas le feu à ce moment-là et j’aurais fait n'importe quoi pour l'aider. Je l’admirais depuis mon adolescence.”
“Le Bach du rock”, qui défonçait le bas de caisse des pianos à coups de tatanes dans l’exultation d’un boogie, si méfiant quand il quittait ses pénates, voyageant avec une pleine valise de boudins de chez lui, détestait sa position de leader, n’aimait pas commander et se serait bien contenté d’une renommée régionale. Il n'avait semé qu'une trentaine de titres pour des petits labels à un coup, et n’eut qu'un hit à l'échelle du pays : ‘Bald Head’ (Mercury, 1950). Il se retira dans les années 60, vécut surtout des cartes et gagna enfin ses ailes transatlantiques durant la dernière décennie de sa vie.blues professor longhair
En 1971, il cassa la baraque au New Orleans Jazz & Heritage, le nouveau festival qu'organisait la ville, les producteurs craquèrent pour lui (Atlantic, Rhino, Rounder…) et Dr John le porta à bout de bras. Fess fit sa première virée européenne avec les Meters en 1973. On le vit notamment salle Pleyel et à Montreux. Fâcheux quiproquo : le public venu entendre du dixieland encaissa un gros shoot de funk, tendance rumba boogie. Paul McCartney l’invita à son goûter d’anniversaire sur le légendaire paquebot Queen Mary. “Fess devenait énorme”, dira Fats, mais le prof mourut le jour où sortit ‘Crawfish Fiesta’, son seul véritable album (avec Dr John), l’album que, plus que n’importe quel autre, Bruce Iglauer ne voulait pas foirer. Crawfish est aujourd'hui louangé comme le chef-d’œuvre du catalogue Alligator. Fess l’avait enregistré au Sea-Saint, le studio d’Allen Toussaint. Dernier titre de l'album : l’instrumental ‘Crawfish Fiesta’ : Fess emprunte la mélodie de ‘Rum And Coca Cola’ et reprend deux lignes d’une chanson d’Ella Fitzgerald, ‘A Tisket A Tasket’. Deux lignes qui ressemblent méchamment au thème des Looney Tunes. Un bye-bye bien dans le ton du personnage, du genre “That’s all, folks”.  
              
Christian Casoni