blues again en-tete
05/21
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Portrait
PIANO RED
William Lee Perryman
19 octobre 1911 (Géorgie) – 25 juillet 1985 (Géorgie)



blues kansas joe mc coy
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La porte d’Atlanta.

Red passe les années 30 à boxer de l’ivoire dans les honky-tonks de Géorgie, parmi les boisages de gueule et les exhibitions d’amygdales. Blind Willie McTell lui file le contact de son manager, un certain Calaway. Red peutPIANO RED faire valoir une référence : Rufus, son vieux frangin, pianiste albinos comme lui et, comme lui, moitié aveugle. Rufus se fait un petit nom à Memphis et Chicago sous le pseudo de Speckled Red. En 1936, McTell et Piano Red enregistrent dans le studio de la radio WRDW, à Augusta, 150 miles à l’est d’Atlanta. Calaway espère peut-être fabriquer un de ces duos piano-guitare qui font un malheur. Vocalion ne gravera pas un écho des deux séances d’Augusta. Red dira que la chaleur avait ramolli les matrices. En vérité, il chantait et jouait trop vite, trop fort, il bananait son partenaire. Pourtant Red et McTell se connaissent bien, ils ont usé quelques semelles ensemble, dans les États du Sud-est.
Red distrait ensuite la clientèle plus tranquille des hôtels de Rabun et de Brevard, dans les montagnes au nord d’Atlanta. Il chante des airs à la mode pour des touristes blancs. Vient la dèche. Il retape des canapés à la Southern Furnitures Service jusqu’en 1950. Cette année-là, il retente le studio avec des paluches de tapissier qui n’arrondissent pas son jeu massif et percutant.

Atlanta. Jusqu’en 1924, la ville est la pâture des pianistes. Ils règnent sur le Eighty-One et le Royal Peacock, fleuron du chitlin. Guitaristes et fiddlers zonent extra-muros. 1924 est l’année où les cordes prennent la ville et, derrière elles, le vieux blues des familles.
Avant 1969 et Capricorn Records à Macon, la Géorgie n’a produit aucun label. Les grandes maisons du Nord descendaient avec du matériel, louaient des chambres en ville, plaçaient des petites annonces et attendaient que les losers des contrées environnantes leur apportent du blues et des chansons hillbillies. Elles plièrent les gaules pendant la crise et ne revinrent plus. Little Richard, Ray Charles, Otis Redding et James Brown s’en allèrent trouver fortune ailleurs. Avec son barrelhouse démodé, Red a ouvert les vannes du rock’n’roll sur les ondes de la WGST, puis celles de la soul. Cette radio est fondée en 1922 par l’Atlanta Journal Constitution, un torchon responsable d’une effarante ratonade au début du XXe siècle. Devenue la station du campus, elle mit la ville à l’heure. Billy Wright, la folle du blues, y lança la carrière de Little Richard, Ray Charles y enregistra ‘I’ve Got A Woman’.

Un jour de 1950, le proprio du Central Records Shop repère Red dans un petit club de Decatur Street. Ce mec connaît Steve Sholes, le ponte de Nashville qui signera Presley chez RCA. Intéressé, Sholes débarque à Atlanta. Séance à la WGST. Sholes veut une section rythmique pour accompagner le bastringue, le syndicat lui envoie un contrebassiste et un batteur. RCA presse un single sous étiquette Victor, et le fait tourner localement pour voir. A peine les DJ posent-ils ‘Rocking With Red’ sur la platine qu’Atlanta contracte la fièvre du rock’n’roll. Red fait un hit national et touche les charts de la pop. Voix humide, chant vif, espiègle, main gauche lourde, cascades de cristal, son boogie-woogie se distingue d’un vulgaire barouf de saloon par l’élasticité de la contrebasse et son swing dérobé de charlé. Le saloon c’est plutôt la face B, ‘Red’s Boogie’, qui gagne à son tour les hauteurs du Billboard. La suite sera aussi chaude: ‘The Wrong Yo Yo’, ‘Just Right Bounce’, ‘Laying The Boogie’…
Le « vew primitive pianist », comme l’appellent les journaux, devient le « Victor’s best pop seller », costumes tapageurs, chemises à froufrous, station wagon rouge rutilant gravée à son nom. La presse en rajoute une louche : Red tabasse son piano « avec la sauvagerie des Africains, quandPIANO RED ils donnent les tambours de guerre ». Tandis que Little Richard, Jerry Lee Lewis et Charlie Feathers reprennent ‘Rocking With Red’ sous diverses appellations, l’homme cabriole du Sud au Nord sur le chitlin, enregistre à New York et Nashville, et saute d’un macaron à l’autre (Columbia, Checker, Groove, OKeh). Son Piano Red Show, sur la WGST puis la WOAK, lève une armée. Red démoule un jeune inconnu nommé James Brown, et change de griffe en 1961. Piano Red devient Dr Feelgood, son émission est rebaptisée le Dr Feelgood Show, et son groupe : The Interns. Mudcat, le pétroleur de Savannah, n’y va pas par quatre chemins : « La soul music est sûrement née quand Piano Red a embauché trois jeunes guitaristes plutôt rock’n’roll, Albert White, Beverly Watkins et Roy Lee Johnson ». Dr Feelgood abandonne ses vieilles écailles aux têtes brûlées du Sud, comme on l’a vu, et mue aussi pour les nouveaux frondeurs. Les Beatles, les Merseybeats lui prennent ‘Mr. Moonlight’, Rory Storm et les Pirates, ‘Dr Feelgood’. Du côté de Canvey Island, on n’oubliera ni le titre de cette chanson, ni le R&B des années 60. Red était, à Atlanta, comme Pr Longhair à la Nouvelle-Orléans. Devenu une institution fédérale, le maire et le gouverneur de l’État s’inclinèrent sur son cercueil.

Christian Casoni  

 

 

 

 

 

 

 

 

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