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03/17
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Portrait
Peter GREEN
Le maudit


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Parmi les grands guitaristes du British-blues de la fin des années 60, on cite toujours le triumvirat Jimmy Page, Eric Clapton, Jeff Beck. Plus tard, parfois : Peter Green, un musicien difficile à cerner, un personnage insaisissable à la carrière relativement confidentielle.

Swinging London
En septembre 1967 Peter Green fonde Fleetwood Mac avec le bassiste John McVie et le batteur Mick Fleetwood. Le guitariste Jeremy Spencer vient compléter la formation.
Dés le premier album, Peter Green s’impose comme le leader. Son jeu, foncièrement électrique, redoutablement ancré dans le blues rural américain, fait mouche. Viennent s’ajouter des dons de compositeur, qui lui permettent de démarquer le répertoire du Mac des autres bands. Pourtant, il prend déjà soin de ne pas s’exposer, seul aux commandes, et tient à partager guitare et micro avec Spencer, lequel intervient à coups de slide magique, façon Elmore James.
Fleetwood Mac s’impose parmi les grands mais, dés 1968, l’esprit de Green est déjà passé à autre chose. Le groupe sort en effet des titres bien loin du blues-boom : ‘Black Magic Woman’, ‘World In Harmony’ ou le sublime instrumental ‘Albatross’, tous signés Green, et enluminés d’improvisations surréalistes, à la fois délicates et très violentes dans leur puissance sonore.

Peter Green vit alors une sorte de conflit intérieur. Fleetwood Mac enregistre un second disque, très blues, avec un troisième guitariste arrivé en renfort, Danny Kirwan. Parallèlement, les 45-tours et les titres live sont très différents des LPs. Peu à peu, Spencer perd du terrain, au profit des compositions Green-Kirwan.
Le groupe tourne aux États-Unis. Green découvre le LSD et le blues version psychédélique : Grateful Dead, Quicksilver Messenger Service ou Santana. Curieusement, Hendrix reste une influence mineure. Green préfère la profondeur de la note à la dextérité.
En 1969, le disque Then Play On marque une rupture très nette avec le blues classique. Fleetwood Mac se laisse aller à des jams instrumentales. Sur scène, quelques rock’n’roll et blues sont encore là pour occuper Jeremy Spencer, mais le groupe explore d’autres contrées.
L’état d’esprit de Green se dégrade, l’abus de drogues le mène à la schizophrénie. Il est le leader mais refuse d’en assumer la fonction. Cet effacement n’est pas nouveau. Dès les débuts, il avait baptisé la formation par le nom des musiciens de la section rythmique, persuadé qu’ils étaient les seuls pérennes. Certes, deux autres guitaristes avaient partagé le devant de la scène avec lui mais, qu’il le veuille ou non, Peter Green était l’étoile de Fleetwood Mac.

La descente
Les années 1969-1970 sont celles de son apogée artistique… et le climax de sa folie. Le jeu de Green mute au fil des jams. Le son épuré du blues, découpant la note à l’instar de BB King (qu’il accompagna sur son Live In London en 1968), s’enrichit maintenant de wah-wah et de sustain. C’est à cette époque que BB King déclare : « Peter Green est le seul guitariste de blues à me donner la chair de poule ».
Ce qui ne semblait qu’un feeling furtif devient une raison de vivre. De plus en plus renfermé, Green n’arrive à exprimer sa rage qu’à coups de médiator. Les enregistrements live de cette époque constituent un bon reflet de cette période lugubre mais miraculeuse.
La voix de Peter Green est celle d’un fantôme, déclamant des chansons dans l’enfer de sa solitude. Les notes s’égrènent, mugissantes, suppliantes, pleines de haine et de folie. La wah-wah transforme peu à peu la musique en paroles. Sa guitare devient sa voix.
Les improvisations de Fleetwood Mac sont particulières. Si Grateful Dead ou Quicksilver jouent un blues acidifié, Fleetwood Mac reprend ce son acide et le conduit au heavy-blues. Certains plans de Green Manalishi ne sont pas sans rappeler… Tony Iommi sur le premier album de Black Sabbath. L’approche du blues et les textes de Green sont d’ailleurs souvent plus noirs que ceux des nombreux groupes de heavy-metal encore dans la couveuse.
Le génie de Green, carbonisant des kilomètres de notes hululantes et d’accords d’un autre monde, domine le groupe et anticipe presque le son du grunge et du stoner. Il quitte Fleetwood Mac en mai 1970. Peu avant, il enregistre seul un album au titre prémonitoire : The End Of The Game, magistral summum d’un délire acide qui clôt deux ans d’improvisations magiques. Cet enregistrement, entièrement instrumental et sans thème précis, est une déambulation électrique traduisant l’esprit torturé de son créateur.


Le trou noir
Peu après, il collabore à divers projets, comme le premier disque de son ami Peter Bardens, indispensable à tout fan de Green. Il participe également à l’album du groupe Gass, Juju, où il fricote avec les rythmes africains.
Green, désormais le cheveu court et le regard possédé, sème encore quelques simples, l’effrayant ‘Heavy Heart’ en 1971 ou ‘Uganda Woman’ en 1972. Il vient à la rescousse de son ancien groupe en 1972 : lors d’une tournée américaine, ivre mort, complètement déjanté, Kirwan a jeté l’éponge. Green refuse cependant de jouer certains titres, et glisse ses instrumentaux dans la set-list. Et puis… c’est le trou noir. Déjà fragile psychologiquement, dégradé par les drogues, Green entame un itinéraire d’hôpitaux psychiatriques, électrochocs, psychotropes, cris des fous.
Sorti de l’hôpital en 1974, le voilà pompiste à Londres. Un jour, il fait le plein d’une Mercedes. C’est celle de Mick Fleetwood ! Il part ensuite dans un kibboutz, devient ouvrier du bâtiment, jusqu’à ce jour de 1977 où il tire au fusil sur son comptable qui venait lui remettre son chèque de droits d’auteur. Cette méprise le condamne à un nouveau traitement psychiatrique.

Le musicien ne reparaît pas avant 1979. In The Skies est un disque à la fois apaisé et malsain. La guitare ne rugit plus de haine, c’est le jeu lui-même qui est devenu fou. Les albums suivant se tiennent bien, même si Green ne compose plus beaucoup. Puis un nouveau trou noir long de plus de dix ans. En 1995, Green refait parler de lui avec un vrai projet, le Splinter Group. Il connaît ses lacunes psychologiques, il en paie parfois le prix sur scène. Peter Green court toujours aujourd'hui, mais son diamant noir reste l’œuvre des années 69-70. Personne n’a encore jamais tenté de s’approcher de son travail… trop maudit.

Julien Deléglise

 

 

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