Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

09/17
Chroniques CD du mois Portrait: WILLIE MABON Livres & Publications
  Dossier: EXCELLO RECORDS  
 


Portrait
otis rush
1934 (Mississippi)


blues fred mc dowell
blues fred mc dowell
blues fred mc dowell







Le son était infect, même pas digne d'un test. Les instruments luttaient pour se faire entendre et s’entre-déchiquetaient. La guitare lâchait des chapelets de crottes de souris. Un overdub particulièrement maladroit sur-acidifiait la chanson. La voix d'Otis, elle, religieuse, se pâmait dans cette cacophonie comme du miel en fusion. ‘I Can't Quit You Baby’, 1956. Otis réalisa sa première séance au Kimball Hall, à l'angle de Wabash et Jackson, Chicago centre. Le gros Dixon avait rencardé l'harmoniciste Shakey Horton, le pianiste Lafayette Leake, le batteur Bill Stepney, Dixon lui-même s’occupant de la basse. Personne ne se vanterait plus tard d’y avoir participé. Et pourtant…
Menteur, escroc, pitoyable comme un personnage de Jim Thompson, Eli Toscano venait de monter Cobra Records, le label du West-Side. Sous cet en-tête prédateur, un immense foutage de gueule. Toscano n'avait qu'un gonze dans son portefeuille, Arbee Stidham, bluesman des années 40 complètement rincé.
De son côté, Willie Dixon ne parvenait plus à imposer ses protégés chez Chess. Le boss ne voulait rien savoir de cette jeunesse qui se prenait pour BB King, affligeait son blues d’accords mineurs, jouait la guitare trop en avant, bramait ses peines de cœur avec une sentimentalité ridicule. Dixon essayait de caser l’un de ces jeunes chanteurs, un gars qui avait le coffre d'un violoncelle.
Toscano rencontra Dixon et lui fit une avance grotesque de trente dollars. Tous deux se rendirent ensuite au 708 Club pour entendre Otis. Toscano ne fut pas convaincu, mais Dixon avait largement fait ses preuves chez Chess, on pouvait lui faire confiance. Le jour du Kimball Hall, Toscano n'avait pas un cent à mettre dans le matos. Dixon dut raquer les 75 dollars que coûtait l'ampli… et qui ne lui furent jamais remboursés.
Otis maintenant. Il  était malade de cette fille qui s'était tirée à Saint Louis. Dixon lui avait écrit ‘I Can't Quit You Baby’ en souvenir de cette nana. Avant que les bandes ne commencent à tourner, il lui avait longuement causé d'elle, histoire de le mettre en condition, puis il l'avait laissé mijoter dans son jus en tamisant les lumières du studio. Dans la cabine, Toscano chialait comme un veau. Le fameux DJ Big Bill Hill lança le titre. N'ayant pas le premier dollar pour lui graisser la patte, Toscano dut l’intéresser à l'affaire. Le son était infect, même pas digne d'un test, mais ‘I Can't Quit You Baby’ se maintint six semaines d'affilée dans les charts R&B du Billboard. Otis ne connaîtrait jamais plus un succès pareil. Cobra non plus.

Dixon ne savait à quelle sauce accommoder ce bluesman gaucher, ses accords mineurs, ses orages gospel. Il tâtonnait, lui faisait enregistrer un rhythm'n'blues bizarroïde, du music-hall (‘Violent Love’), des bluettes outrageusement mélo (‘My Love Will Never Die’), des replis frileux sur Muddy Waters (‘If You Were Mine’), du rock’n’roll (‘Jump Sister Bessie’), cette rumba-soul fendue d'un pont de guitare saisissant, qui se décomposait en résonances spatiales (‘All Your Love’). Otis lui-même se demandait où il allait, ses solos tapaient un peu au hasard. Pourtant, à mesure que son jeu se disciplinait, ce grand débraillé musical et technique devenait une sorte de style. Otis l’élevait peu à peu vers des sommets d'excitation dionysiaque quand Cobra, discrédité par la gestion calamiteuse de Toscano, n'était plus à même de vendre un haricot sec. Tout était toujours too much chez Cobra, la masse gravitationnelle de ces blues expressionnistes, la tragédie suffocante des interprétations, ces guitares démesurément émotives, mais aussi l'envers hideux de la tapisserie, la nullité du patron, et ces bluesmen complexés qui, aujourd'hui encore, semblent ne s'être jamais consolés du malaise initial, ni Buddy Guy, ni Jimmy Dawkins, ni Otis Rush.

Tous ces paroxysmes se concentraient dans les derniers chefs d'œuvre qu'Otis grava pour Cobra (‘Double Trouble’). Ses gimmicks acquéraient la force d’un manifeste, ils laissaient la trace d'une jeunesse qu'on appellerait le West-Side, autant de jalons pour un futur proche, des fleurs de soul et les enluminures électriques de la page anglaise. Un chant magnifique à la BB King, une rigueur monacale à la Muddy Waters, des variétés de saison, il ne fallait peut-être pas chercher plus loin la composition chimique de ce blues.
En 1959 Toscano se noya et Cobra coula derrière. Dixon rempila chez Chess avec Otis dans son mouchoir. Ce fut le début d’un interminable crash phonographique au ralenti, ricochets mous d’un label à l’autre, enregistrements à l’élastique de plus en plus rares, sorties fracassantes laissées au secret dans le mouroir des petits macarons, albums rachetés qui ressortaient bien des années plus tard en versions trafiquées, comebacks à reculons, honneurs sans lendemains qui se nécrosaient aussitôt décernés. Malgré l’estime indéfectible de la critique, Otis attendait toujours l’express de minuit.           

Christian Casoni