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04/20
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Portrait
NIGHTLOSERS


blues kansas joe mc coy
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Le blues des Carpates
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On n’a jamais entendu un Irlandais chanter des airs napolitains, encore moins un Tyrolien yodler une bossa nova, ni un Andalou jouer une bourrée auvergnate. Mais imaginons…
Imaginez qu’il n’y ait plus de BLUES NIGHTLOSERSfrontières. Imaginez qu’il n’y ait plus de barrières. Imaginez que Anton Karas ait rencontré Jimmy Reed plutôt que Carol Reed. Imaginez que Willie Dixon jouait du cymbalum. Imaginez que Muddy Waters chantait ‘I’m A Rom’. Imaginez un beat de Bo Diddley souligné par un air de czardas. Pas possible. Incongru. Délirant. Et pourtant, la rencontre impensable a eu lieu du côté des Carpates. Le boogie se mêle aux musiques rom, le blues se frotte aux airs d’Europe centrale, et les standards des studios Chess se baladent de la Transylvanie aux bords de la mer Noire, comme s’ils étaient chez eux.
Le nom du groupe est bien orthographié dans la langue de l’Oncle Sam, mais les musiciens ont vu le jour en Roumanie. C’est du côté de Cluj que sévissent les Nightlosers, emmenés par Hanno Hoefer. Un band qui joue Jimmy Reed, Bo Diddley, Memphis Slim, Otis Rush, Big Bill Broonzy, T Bone Walker, Leadbelly, JB Lenoir et même Carl Perkins, comme si les bals des faubourgs de Bucarest avaient toujours été animés au son du blues et du rock’n’roll.
Un violon aigrelet, une guitare et un alto soutenus par un chœur féminin aux voix flûtées, et des sifflements entament un air qui ne vous est pas inconnu. Un instant dubitatif… Mais bien sûr ! ‘Shame, Shame, Shame’. Pas possible ? Mais si ! Whao la claque !
Dans un autre morceau, basse et guitare rythmique assurent le tempo, puis la batterie s’estompe, la guitare électrique blues-rock fait un break et tout le band part dans une polka endiablée. Le violon s’arrête, le blues revient. C’est excellent ! On en redemande.
‘Everyday I’ve The Blues’ rythmé par un violon qui s’égare dans des ritournelles tziganes, soutenu par un harmonica blues et un cymbalum : je rêve ? Non tu ne rêves pas ! C’est la magie des Nightlosers. ‘Stormy Monday Blues’, ‘Hoochie Coochie Man’, ‘Mystery Train’, ‘Trouble In Mind’, ou ‘Blue Suede Shoes’ revisités à la roumaine. Drôle de mélange et bigrement excitant. Mais le mélange n’est pas systématique, certains morceaux restent formatés 100 % blues, le décalage venant des instruments utilisés. Pour réussir un coup pareil, il faut des musiciens super pointus, connaissant les deux répertoires sur le bout des doigts.
En plus des guitares, basse, batterie/percussions, violon, cymbalum déjà cités, et des claviers, le band utilise des instruments plus rares à nos oreilles : un taragot (une sorte de clarinette), un sifflet oiseau en céramique (?!), une feuille (probablement tenue entre les pouces pour siffler), sans oublier un washboard (mais ça, c’est presque banal). Tout cet attirail pour lier la mixture de blues et de musique des Balkans que cet orchestre de joyeux drilles distille avec talent, humour et bonne humeur.

Le groupe a vu le jour en 1994 dans la ville de Cluj en Transylvanie. Le leader du band Hanno Hoefer est cinéaste diplômé de l’école du cinéma de Bucarest, avec plusieurs courts métrages à son actif et une maison de production dans la capitale roumaine. Cinéaste documentaliste habitué des festivals du 7e Art européens, il a notamment glané quelques récompenses à Angers, Clermont-Ferrand ou Nancy.
Il déclare : « Un ami commun a rassemblé quelques musiciens locaux pour une jam session, c’est ainsi que nous nous sommes rencontrés et que nous avons joué ensemble. Nous ne pensions pas que l’expérience se prolongerait et deviendrait ce que l’on sait ».
En un quart de siècle d’existence le groupe a connu pas mal de musiciens, mais autour de Hanno Hoefer (chant, guitare, ukulélé et harmonica), Lako Jimi (guitare, violon, bouzouki), Grunzo Geza (claviers, accordéon), Octavian Barila Andreescu (guitare basse), représentent le noyau dur depuis les débuts en 1994. Citons encore Lucian Pop (guitare basse) et Claudiu Purcarin (batterie), plus tous les invités pratiquement permanents qui viennent régulièrement agrandir   la famille musicale.
Bien que tous nés en Roumanie, les membres de l’orchestre sont issus de quatre origines différentes : roumaine, tzigane, hongroise et allemande, un éventail très représentatif de l’aspect ethnique de la Transylvanie.
blues nightlosers
Les membres de la formation reconnaissent de nombreuses influences, la première d’entre elle étant, bien entendu, le blues. Mais il y a aussi le jazz, le funk et la folk music ainsi que la musique tzigane. Parmi leurs bluesmen favoris ils citent Lightnin’ Hopkins, Mississippi John Hurt, Muddy Waters, JB Lenoir, Robert Johnson, Stevie Ray Vaughan, Buddy Guy, Albert King, John Mayall… et beaucoup d’autres. Sans oublier Bob Dylan, qui les a tous particulièrement marqués.
Et au gré de leurs tournées les Nightlosers ont partagé l’affiche avec des artistes comme John Mayall, Liz McComb, Bob Brozman, Buddy Guy, Warren Zevon, Fairport Convention, Thin Lizzy, Billy Branch, Pinetop Perkins, Marcia Ball, The Black Keys... 

Le plaisir festif de la musique
L’hybridation du blues avec d’autres musiques a été tentée quelquefois, mais le résultat a rarement été convaincant ou suffisamment intéressant, et le greffon n’a pas pris. Cette fois, les amateurs de la note bleue qui ont pu entendre les Nightlosers ont été agréablement surpris, ont apprécié, en ont redemandé.

Leur premier enregistrement, Sitting On The Top Of The World, date de 1995 et propose des reprises de JB Lenoir, Big Joe Williams ou encore Howlin’ Wolf (qui donne le titre de l’album), plus quelques compositions plus personnelles. Deux ans plus tard, en 1997, ils rassemblent quelques amis au sein d’un collectif baptisé The Groove Distillery, retournent en studio pour faire la fête et graver Plum Brandy Blues. Ils puisent dans le répertoire de Chicago avec des titres d’artistes déjà nommés, Big Bill Broonzy, Jimmy Reed, Memphis Slim, Willie Dixon, Bo Diddley, plus T Bone Walker et même le rockab’ de Carl Perkins, sans oublier le ‘Goodnight Irene’ de Leadbelly et une ‘Balkan Blue Rumba’ signée Nightlosers.
Le troisième CD paru en 2005 s’intitule Rhythm’n’Bulz… il n’y a pas d’erreur, le bulz est un plat traditionnel roumain !
En 2013 sort un quatrième CD Cinste Lor sur lequel on retrouve quelques classiques ‘Hey Good Looking’, ‘Shake Rattle And Roll’, ‘Hey Joe’, ‘Route 66’, ‘Mystery Train’… réinterprétés de savoureuse manière.

Sitting On The Top Of The World a été le premier album de blues réalisé en Roumanie, en 1995. Hanno Hoefer explique : « Sur notre deuxième album, Plum Brandy Blues, nous avons délibérément essayé de mélanger le blues avec nos propres influences régionales, roumaine, hongroise et tzigane : nous avons réalisé qu’elles avaient beaucoup de choses en commun avec le blues. Les personnes âgées sont évidemment plus attachées au côté traditionnel de notre musique, mais il y a aussi beaucoup de vieux amateurs de blues dans ce pays. Le bratsch et le violon sont inévitables dans la musique traditionnelle de Transylvanie, tout comme le taragot, une espèce de clarinette au son profond. De son côté, le cymbalum est typique du sud de la Roumanie et de la Hongrie. Bien qu’il ne soit pas utilisé en Transylvanie, nous voulions un cymbalum pour le rythme qu’il impulse et qui convient très bien au blues ».
blues nightlosers

L’univers musical créé par ce groupe peu orthodoxe a débordé petit à petit les frontières de la Roumanie et l’Europe a succombé avec bonheur à sa musique. Tournées en Hongrie, en Allemagne, en Pologne, en Autriche, en Grèce, en Albanie, au Portugal, en Bulgarie, en Belgique (Labadoux Folk Festival mai 2000), aux Pays-Bas (Moulin Blues Festival mai 2000), en Norvège (Notodden Blues Festival été 2003), concert aux Docks de Londres (été 2004), encore en Grande-Bretagne (World Music Festival London 2007). En 1999 le band s’est même produit aux Etats-Unis, au Smithsonian Folklife Festival de Washington DC. On les a vus également à New York au Webster Hall, au Canada à Montréal et Toronto, à Tel Aviv et Jaffa en Israël, au Cabaret Sauvage à Paris, au carnaval de Venise.  En 2015 c’est en Russie à Moscou, Saint Petersbourg, Volgograd, Rostov et Dubna qu’ils ont été applaudis, en 2016 ils ont joué en Inde au Chennai Student Fest, puis en 2017 à Cuba au Havana World Music Festival. En 2020 le band est toujours très actif. 

Gilles Blampain