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été 17
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Portrait
MISSISSIPPI JOHN HURT
John Smith Hurt- 1893 (Mississippi) – 1966 (Mississippi)


blues jerrry deewood
blind willie mc tell
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John n'avait rien demandé. Il vivait dans un hameau des collines appelé Avalon, deux cents bornes au sud de Memphis. Il cultivait treize acres de maïs et de coton qu'on lui louait, tâchant de nourrir une famille nombreuse. Il jouait de la guitare à l'occasion avec Narmour, un violoniste blanc. Narmour remporte le tournoi de fiddle de Winona, organisé par OKeh Records, puis il emmène le gars du label chez John pour une audition. L'étranger rencarde John à Memphis où une unité mobile d'OKeh a jeté l'ancre. Un jour de 1928 dans une arrière-salle de l'Ellis Auditorium, peut-être dans une piaule de l'hôtel Peabody, le picking de John commence à tourner dans la cire. La nuque raide et la bouche contre le micro, le métayer d'Avalon est pressé de retourner sur son champ. Le 78-tours est d'abord estampillé old time, ce qui est bien vu, puis déclassé dans les race (c'est-à-dire blues rural), ce qui est abusif. A la fin de l'année 1928, OKeh arrache encore John à sa motte et le convie une semaine à New York pour une nouvelle séance. New York en décembre. Le choc de la ruche, le poids du mercure ! 11 Union Square West, Bessie Smith fait le pied de grue devant l'ascenseur, Victoria Spivey rôde dans les couloirs, John sympathise avec le légendaire guitariste Lonnie Johnson. Un soir de cafard, rongé par le mal du pays, il écrit ‘Avalon Blues’, une chanson plus personnelle que toutes ces belles rengaines de chanteurs de crimes qu'il servira tout à l'heure aux gens d'OKeh. ‘Avalon Blues’ sera le nœud de mouchoir de son sacre, trente ans plus tard, au moment du revival.
L'homme joue un picking-trois doigts aux basses alternées. C'est un songster, un colporteur de chansons comme il en pullule autour de Memphis (Furry Lewis, Frank Stokes), une vieille engeance encore très vivace dans le Sud. Il perpétue ces antiques fables venues de loin et de partout, transcendées par la blue note des chanteurs de rue et des string bands, noirs et blancs, alternant hillbilly, ragtime, gigue et polka… Patrice Champarou, bluesologue : « Songster est un terme qui ne signifie pas grand-chose. On pourrait dire que Fiddlin' John Carson, avec qui tout a commencé en 1923, était un songster blanc. » D'ailleurs, ceux qu'on appelle bluesmen aujourd'hui étaient tous des songsters quand ils n'enregistraient pas.

John chante avec une grande douceur des histoires de mort, de fatalité, les allégories expiatoires de John Henry, Frankie ou Stagolee, que les revivalistes rabâcheront comme la messe. Il n'a que 35 ans en 1928 et déjà le timbre d'un vieil homme, prosodie hillbilly au débit irrégulier, voix tendre, expressive mais faiblarde qu'il pose, obligé, sur un picking délicat, accrocheur dès l'intro (‘Stack O'Lee Blues’), balançant avec un merveilleux ressort de piano stride (‘Louis Collins’), préméditant des décrochages architecturés à l'équerre (‘Avalon Blues’). « I always tried to make my strings say just what I say. » Champarou : « En ce qui concerne sa technique de fingerpicking, peut-être une influence du guitariste Sam McGee ? Les sessions de 1928 étaient des compos déjà enregistrées, auparavant, par des chanteurs ou des groupes de hillbilly. »
En 1952, Folkways pose la première pierre du revival en sortant une monumentale anthologie du folk américain, un coffret six-albums, 84 titres dont ‘Frankie’ et ‘Spike Driver Blues’ sur lesquels les jeunes de l'étage au-dessus commencent à se déniaiser les phalanges. Signature : Mississippi John Hurt. John cultivait son jardin depuis une trentaine d'années maintenant, ignorant qu'il devenait une sorte de licorne dans le Nord. Ceux du folk fantasmaient sur ce nom : Mississippi John Hurt, convaincus qu'il était blanc et avait rendu l'âme depuis longtemps. « He was an absolute hit, déclare Tom Hoskins, son redécouvreur. He played guitar like nobody else did!” Hoskins tombe sur ‘Avalon Blues’. « Avalon my home town… » Tilt ! Ce bled ne figure sur aucune carte récente, mais Hoskins finit par le situer dans un vieil atlas de 1878.Washington-Avalon. En 1963 dans le Mississippi, on se méfie toujours des bagnoles immatriculées dans le Nord. A bord de celle-ci : Hoskins, Spottswood, un musicologue, et son épouse. Avalon, c'est juste un general store et quelques métairies. John est chez lui avec M. Perkins, son proprio. Il s'occupe de ses vaches. Quand il grimpe dans la tire de Spottswood, John est persuadé que le FBI est en train de l'embarquer, il n'ose pas demander pourquoi. Pendant les trois ans qu'il lui reste à vivre, il est couvert de gloire et malheureux loin d'Avalon. Au moment de se mettre en route, Perkins aurait réclamé aux Spottswood cent dollars que lui devait le songster. Mme Spottswood l'aurait réglé sur-le-champ. Plus tard, les héritiers et les ayant-droits de John Hurt se déchirèrent devant les tribunaux. Les plaignants firent allusion aux cent dollars de Perkins, deux Blancs dealant entre eux la liberté d'un homme noir.
Christian Casoni