blues again en-tete
été 22
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Portrait
MAMIE SMITH
Mamie Robinson - 26 mai 1883 (Ohio) – 23 octobre 1946 (New York)


blues mamie smith
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Le vertige du premier sillon
.

« Je vais faire comme les Chinois, trouver un peu d’opium, dégoter un flingue et buter un flic. Je collectionne que des maublues mamie smithvaises nouvelles. J’ai un putain de cafard ! »
De qui, ce programme ? D’un black Panther rescapé du Countelpro ? D’un gangsta qui vient de rencontrer l’imparfait du subjonctif ? Ce couplet, c’est le détonateur d’un big bang culturel qui explose en 1920 : le premier disque de blues !
C’est en tout cas ce qu’on dit.
A cette époque, les marchands de cires et de phonographes grimacent devant cette immense friche commerciale qu’ils ont beaucoup de mal à pénétrer : 14 millions de Noirs.
Quelques artistes afro ont déjà enregistré, mais ils jouent les mondanités, ou la caricature qu’attend d’eux le public blanc, ou chantent les choses de la foi. Rien qui puisse ferrer ces 14 millions de porte-monnaie précaires. Et si, maintenant, les marchands proposent des crédits de folie sur ces satanés tourne-disques, c’est parce qu’un nouveau média commence à les renifler, la radiophonie.
Une chanson 100 % ethnique, voilà l’idée.

Un mariolle noir de peau, nommé Perry Bradford, propose ce plan pour déverrouiller, non pas ces 14 millions de porte-monnaie, mais, plus bizarrement, ce Sud blanc si lointain, si insoucieux des Années folles new-yorkaises. Perry Bradford chante, pianote, écrit, compose, orchestre, et monte des comédies musicales dont Mamie Smith est la vedette.
Mamie Smith, l’héroïne de cette veillée d’armes, a un tempérament de pugiliste depuis qu’elle a dix ans, quand elle embarquait avec une troupe de minstrels itinérante. En 1913, elle se pose à Harlem. Cinq ans plus tard, passée du minstrel au vaudeville, elle mène la revue de Perry Bradford, Made In Harlem. Maintenant, Bradford multiplie les génuflexions pour convaincre les producteurs de mettre une chanteuse noire en concurrence avec les rossignols blancs du phonographe. Il veut imposer sa protégée, Mamie Smith, comme la femme de la situation.
Columbia et Victor contrôlent le marché de l’amusette négroïde, qu’elle soit pastichée par des Blancs ou décolorée par des Noirs. Pour eux, c’est niet. Mais pour OKeh Records fondé de fraîche date, qui cherche une ficelle pour se démarquer des majors, pourquoi pas ?

Premier acte. La lubie ethnique de Perry Bradford est éventée. A en croire le manager d’OKeh, Fred Hager, des distributeurs et des groupes de pression racistes boycotteront le label si une Négresse a le malheur d’enregistrer.
Bradford veut placer sa chanson ‘That Thing Called Love’ ? Soit, mais on fait comme on a dit, ce sera pour Sophie Tucker, une diva blanche du vaudeville. Diva qui tombe malade le jour de la session.
Va pour Mamie Smith alors, mais blancs seront les musiciens.
Ce groupe de studio prend le nom de Rega Orchestra. Rega comme Hager à l’envers.
Le jour de la Saint-Valentin 1920, derrière le rideau qui la sépare de l’ingénieur du son, Mamie pousse sa goualante dans un cornet de métal relié au stylet graveur. ‘That Thing Called Love’. Même si le Rega Orchestra yaourte la langue du swing, le disque se vend très bien. Côté boycott, rien à signaler.

Deuxième acte. Frustré, Bradford revient à la charge. Cette fois Hager le laisse former son orphéon ethnique. Johnny Dunn (cornet), Willie The Lion Smith (piano), Dope Andrews (trombone), Ernest Elliot (clarinette), Leroy Parker (violon). Les Jazz Hounds. Bradford a dans la manche ‘Harlem Blues’, une chanson qu’interprétait Mamie dans sa comédie musicale de 1918.
Hem ! Harlem ?
Titre interlope. Nouvel intitulé : ‘Crazy Blues’.
10 août. Mamie Smith arrive, West 45th Street. Un jeune homme nommé Ralph Peer supervise la séance. Hager l’a chargé de tenir les Jazz Hounds dans les limites de la décence commerciale. A peine a-t-il quitté le studio que Bradford les exhorte à se lâcher. Tout est permis, même le crescendo fliquicide de la fin.
Le chant fléchit en glissandos nonchalants, avec des trémolos rageurs sur les fins de vers. De sa voix de contralto, ronde et fruitée, encore juvénile malgré ses 37 ans, Mamie domine sans mal le vent des souffleurs. Sans batterie, le dixieland des Jazz Hounds sonne comme une fanfBLUES MAMIE SMITHare de l’Armée du salut, mais il y a la relance pneumatique du trombone et de solides ponctuations d’orchestre dans les refrains.

L’acte de naissance du blues est établi à New York, ville où il ne pendra jamais la crémaillère. Et c’est une femme venue du cabaret qui crée le marché d’un idiome, dont la destinée chromosomique inclinera toujours du côté des burnes.
‘Crazy Blues’. Pendant dix ans les éditeurs de Broadway auront cette chanson dans l’oreille, vendue à 10 000 exemplaires la première semaine, 75 000 le mois de sa sortie (novembre), un million moins d’un an plus tard. Un triomphe absolu* !
1957. Little Richard reprend ‘Keep A-Knockin’ ’, une chanson de Perry Bradford. Il déclare à ce propos : « Rien n’arrive jamais par hasard, mais qui aurait imaginé, dans les années 20, que le style de Perry Bradford donnerait le rock’n’roll ? ».

*) Toujours se méfier des scores commerciaux, qui semblent parfois sortir au hasard du chapeau ou jaillir d’une puissante étreinte fantasmatique. Ils donnent au moins un peu de lustre au récit et ont le mérite d’être décoratifs.

Christian Casoni