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03/17
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Portrait
MAGIC SAM
Samuel Maghett, 1937 (Mississippi) – 1969 (Illinois)


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blind willie mc tell
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Les jeunes du West-Side, dont la mémoire était davantage urbaine que rurale, se référaient à Muddy Waters et plus encore à BB King, tous réduits à la besace mais voulant faire du BB King sans en avoir les moyens. Tel était le jeune Sam, qui traçait ses premiers sillons dans l'arrière-boutique d'Eli Toscano en 1957. Il aurait pu s'offrir un décollage fulgurant, être quelque chose comme le premier soulster, ou peut-être l'égal de Chuck Berry dans un répertoire ethniquement plus marqué. Mais Cobra Records, qui captait la vibration du ghetto ouest de Chicago, coula en deux ans. Joueur pathologique, Toscano siphonnait la tirelire. On repêcha son corps dans les eaux du lac Michigan. Là-dessus, Sam fit six mois de trou pour désertion, puis il passa sept ans par le purgatoire des clubs miteux.
La maison Delmark finit par le remarquer et lui fit signer, coup sur coup, deux albums massue : West Side Soul (1967) et Black Magic (1968). En 1969, tout baignait pour lui. Sam revenait d'Europe où il avait tourné avec l'American Folk Blues, il allait être distribué par Atlantic et s'apprêtait à rejoindre l'écurie Stax. Cette année-là, il fit aussi l'affiche du grand festival de blues d'Ann Arbor.
Drôle d'idée d'avoir choisi cette bourgade du Midwest, dont la communauté noire était minuscule, pour réunir l'assortiment de bluesmen le plus complet jamais épinglé dans un festival : BB et Albert King en tête d'affiche, quelques fantômes du passé, quelques gloires déchues du South-Side et, pour le gros du peloton, cette nouvelle génération de bluesmen faméliques, inconnus du public blanc, inconnus même hors Chicago. Otis Rush, Freddie King, Jimmy Dawkins, Luther Allison, tout le West-Side était là. Ne manquait que Buddy Guy.
L'événement eut lieu deux semaines avant Woodstock. Il démarra le vendredi 1er août et dura trois jours. 20 000 jeunes Blancs, rouleurs de joints, investirent la pelouse du Fuller Flatlands, un ourlet de la Huron River où Sam était programmé le dimanche 3, à quinze heures. Mais pas de Sam à l'heure dite. Charlie Musselwhite dut assurer ce créneau ingrat. Sam arriva une heure plus tard, très cool, sans groupe ni guitare, gaulé comme une gravure de mode. Pantalon d'été bleu pétrole. T-shirt bleu-gris barré d'une large bande verticale, plus claire, en plastron. Il recruta au pied levé Buffalo Bruce Barlow, bassiste du groupe local Commander Cody, puis Sam Lay. Ce Sam-là avait battu la veille pour James Cotton. Il était le régulier d'Howlin' Wolf, du Butterfield Blues Band, le batteur de Dylan à Newport l'année du scandale, et il hébergeait Iggy Pop dans sa cave. Magic Sam attrapa une Stratocaster butterscotch qu'il sangla assez bas sur la hanche, non en bavoir comme tous ces studieux du solo.

L'homme était prêt, il était vraiment magnifique. Lui et ses sidemen improvisés réglèrent le show sur ‘San-Ho-Zay’, un titre de Freddie King, et Sam incendia tout de suite la foule, bien qu'après deux jours de festival elle eût perdu la fraîcheur de l'oreille. On n’avait jamais vu personne jouer comme lui, la main ouverte sur les cordes, le poignet balançant à peine, le pouce jetant le sac des basses, les autres doigts jouant les ressacs rythmiques, les riffs et, dans la foulée, des solos vifs, secs et précis. Un autre styliste se ferait bientôt connaître sur l'embouchure de la Tamise avec une patte très voisine de la sienne, Wilko Johnson. Le reporter de Living Blues nota cette « série de figures rythmiques incroyablement complexes, entrelardées de solos au style très moderne ». Sam contrôlait le show de bout en bout, chant, rythmique et solos lâchés dans un même spasme. Sa voix blafarde et puissante poussait comme une section de cuivres. Son gospel était celui d'un soulster et, par moments, presque celui d'un chanteur de rockabilly. Sam connaissait tout ça très bien, il avait quasiment l'âge d'Elvis Presley, de Gene Vincent, de James Brown, d'Etta James. Des bluesmen du West-Side, il était le plus étourdissant, le plus proche du boogie, moins de pathos dans les phrases, davantage de hachoirs. Il nourrissait le set comme une explosion en développement continu.
En 1969, le nœud le plus underground et le plus subversif du pays s'appelait Ann Arbor. Entre l’esprit de réhabilitation des festivals de Newport et la radicalisation de Wattstax en 1972, Ann Arbor flottait entre les deux mâchoires de la tenaille, sans la communion filiale de Newport, sans la hype crossover de Woodstock. Ici, c'était 100 % blues et toutes les réconciliations étaient encore possibles. Les deux jeunesses, la noire et la blanche, se contemplaient comme deux miroirs se réfléchissant l'un l'autre, toutes deux traumatisées par l'assassinat de Martin Luther King, les émeutes raciales et l'insurrection de la deuxième gauche à Chicago lors de la convention démocrate. Tout baigna donc pour Sam jusqu'au 1er décembre. Puis il fit une crise cardiaque et rendit ses molécules aux étoiles !   
        
Christian Casoni