Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

été 17
Chroniques CD du mois Interview: JUJU CHILD Livres & Publications
  Dossier: AMERICAN EPIC Interview: DOM FERRER
 


Portrait
LONNIE JOHNSON
Alonzo Johnson, 1894 ? (Louisiane) - 1970 (Ontario)


blues big mama thornton
blues big mama thornton







On demande à T-Bone Walker, précurseur du solo électrique, quels musiciens ont influencé son jeu de guitare sophistiqué. La réponse est spontanée : Lonnie Johnson. Fin des années 20, T-Bone Walker et Charlie Christian travaillent encore leurs cordes à Oklahoma City avec un prof de guitare ; Lonnie, la trentaine, pourrait déjà prendre sa retraite après dix ou quinze ans de révolution permanente et une biographie dantesque. Excellent chanteur, maniant tous les instruments de la création, il est l’un des premiers solistes de l’histoire, peut-être même le tout premier rameau de la dynastie. Lonnie naît et grandit en même temps que le jazz et le blues, à la Nouvelle-Orléans, grand juke-box cosmopolite, créole, latino, paneuropéen. Il baigne dans cette virulence de styles, pratiqués depuis l’enfance au sein de l’orphéon familial, au théâtre Iroquois et dans les bordels de Storyville avec Kid Ory et Punch Miller, il sait faire chanter des instruments aussi divers que la guitare, le piano ou le violon, il acquiert une troisième main… prophétique.
Que fait-il en Europe en 1917 ? Distrait-il les trouffions ou les rois, membre du Will Marion Cook’s Syncopated Opera, invité à se produire devant George V ? Sur ces entrefaites la grippe espagnole extermine sa nombreuse famille à l’exception d’un frère, le pianiste James Steady Roll. Lonnie fuit la Nouvelle-Orléans. Il laisse dès lors, partout où il pointe son manche, une empreinte sur le jeu des guitaristes, Dallas, St Louis, Chicago, Harlem. Il urbanise la chanson rustique noire avant qu’elle ne soit arrêtée dans la cire, avant T-Bone, Charlie Christian et Django Reinhardt. Lonnie hante tous les circuits, le blackface, le vaudeville, les croisières le long du Mississippi. Le Chicago Defender le repère en Floride. Le Variety signale, à New York, ce banjoïste extraordinaire que vient de recruter le tandem Glenn & Jenkins. Mais le Billboard des années 20 et 30 s’obstine à le présenter comme un chanteur, jamais comme un guitariste. Il est pourtant l’un des musiciens noirs les plus recherchés. C’est d’ailleurs en qualité de chanteur et de violoniste que s’accomplit son baptême discographique chez OKeh, au sein des Jazz-O-Maniacs, l’orchestre de Charlie Creath qui berçait les touristes voguant sur le Mississippi. 1925, St Louis. Lonnie continue sous son nom, guitare au poing. Entre 1925 et 1932, il imprime plus de 130 cires chez OKeh, des OVNI étourdissants (Playing With The Strings), des swings précoces (6/88 Glide) et des prestations aux quatre coins du pays pour Clara Smith, Louis Armstrong ou Duke Ellington.

 blues lonnie johnson

Cette essence d’expression incroyablement novatrice étalonne, depuis huit décennies, les impros du blues, du jazz, de la country et du rock’n’roll. Picking deux-doigts, note à note au médiator, sur six ou douze cordes, le country-blues (incunable à ce moment-là) s’éparpille en phrases de jazz, le ragtime ripe vers la variété. Des solos, mais aussi des accompagnements et un chant dont on retrouve les lignes chez Robert Johnson (Mr Johnson’s Blues). Sa guitare est franchement stupéfiante lorsqu’elle épouse, à partir de 1927, celle d’un autre génie, le jazzman blanc Eddie Lang. ‘Guitar Blues’, ‘Hot Fingers’, ce qu’ils jouent durant ces années-là coupe le souffle encore aujourd’hui.
Il poursuit chez Decca (1937), Bluebird (1939), King (1947) ou Prestige-Bluesville (1961). Parti trop tôt, trop vite, comme Josh White, il manque tous les coches de la postérité, sauf quelques succès épisodiques (‘Tomorrow Night’, 1948) pour exciter les regrets d’avoir perdu son envergure. Trop vieux pour le R&B, trop suave pour le revival ethnique, trop largué pour le jazz (ses pires albums des années 60), inclassable sous quelle catégorie que ce soit, lui qui s’est multiplié à une époque où les styles n’étaient pas encore fixés, ancré malgré lui dans le blues et pensant qu’il valait beaucoup mieux.
Lonnie fait sonner une guitare acoustique bien au-delà de sa capacité volumétrique, mais il est étrangement démuni quand il faut faire chanter un ampli (1939), il ne sent plus les vibratos. Gérard Herzhaft remarque qu’à cette époque, il renonce aux accordages singuliers et se dissout dans l’ordinaire des guitaristes. Peut-être même apprend-il ces nouveaux doigtés de ses émules, devenus des maîtres. T-Bone Walker par exemple, qu’il retrouve à Chicago au début des années 40. De passage en Grande-Bretagne en 1951, notre homme est encore assez magique pour qu’un certain Tony Donegan lui chipe son diminutif, Lonnie, comme une amulette.
Mais le style ne tombe pas d’un seul azimut, T-Bone Walker et Charlie Christian ont eu probablement d’autres modèles. Le musicologue Elijah Wald pense aux guitaristes du western swing, notamment les slideurs, ceux qui créeront le style “Texas-Oklahoma-Kansas” au début des années 30. Il pense aussi aux premiers virtuoses du banjo (Fred Van Epps), à qui les solistes de jazz des années 20 et 30 doivent tant.          
Christian Casoni