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Portrait
little walter
Marion Walter Jacobs, 1930 (Louisiane) – 1968 (Illinois)


blues fred mc dowell
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Le mercredi 14 février 1968 tire sur sa fin, quand le batteur Sam Lay reçoit un appel. Walter. Il vient de se faire casser la figure par le frère de sa copine. Il voudrait que Sam le rejoigne avec son calibre et rameute quelques frappes. “On va se le faire, ce nègre !” Walter a la peau d'un beige créole, d'ailleurs sa sœur ne le considère pas comme un Noir, jadis Honeyboy Edwards le prenait même pour un Français. Il est tard, il fait froid, Sam n'a aucune envie de sortir, il abrège la communication. Durant la nuit, nouveau coup de fil. Allons bon, la femme d'Howlin' Wolf à présent. Elle presse Sam d'écouter la WOPA. Il allume la radio : une chanson de Walter. OK. Et puis le DJ dit quelque chose comme : “C'était l'ultime titre de Walter Jacobs”. Sous-entendu : il n'y en aura plus jamais d'autres. John Lee Sonny Boy Williamson fut le seul harmoniciste que Walter eut la faiblesse d'admirer. Les deux hommes moururent de la même façon, dans le même ghetto, pile à vingt ans d'intervalle.
Premier hit : ‘Juke’, 1952. Cet instrumental servait d'indicatif de scène à l'orchestre de Muddy Waters dont Walter était la plus jeune recrue, sa référence avant-gardiste. Leonard Chess, qui humait le parfum des dollars avant même qu'ils ne soient imprimés, testa cet harmoniciste que Muddy lui avait imposé et qui dénaturait le cachet rustique de sa vedette. La vibration téméraire d'un nouvel instrument, l'harmonica selon Little Walter, s'épancha soudain du jazz’n’roll intitulé ‘Juke’. Sonny Boy avait allongé l'harmo, le laissant chanter des couplets entiers ; Walter l'aurait plutôt épaissi. Il vient du pays cajun, l'oreille sculptée par les volumes de l'accordéon. Les volumes sont là.

Mais Walter préfère le swing des grandes villes au blues de la campagne, le phrasé des saxophonistes Louis Jordan, Gene Ammons et Cannonball Adderley. Les phrasés sont là aussi. Volumes, phrasés, Walter largue ces colis de notes et ces ambiances qu'aucun souffleur n'avait produites avant lui, et qu'un équipement bas de gamme porte à saturation, micro (“n'importe lequel de ceux que je n'ai pas encore mis au clou”) et ampli (n'importe quel système P.A. portatif, autant dire l'ampli d'une petite chaîne stéréo). Son jazz défroqué se profile ensuite à travers l'écho que lui injecte l'ingénieur du son. Walter ferraille dur contre Chess et Bill Putnam, le taulier des studios Universal, pour pouvoir jouer amplifié. Il relève ainsi le South Side d'un chic abstrait, inédit. C'est lui qui lèche les figures glacées de ‘I Just Want To Make Love To You’, la perle de Muddy Waters. Quand il joue pour les autres, un seul de ses chorus peut garantir le succès d'un titre. Quand il enregistre sous son nom, le Billboard prend sa curée : ‘Juke’, ‘Blue Midnight’, ‘Mean Old World’, ‘Blues With A Feeling’, ‘Last Night’, ‘Mellow Down Easy’, ‘My Babe’… Et les faces B sont aussi juteuses que cette collection de hits, des instrumentaux prodigieux comme ‘That's It’ (1953), où Walter rode un Hohner 64.Chromonica seize-trous, tour à tour saxo, accordéon et orgue de poche. L'harmonica fait merveille, bien sûr, mais aussi le timbre de cette voix finement granitée, et ces sidemen qu'il épuise par son perfectionnisme d'abord, puis par sa veulerie quand l'alcool commence à le ratatiner, ces guitaristes assortis par paires, l'un jouant les basses (Louis et Dave Myers), et ces batteurs jazzy qui flattent si bien ses aspirations citadines (Fred Below, Odie Payne).
Si le texte de ‘Hoochie Coochie Man’ a été écrit pour quelqu'un, Walter peut le revendiquer de la première majuscule au point final. Il change de Cadillac tous les ans, des petits tapins racolent pour lui sur Maxwell Street, les harmonicistes de Chicago imitent la façon interlope qu'il a de marcher. Walter résiste au tapis de bombes du rock’n’roll bien mieux que Muddy Waters, mais dans les années 60 le torrent de gin qui noie sa carrière atteint un débit critique. Alors que Muddy réussit l'embardée européenne et refait sa pelote sur les campus américains, Walter ne cherche même pas à retenir cette nouvelle clientèle blanche, pourtant folle de ses disques. Il plie ses Cadillac, sort avec des gouapes, se fait tabasser par des flics en civil, des maris trompés, des voyous, se couvre de balafres, reçoit des balles dans les jambes, dégringole au fond de la zone, se compromet dans les pires bouges du ghetto, et dort plus souvent à l'hosto que chez lui.
Après avoir appelé Sam Lay cette nuit-là, Walter éprouve une terrible envie de s'alcooliser. Il trouve un rade sur la 55th et Garfield. Il y reste un moment puis se retire dans la ruelle, derrière le troquet, pour jouer au craps avec quelques mecs louches. L'un d'eux le matraque avec un bout de tuyauterie. Il se traîne chez sa copine sur la E. 54th, se pieute et fait un caillot dans la nuit. Un point de coagulation qui attendait, dans une artère, une rixe après l'autre, l'occasion de se détacher.        

Christian Casoni