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été 17
Chroniques CD du mois Interview: JUJU CHILD Livres & Publications
  Dossier: AMERICAN EPIC Interview: DOM FERRER
 


Portrait
LITTLE WALTER
Marion Walter Jacobs 1er mai 1930 (Louisiane) – 15 février 1968 (Illinois)


BLUES ARTHUR CRUDUP
blues arthur crudup
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chuck berry
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Sa muse est la fille perdue du jazz et du rock’n’roll. Walter décrotte le blues de toute cette cambrousse qui lui collait aux semelles, simplifie les lignes d’harmo trop verbeuses, fait une bataille de chaque note et ouvre, aux harmonicistes, un véritable couloir aérien.

Walter l’expérimentateur enregistre ‘Juke’ en 1952 pour Checker, la filiale R&B de Chess où s’accomplira toute sa carrière. La courbe des ventes lutte avec celle de l’alcoolémie. La première flanche, l’autre monte en flèche. Il est cerné par une meute d’harmonicistes qui jouent maintenant comme lui, mieux armés pour la réussite.
N’empêche, il reste le plus grand souffleur de blues de l’histoire, sans doute un sale con… et probablement aussi un petit garçon.blues little walter


En découvrant le corps de son frère dans ce cercueil bas de gamme, Marguerite tape un premier scandale contre l’embaumeur de la Biggs & Biggs : pour arranger un peu sa figure, il l’a tartinée d’un fond de teint trop sombre et lui a un peu trop gonflé les lèvres. « Mais enfin, mon frère n’était pas noir ! » Walter était coloré d’un hâle clair, heureux de savoir qu’un Laviege, venu de France il y a bien longtemps, avait versé dans la lignée maternelle la tutelle des vieilles monarchies. La Cadillac s’était déjà envolée, Walter n’a plus sa petite croix chaînée au cou ni ses bagues. Le funérarium du South Side vrombit : Muddy Waters, BB King, Bo Diddley, Pinetop Perkins, Jimmy Reed, un nombre extravagant de jeunes femmes, certaines affirmant être l’épouse du défunt, et une enfant de neuf ans que Walter n’a pas élevée et qui prie pour son père. Le batteur Sam Lay entend un éclat dans la foule. C’est encore Marguerite. Elle accuse les frères Chess d’avoir détruit son frangin, et menace Muddy Waters de lui péter la gueule.

Walter est mort le 15 février 1968, une quinzaine d’heures après avoir reçu un coup sur la tête alors que, la nuit déjà bien avancée, il jouait aux dés dans une ruelle avec des types qu’il ne connaissait pas. Il fit une thrombose coronaire dans la piaule de l’une de ses épouses. Dans sa vie il avait encaissé des chocs plus violents, mais celui-ci terminait une très longue série de raclées et de comas qui l’avaient sérieusement délabré. Ce petit caillot attendait juste qu’on le pousse un peu. Marguerite avait raison sur un point : avant d’entrer dans l’orbite de Muddy Waters, son frère ne buvait que du Pepsi. Elle avait tort sur tout le reste. L’enfant chéri du régime n’avait pas assez d’estomac pour supporter la pression du succès, sinon comment comprendre cette incroyable décomposition ?
Walter a consciencieusement manqué toutes les perches qui lui tombaient dans les mains. Il a déçu ces jeunes Blancs qui commençaient à pointer leur frange dans les clubs et lui apportaient des joints. Paul Butterfield en garde un souvenir exécrable. On racontait déjà beaucoup d’histoires effrayantes sur son compte, son alcoolisme, son agressivité, sa roublardise et son mépris. Quand les Stones vinrent à Chicago pour visiter le bureau des fantasmes, 2120 South Michigan Avenue, il avait fallu que Keith Richards, avec sa prétention lourdingue de toujours vouloir en être, aille inventer une bagarre au couteau entre Walter et Sonny Boy II. Junior Wells et James Cotton fascinaient, beaucoup moins que Walter, ce public inattendu, facile et convenablement thuné, mais eux n’avaient pas laissé perdre une si belle occasion de durer. Sam Charters, instruit de la déchéance dans laquelle tombait le seigneur de la Windy, n’en voulut pas pour la collection des Chicago The Blues Today, chez Vanguard. Charters amadoué, Walter avait enfin son piston pour redémarrer chez les Blancs, mais n’eut pas la force de se traîner au studio.
Le Best Of Little Walter s’exportait bien en Angleterre. L’agence britannique Malcolm Nixon lui organisa une tournée à l’automne 64, assortie d’un passage à Ready Steady Go. Son existence administrative a toujours été flottante, la question du passeport demanda beaucoup de persévérance à ceux qui s’en occupèrent. Walter atterrit à Londres le 15 septembre et fit, de quasiment chaque date, une bérézina. C’est vrai qu’il n’avait pas apporté son ampli et qu’il était secondé par des gâte-sauces juvéniles, comme ces Groundhogs aux guitares bordéliques. Mais c’est vrai aussi qu’il passait ses nuits dans des bars antillais à écouter du rocksteady, à écluser des verres de feu et à griller de l’herbe. Le 18 octobre il avait sorti une lame contre un jeune fan qui s’appelait Rod Stewart. Ah, si Keith Richards avait su ça.blues little walter
Son deuxième raid européen, celui de 1967 dans les malles de l’AFBF, régala tout autant les esthètes de l’échec, et pour les mêmes raisons. De plus Willie Dixon avait commis Hound Dog Taylor, autre nappe phréatique de jus alcoolisés, comme guitariste de la revue. Hound Dog ne concevait pas qu’une chanson pût compter plus d’un accord, et s’appliqua à massacrer les prestations de Little Walter. Or, en boogie, ‘My Babe’ perd beaucoup de sa coquetterie.
Personne ne grimaçait comme Walter en entendant le nom de Sonny Terry, aussi sa reconversion dans le folk derrière le mandoliniste Johnny Young, ou derrière le chansonnier contestataire Shel Silverstein, fut-elle saluée comme le canular de l’année. Mais Walter foira avec autant de génie son coup chez les hippies en 1967. Pourtant les hippies n’attendaient qu’une success-story montée des bas-fonds, sans la politisation des black panthers. BB King et Ike Turner avaient pas mal réussi dans cet emploi. Les concerts du Matrix, Fillmore Street, San Francisco, devaient le renflouer et lui permettre d’attaquer le ventre mou de la contre-culture avec plusieurs dates en Californie. Walter arriva tout seul avec ses harmonicas. Il n’avait plus un sou pour se payer un groupe. Quicksilver se mit gratuitement à son service. Walter lança le show et s’éclipsa pour aller se noircir ailleurs, ne revenant que pour clore la soirée. Une date avec Bo Diddley, prévue près d’Oakland, fut annulée faute de pigeons. Walter devenait vraiment un boulet pour tout le monde.
Peu après cette nouvelle déroute, Marshall Chess, fils du patron, lui trouva un strapontin sur Super Blues, une de ces illuminations psychédéliques qui le visitaient parfois et qu’il avait le tort de concrétiser. Intégrer Walter à ce projet, avec Muddy Waters et Bo Diddley, pourquoi pas finalement ? Walter avait commencé à psychédéliser le blues au début des années 50, Bo Diddley l’avait fait au mitan de la décennie, Walter et Bo se mesuraient comme les deux avant-gardistes de la maison Chess. L’album de « Diddleyman, Mighty Muddy and Superwalter » était aussi mauvais que le reste des productions Marshall et, du peu qu’on puisse en juger en écoutant l’harmoniciste, on sentait bien que le bois du cercueil passait déjà au vernis.
Walter n’appréciait aucun de ses concurrents, ni Junior Wells ni James Cotton qu’il raillait très injustement comme des imitateurs sans moelle, ni Sonny Boy II avec qui il entretenait une sorte de camaraderie belliqueuse et qu’il tenait pour un escroc à cause du nom qu’il usurpait. Il vénérait par contre Sonny Boy Premier, le seul harmoniciste qu’il cita jamais comme une influence, il aimait bien Walter Horton qui avait un style à part et, Dieu sait par quel ressort affectif, protégeait Carey Bell et Charlie Musselwhite.
Walter avait beau se rengorger, au temps de sa gloire (qui n’était pas si loin) il faisait des affiches à 3 000 dollars. Il avait déchu dans des clubs à 500, puis 50 dollars, et fini par cachetonner pour 17, bradant sa gaufrette à d’anciens sidemen comme Sam Lay. Il ne tournait plus assez pour retenir ses musiciens, il était de surcroît une source inextinguible d’embrouilles. Avec les flics par exemple. Walter était un homme très fier, mais n’avait pas le gabarit de son amour propre. Durant ses grandes heures, les shérifs du Sud tiquaient quand ils voyaient passer un station wagon remplie de Noirs. Walter ne laissait personne le traiter de Nègre, et c’est hélas ainsi que l’apostrophaient les potentats locaux.
A Chicago aussi, les flics jouaient à se faire Little Walter, qui passait son temps à sortir de l’hôpital. Si les flics étaient en vacances, un mari jaloux ou l’une de ses gagneuses entrait en scène dans le grand bal de la lose. Son truc, c’était de prendre des balles dans la jambe. En 1960, le musicologue anglais Paul Oliver débarque à Chicago, impatient d’entendre Walter sur scène. Walter y avait encore eu droit, il avait une cheville bandée et se déplaçait avec difficulté. Durant la discussion qui suivit le set, Walter travailla son hôte avec un mélange de rouerie et de menace. Le malaise devint vraiment épais quand l’harmoniciste ouvrit sa chemise d’un air de défi et lui fit admirer la tapisserie de coups et de cicatrices qui fleurissait sur son corps. Encore un qu’il ne croiserait pas de si tôt.
Le plus triste dans ce long désastre, c’est l’arrogance de quelques apprentis qui jappaient derrière lui quand Walter était invincible, et venaient le chercher maintenant dans les trous à rats du ghetto, le défiaient sur ses titres de gloire et prétendaient l’humilier devant ses derniers fidèles. Mais Walter n’était déjà plus là et tout ça, c’était après. Parce qu’avant !

Walter enregistre ‘Juke’ le 12 mai 1952. Chess a pu constater qu’une soufflette signée Little Walter, sur le disque de l’un de ses bluesmen, a la vertu de galvaniser les ventes. Pour l’instant, ce chauffeur de hits n’est qu’un sideman qu’on voit passer en franc-tireur. D’où l’idée de se l’attacher en le lançant en solo. L’instrumental ‘Juke’ est un avatar de ‘Leap Frog’, que Les Brown avait enregistré avec son grand orchestre en 1945. Ce thème tourne beaucoup dans les oreilles de l’harmoniciste. Junior Wells s’en sert d’indicatif pour les gigs des Aces et Walter lui-même, d’indicatif pour les gigs de Muddy Waters. Walter est entouré de ses copains de club, tous vraiment au point sur cette pièce.
Il a 21 ans et déjà dans les pattes, en accéléré, l’odyssée du bluesman standard. Par monts et par vaux depuis l’enfance, l’ado rachitique que personne ne comprend parce qu’il parle créole et qu’on surnomme « le Français », arrive à Helena, Arkansas, attiré par le King Biscuit Time, la fameuse émission de Rice Miller sur la KFFA. Il est quasiment recueilli par la bande qui imposera son style à Chicago dans moins de dix ans, Sonny Boy II, Sunnyland Slim, Honeyboy Edwards ou Robert Lockwood. Lockwood, qui sera son guitariste plus tard, a pour l'instant beaucoup de mal à décramponner ce môme qui l’a choisi pour bienfaiteur.
Après Helena, Little Walter s’acoquine avec Walter Horton à Memphis, puis Sonny Boy Premier à St Louis. Le temps d’un crochet par Carruthersville, Mississippi, pour enlever la petite amie de Sunnyland, il se retrouve là où finissent ceux qui ont pris cet itinéraire : Chicago. Ici, ça se passe le dimanche matin sur Maxwell Street. Jimmy Rogers l’entend jouer dans la rue et le conduit à l’étoile montante Muddy Waters. Le premier disque de Muddy a amené la lumière chez Aristocrat/Chess, un petit label qui commence à briller sur la faune des puces. Hors studios, Muddy casse la baraque dans les abreuvoirs de Chicago avec un style plus moderne, au sein du combo dit des Coupeurs de têtes qu’il forme avec Little Walter et Jimmy Rogers. Len Chess qui contient, en studio, Muddy dans un blues plutôt rural pendant deux ans, l’autorise enfin à enregistrer avec son groupe de soirée. Walter entre en studio derrière lui en août 1950.
Jusqu’ici Walter et son copain Rogers ont fait quelques passages éclair et stériles sur des labels précaires, Ora Nelle, Tempo Tone, Regal, Parkway, dans les derniers soubresauts de l’ère Bluebird. L’harmoniciste souffle encore dans le style de Sonny Boy Premier.
Chez Chess, dès la première session, Walter devient le bonus commercial de ses frontmen. D’une séance à l’autre avec Muddy Waters, Walter loge l’harmo au centre de l’orchestre, à l’égal du chant : ‘Louisiana Blues’, ‘Long Distance Call’, ‘Honey Bee’, une présence que l’amplification rend encore plus hégémonique. Chess s’est résigné à l’amplification de l’harmo durant la séance Muddy Waters de juillet 1951 : ‘Country Boy’. Len Chess est un hustler qui a le dos au mur, et besoin de rafler des petites mises rapides pour soudoyer les DJ et les installateurs de juke-boxes, mais il sait comment trafiquer le blues à Chicago pour lui faire cracher des oboles. Walter aime les saxophonistes, les orchestres de swing et les disques d’Illinois Jacquet. Pour moderne que soit Muddy Waters, Walter trouve qu’il fait quand même un travail de plouc.
blues little walter
Juke’ est ce prototype de jazzabilly qui éclaire un horizon pour tous les harmonicistes à venir. L’instrumental tient sur une juxtaposition de séquences, juste quelques notes élastiques ne valant que par la qualité du souffle et la beauté de leur vibration. A mi-chemin, un écho plus soutenu les dilate, réverbère le trot des baguettes comme si Elgin Evans battait dans un souterrain, et donne une nouvelle urgence au bolide de Walter. On entendrait presque hoqueter l’harmonica façon Johnny Burnette. Walter ne cessera de radicaliser cet écho, qui devient quasiment son cinquième sideman tant que Chess ne l’oblige à retourner, acoustique, aux enseignements de Sonny Boy Premier.
Tous ces instrumentaux dévastateurs aux titres souvent impersonnels, dans les slaps de la contrebasse et l’écho des baguettes, enregistrés quand les musiciens sont encore chauds et consomment probablement les dernières minutes du forfait, ‘Boogie’, ‘Fast Boogie’, ‘Crazy Legs’, ‘That’s It’, ‘Last Boogie’, ‘Fast Large One’, ‘Rocker’, ‘Blue Light’, ‘Big Leg Mama’, ‘Roller Coaster’, ‘Thunderbird’, ‘Back Track’, injectent un swing lourd, suralimenté, dans une poche de réverbe qui fera florès à Memphis bientôt. Et plus loin encore. Risquant les volumes du Marine Band amplifié et du gros Chromonica 16-trous dans les angles vierges de sa petite sono, Walter carène un son puissant et expérimental comme feront, plus tard, les chercheurs psychédéliques de la Stratocaster.
Mais Walter n’est pas seul dans sa fusée. Il sait s’entourer de partenaires vifs, rigoureux, faciles à l’osmose, surtout les batteurs. Après le succès de ‘Juke’, il largue Muddy Waters, il échange à Junior Wells les Aces contre sa place enviée dans l’orchestre de Muddy. Il a maintenant les frères Myers aux guitares et Fred Below pour faire rouler les peaux. Comme Walter réduit ses sidemen à la besace, qu’il les rétribue en aumônes, les line-up bougent, mais avec une constante : la classe. Le grand Robert Lockwood succède à Louis Myers, Luther Tucker succède à Dave Myers, Odie Payne à Fred Below, Lee Robinson à Lockwood, et sur le tabouret défilent Francis Clay, Bill Stepney, George Hunter. A partir de là Robinson regrette que Walter, pour la scène du moins, n’engage plus que des tocards. Au début des années 60, Walter n’est plus en mesure de battre la crème. Otis Rush et Billy Boy Arnold repoussent ses offres. Même des novices comme Sam Lay déclinent ces tournées dont on revient toujours plus pauvre qu’on n’est parti. A ce moment-là, Walter a surtout besoin de béquilles pour compenser ses handicaps, au propre comme au figuré : quand sa jambe arrête une balle, il faut bien le porter si un escalier se présente.
Walter n’est pas un chanteur extraordinaire, mais Chess ne veut pas le laisser camper sur des instrumentaux. Au fil des séances pourtant, plus ou moins à l’aise, il se trouve une voix crédible, un peu amère, un peu timide, dans un registre qui ne demande pas des poumons de pêcheur de perles. Malgré ses limites Walter place une bonne liasse de chansons dans les charts R&B, ‘Mean Old World’, ‘Tell Me Mama’, ‘You’re So Fine’, ‘Oh Baby’, ‘You Better Watch Yourself’, ‘Who’, ‘Key To The Highway’, et ajoute même quelques standards au Good Book : ‘Blues With A Feeling’, ‘Last Night’, ‘My Babe’. Qu’il chante ou non, Walter entre quatorze fois dans le top-10 des charts noirs entre 52 et 58. En 1959 ‘Everything Gonna Be Alright’ piétine à la 26e place, puis Walter sort des radars.
blues little walterComme son harmonica provoque des émulsions de popularité dans l’œuvre des autres, leurs victoires sont aussi les siennes. Chess l’utilise comme un musicien de studio derrière Muddy Waters et Jimmy Rogers longtemps après leur séparation. Walter dépose sa précieuse buée sur les grandes proues de celui qui l’a fait roi : ‘Hoochie Coochie Man’, ‘I Just Want To Make Love To You’, ‘I’m Ready’, ‘I Want To Be Loved’, ‘40 Days & 40 Nights’. Il accompagne Johnny Shines, Eddie Ware, Floyd Jones, Memphis Minnie (‘Me & My Chauffeur’), Louisiana Red, John Brim, Bo Diddley (‘Diddley Daddy’), Otis Rush et même les Coronets, combinaison de doo-wop et d’harmo, une idée de Len Chess.

Qui était Little Walter ? La réponse s’est dissoute dans le cimetière catholique du parc Evergreen. Walter disait peu de choses de lui-même et ne s’intéressait pas à l’existence des autres, sauf à celle de Matty Rollins. Walter regardait d’ordinaire les femmes comme une enfilade de piaules ouvertes à sa convenance, de jour comme de nuit. Mais Matty, il lui avait donné une photo de sa mère et l’avait demandée en mariage. Elle avait rendu la clé de l’apparte à son proprio et mis les voiles. Elle l’épouserait le jour où il serait clean, un jour qui n’existait dans aucun calendrier terrestre.
Bernie Hayes, un DJ que Walter avait connu à Chicago, s’était baladé avec lui en Louisiane, dans des endroits où l’harmoniciste avait grandi. Walter l’avait emmené sur la tombe de sa mère. Hayes ne s’attendait pas à ce que Walter fût si nostalgique d’une enfance qui n’avait pourtant pas été sereine, ni qu’il parlerait avec cette tendresse de ses sœurs. D’autant que ce petit monde bienveillant de sœurs et de demi-sœurs, Walter n’en avait jamais abusé. Il y avait deux bourgades : Marksville, 6 000 âmes et, 30 miles plus loin, Alexandria, 30 000. Marion Walter Jacobs avait vu le jour dans la première, en 1930 peut-être, sans doute un peu plus tôt, sans doute un peu plus tard. On se trouve en pays français. La langue qu’on parle ici n’est pas américaine. La cuisine, la religion, la culture sont atypiques. On vit dans la promiscuité des Cajuns, que les luthériens préfèrent tout juste aux Noirs.
Beatrice était enceinte de Walter quand Adam (ou Bruce) se sauva à Alexandria. Le père avait fini par récupérer son fils, on se demande bien pourquoi car ils vécurent quelques années ensemble dans une indifférence réciproque. Adam (ou Bruce) moisit ensuite quelques années au pénitencier d’Angola pour avoir abattu un intrus chez lui. En dehors du blues, le seul boulot qu’on sait de Walter date de cette époque : il travaille pour la Yellow Cab And Company. Il a peut-être neuf ans, il en a peut-être 17. Entretemps Beatrice s’est collée à un certain Glascock qui tient un cercle de jeu à Marksville. Il est le père de ces trois demi-sœurs que Walter aimait tant. Ado, Walter s’était déjà ménagé un réseau de piaules qui lui permettait de n’habiter nulle part en particulier, et de ne se sentir concerné par rien, sinon l’harmonica. Il se fblues little walteraisait appeler Walter à Alexandria chez son père, et Marion à Marksville chez sa mère, son beau-père et chez son oncle Sam. Sam fut à son tour gratifié de quelques kilos de fer au pied pour avoir descendu un Blanc, lequel avait commencé par buter son chien. Dans cette fermentation familiale, Walter avait perdu un frère chez Glascock. On racontait que John avait été fauché par une voiture, mais on murmurait aussi que Glascock l’avait tué, John se portant au secours de sa sœur Lillian que le beau-père était en train d’embêter. Un jour une grange brûle à Marksville. L’incendie se propage au Debeau’s Corner, le cercle de jeu que tient Glascock. Quelqu’un accuse Walter d’avoir craqué l’allumette. Dans le doute, Glascock préfère dégager son beau-fils à 140 miles de son investissement, chez des parents de La Nouvelle-Orléans sur le compte desquels Walter n’a jamais jugé utile de formuler une appréciation. Il joue de la guitare et de l’harmo dans les rues du Croissant. Il prétendra qu’il faisait les entr’actes dans les clubs, entre deux sets. Son âge supposé laisse plutôt penser qu’il se tenait à proximité des clubs, et harponnait les mélomanes se rendant au concert. Quelques mois plus tard, alors que le monde fait la guerre, Walter devient un hobo ferroviaire et quitte la Louisiane pour l’Arkansas. Il écoute depuis longtemps des disques de Louis Jordan et de Cab Calloway. Pourtant, la première fois qu’il l’entend jouer de l’harmonica à Helena, Honeyboy est frappé par l’obstination vernaculaire de son style, cette façon de modeler des volumes en rengaines d’accordéon. Beatrice et ses trois filles se mettent à recevoir des colis garnis de babioles assez coûteuses. Elles remarquent à chaque fois que Walter évite de mentionner l’adresse de l’expéditeur. Et puis Memphis, St Louis, Chicago, ‘Juke’ pour commencer en beauté, l’apothéose, la chute et un bon coup derrière les oreilles pour finir en mocheté.
Christian Casoni