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04/17
Chroniques CD du mois Interview: BERNARD SELLAM Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: CHUCK BERRY Interview: DARIOS MARS & THE GUILLOTINES
 


Portrait
LITTLE MILTON
James Milton Campbell - 1934 (Mississippi) - 2005 (Tennessee)


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blind willie mc tell
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L’action se déroule dans le Maine, un 3 juillet 2005. Harbor Park à Rockland. La baie fourmille de voiliers. Le North Atlantic Bluesblues little milton Festival se déplie devant l’océan. Milton est entouré de sidemen blancs, formule voyage : ni cuivres ni choristes. 71 ans, grosses lunettes à verres ambrés, chemisette et pantalon verts, il aurait presque l’air d’un magasinier sans les chevalières, une à chaque auriculaire, et quelques colifichets strassés. Il fait encore jour, il a plu, les gens portent des coupe-vent et des bobs en plastique. Milton prend son temps, il est en forme. Pas pour longtemps. Dans 24 jours il fera son premier infarctus, puis il attendra le second, celui du 4 août, dans un hosto de Memphis. Il ne chantera pas sur Ground Zero où il était programmé pour le 11 août.
Milton est un bluesman de la deuxième ligne, celui qu’on cite toujours après BB King. Aurait-il seulement juré faire du blues avant les années 80, lui qui raisonnait en termes de big band, avait ses auteurs, ses arrangeurs, ses musiciens de studio ? Il a travaillé si longtemps chez Chess sans jamais connaître Willie Dixon, Muddy Waters ou le Theresa’s Lounge. Au moment de ‘Rocket 88’, Ike Turner, son copain pour la vie, l’amène chez Sun où Milton débute péniblement sa carrière. En vérité, Sam Phillips et lui ne se tiennent pas en grande estime. Milton est déjà un chanteur phénoménal, un guitariste doué mais, à cette époque, il ne sait que faire de sa voix, il chante comme les cariatides du hit-parade, BB King, Frank Sinatra, Sammy Davis ou Nat King Cole. Il largue Sun l’année d’Elvis. Ike lui a trouvé une gâche à East St. Louis, la perspective de monter un big band à un milliard de gigs. Ike et lui se sont toujours bien compris, ils sortent du même trou, l’un de Greenville, l’autre de Clarksdale, 70 miles plus loin par la Highway 61. Milton abat maintenant quatorze gigs par semaine, Illinois, Missouri, Missouri, Illinois, trois gigs le vendredi, trois le samedi, trois ou quatre le dimanche. Il décroche son premier succès chez Bobbin Records (‘I’m A Lonely Man’, 1958), il y introduit Albert King et le fait décoller. Milton cherche déjà ce rhythm’n’blues bankable qu’on appellera soul tout à l’heure.

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Il tire, comme ça, sur sa chaîne de forçat hédoniste quand un mec nommé Scootensteen, bras droit de Len Chess, descend de Chicago pour le recruter. Chess ne compte plus sur Muddy Waters pour faire mousser la recette. Il y a maintenant les Moonglows pour ça, Chuck Berry, bientôt Etta James et son pendant viril, Little Milton. « I’ve always wanted to be a problem. » L’homme est un compétiteur né, un méritocrate sur lequel on peut fonder un projet à long terme, il a cette détermination que Len avait aimée chez Muddy Waters. Milton ne se mésallie pas avec des demi-sel sans ambition, mais des Fontella Bass, des Donny Hathaway qui brilleront dans la soul à un moment ou un autre, des requins multicartes très classieux comme Phil Upchurch ou Gene Barge. Son premier hit à Chicago, ‘Blind Man’ (1963), est un cover de Bobby Blue Bland. Un jour de 1965, il tourne au Texas. Len lui passe un coup de grelot : ‘On tient là une vraie tuerie ! Joue-la sur scène, et joue-la copieusement ! » Nom de la tuerie : ‘We’re Gonna Make It’. Ben Branch, familier de Martin Luther King et saxophoniste chez Chess, a fait entendre la chanson au pasteur, elle est en train de devenir l’hymne des droits civiques. Milton réussit tout, il est le protégé du patron, il se fabriqblues little miltonue une belle palanquée d’ennemis. Quand Len s’en va rejoindre le règne végétal et que GRT empoche la maison Chess, Milton est lourdé par un sous-fifre. Il passe de Chicago à Memphis, de Chess chez Stax. Jusqu'en 1975, il livre une bataille sur chaque titre dans un déluge d’anches, de cuivre et de chœurs, orgie orchestrale superbement écrite, philharmonie soul-blues bloquée sur fortissimo. Grosse différence avec la période Checker/Chess : le retour de la guitare, le son de BB King sous un doigté beaucoup moins sentimental. Milton cloue les notes au manche, tourne autour de la plaie avec un humour enragé, obsessionnel, et sa voix ignée, tutélaire, dompte le carambolage tonitruant des pavillons cuivrés, de plus en plus funky. Milton tire ici le nectar de son œuvre, il ne fera pas mieux chez Malaco ni chez Telarc, malgré la qualité invariable de ses disques. Il repart sur le chitlin’ circuit où le deuxième revival le repêche. Lors des Blues Music Awards de 2006, il est quatre fois primé à titre posthume pour l’album Think Of Me. Comme il tournait en Europe avec Magic Slim, qu’il lui avait volé l’affiche et l’avait relégué en première partie, Milton avait besoin d’un gimmick pour clore la soirée, un slogan que des publics non-anglophones reprendraient facilement. Il écrivit la scie ‘The Blues Is Alright’. Dans la fièvre du revival, on l’entendait marteler: « The blues is back and here to stay ». On aurait même pu le croire un peu si ça se trouve.
Christian Casoni