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Portrait
LIL GREEN
Lillian Green - 22 septembre 1919 (Mississippi) – 14 avril 1954 (Illinois)



blues kansas joe mc coy
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Divette

A part quelques vieux rongeurs de ficelles, qui se souvient encore de Lil Green ? Entre 1940 et 1947, le blues de Chicago essuya un aBlues lil greenccident de criticité pop prénommé Lillian. L’âge des pionnières s’était achevé au milieu des années 30. Comme les hommes commençaient à parasiter sérieusement le marché, une nouvelle génération de chanteuses proliféra dans la floraison des bars à juke-boxes, la prohibition abolie. Ces jeunes femmes étaient attentives aux tendances du music-hall, le jazz et les nouvelles couleurs de la variété. Rosetta Tharpe, quand même pas, mais Lillian aurait pu être la rivale directe de Memphis Minnie, l’autre cariatide du blues féminin à Chicago, d’autant que Joe McCoy, le mari de Minnie, écrivait pour l’une et pour l’autre. Mais les mignardises sentimentales à l’ingénuité suspecte, qui réussissaient si bien à Lillian (‘Why Don’t You Do Right’), ne marchaient pas avec Minnie, mal à l’aise dans ces marivaudages de divette (‘Tonight I Smile On You’). Par contre, Lillian rappelait parfois Billie Holiday par le ton, par l’ambiance de certaines chansons, par le timbre d’une voix troublante et déçue.

En mai 1940, quand elle entra pour la première fois dans un studio avec trois seigneurs de la Windy, Big Bill Broonzy, Simeon Henry au bastringue, Ransom Knowling à la contrebassine, Lillian était déjà devenue une luciole de la nuit chicagoane. Il paraît qu’elle avait fait de la prison, mouillée dans un meurtre qui aurait été perpétré dans un de ces endroits où les gens boivent beaucoup. Ensuite, elle suivit Broonzy dans d’autres endroits où les gens boivent beaucoup. Ce premier 78 tours Bluebird (‘Cherry Tree Blues’/ ‘Just Rockin’ ’) mettait en relief l’effronterie de cette voix, mi-chantée, mi-parlée dans un abandon légèrement stressé, et les exquises fuites d’ivoire de Simeon Henry. Ce n’était pourtant plus le vaudeville intime de Carr et Blackwell, et pas encore le velours distingué de Charles Brown.

Très vite, la cire déborda. Son deuxième disque, ‘Romance In The Dark’, fit un gros hit. Le troisième aussi, ‘My Mellow Man’. Et le quatrième donc, ‘Knockin’ Myself Out’. Quant au cinquième, ‘Why Don’t You Do Right’, c’est comme un sort de réminiscence. Cette remontrance à peine mélancolique, on croit l’avoir toujours entendue, et jamais aussi bien chantée que par cette passante des années 40, la diction appuyée, les R étrangement roulés, les aigus d’une enfant capricieuse et la gorge voilée d’une femme fatale. Lillian endossait tous ces rôles avec la même scélératesse amusée, fermant son vestiaire comme une forteresse. Peggy Lee s’empara de la chanson et décrocha, avec l’orchestre de Benny Goodman, une énorme timbale nationale. Lillian, elle, resterait confinée dans le périmètre des variétés noires jusqu’à la fin.
Elle enregistra une quinzaine de 78 tours avec ses trois partenaires, entre mai 40 et janvier 42. Broonzy, Henry et Knowling étaient bien plus qu’une unité de studio. Tous les quatre formaient un vrai groupe de scène aux ambitions communes. Pendant ces deux années prolifiques, ils se taillèrent une Cocagne à coups de gros lots comme ‘Give Your Mama One Smile’, ‘Country Boy Blues’ ou ‘Wasting My Time On You’, en plus des succès déjà signalés. Et puis plus rien jusqu’en avril 45, sinon la réquisition de ‘What Have I Done’ pour la face B d’un V-disc (les Victory-discs étaient expédiés aux GI’s sur le front), preuve que Lillian était très populaire au moment de la guerre. Personne ne travailla beaucoup en studio dans ce laps de temps car James Caesar Petrillo, trompettiste et président de l’American Musicians Union, mit les majors sous embargo. L’effort de guerre sur la gomme de laque finit de ruiner les grandes maisons.

Quand les affaires reprirent, avec son blues réaliste, Memphis Minnie pouvait intéresser ces nouveaux entrepreneurs surgis pendant le blocus. Lillian, non. Elle fut prise en main par la maison-mère RCA-Victor, et continua sous l’intitulé de Lil Green and her Orchestra. Celui d’Howard Callendblues lil greener en fait. « Elle est devenue trop célèbre pour un petit groupe comme le nôtre, et elle nous a laissé tomber un à un, déclara Broonzy dans ses mémoires. Ransom fut lâché après la troisième tournée et moi après la quatrième. Henry, lui, partit avec elle à New York, où elle le congédia pour se faire accompagner par un grand orchestre. » Une douzaine de disques RCA suivirent ceux de Bluebird. Lillian s’affadit dans une variété empesée mais rémunératrice, ne retrouvant la fraîcheur du combo originel qu’en petit comité sur un disque : ‘I Gotta Have It’/ ‘Them There Eyes’, et sur les deux derniers 78 tours de sa carrière, le premier chez Aladdin en 1949, l’autre chez Atlantic en 1951. Celui-là fut enregistré à New York car, avant, Lillian n’avait jamais décollé des studios de Chicago. Les labels n’avaient plus besoin d’une Lil Green. Le feu-follet du succès s’éteignit aussi brutalement qu’il avait jaillit. Elle attrapa une pneumonie, cessa de respirer à 35 ans, et le Chicago Defender n’en fit pas une ligne.

Christian Casoni  

 

 

 

 

 

 

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