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Portrait: IKE TURNER Dossier: VOCALION  
 


Portrait
lightnin' hopkins
1912 (Texas) - 1982 (Texas)


blues fred mc dowell
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“Tous ces fils de putes, c'est moi qui leur ai appris à jouer ! Il y en a qui se ramollissent avec le temps, mais pas Lightnin' !” Rondelles de goudron sur les yeux, borsalino, l'embout du cigare sous la prémolaire, Sam est un bluesman texan, d'une région où les heures tournent plus lentement qu'ailleurs, surtout celles passées à se soustraire au rythme agreste des saisons. Il règne sur Third Ward, un quartier de Houston dont la rue chaude s'appelle Dowling. Ses deux Buick sont la revanche du voisinage. Il trimballe toujours dans son baise-en-ville une flasque de whiskey et quelques canettes de Pearl, incurablement texan, le costume toujours bien coupé, rien à voir avec ces ploucs du Delta emballés sous vide dans leurs mauvais tergals.
Depuis ses premières cires en 1946 aux derniers vinyles mi-70, difficile de chiffrer le kilométrage du sillon qu'il creuse dans la jungle des labels régionaux, nationaux puis internationaux. Un biographe évalue son œuvre entre 800 et mille faces. S'il dit vrai, notre homme serait le recordman absolu de la gravure country blues ! Malgré une éclipse de cinq ans, sa réussite rachète un peu l'honneur de ce sous-prolétariat agricole sans passé ni avenir. C’est le public que Sam préfère et que personne n'a envie de le défendre, ni ceux du jazz, ni cette élite noire fraîchement sortie de la chiourme. Dès l’instant où les ethnomusicologues le découvrent et l'extirpent du ghetto en 1959, Sam incarne pour les Blancs l'archétype romanesque du bluesman errant (il était tout le contraire, si démuni dès qu’il s’éloignait de Third Ward), une version rurale de BB King, jusqu'à la réfraction du chant en phrases de guitare.
Sam a le jeu un peu lâche de ceux qui ont passé leur vie dans un angle mort du temps, à égrener des plans de blues sans concéder un regard à la rotation des aiguilles. Ses longs pointillés de voix et de cordes s’épousent, se superposent, tirent des lignes superbes, doucement cahoteuses, crapuleuses et claires comme un flagrant délit. Le pouce lourd sur les basses, la pince erratique mais ferme, un chant élastique qui fourche d’un même élan vers le nez et vers les bronches, il mastique ses mots, il traîne ses phrases, il promène pendant trente ans une pensée spontanée devant le peloton des ingénieurs du son.

Pourquoi ce type à la coule, dont les poches sont immanquablement nettoyées par un ouragan dès qu'il aperçoit un jeu de cartes, qui sera bientôt le cauchemar de ses impresarios, passe-t-il à la postérité en se faisant surnommer L'Éclair ? Lola Anne Cullum prospecte dans Third Ward pour le compte d'Aladdin, un macaron de Los Angeles. Quand elle le rencontre, Sam fait équipe avec un aveugle vraiment flippant, Texas Alexander. C'est l'aveugle qui intéresse la dame, plus que le jeune homme nonchalant à sa remorque. La veille de se mettre en route pour Los Angeles, Lola s’angoisse de devoir voyager avec une brute comme Alexander, balafré, toujours enfouraillé, dont le nom fleurit dans l’écrou de tous les pénitenciers de l'État. Lola préfère associer Sam à un pianiste du coin, Wilson Thunder Smith, et mise une nouvelle fois sur le mauvais cheval : c’est pour Thunder qu’elle chaperonne le duo, du Texas en Californie, chez Aladdin. “Un technicien écrivant l'intitulé de la séance griffonne 'Thunder & Lightnin' '. L'idée n'est même pas soumise à Hopkins qui ne s'apercevra de son surnom que lors de la sortie du 78-t.”, raconte l'encyclopédiste Gérard Herzhaft. ‘Katie Mae’. Le clou de la session ne sera pas une chanson de Thunder, mais celle de son faire-valoir.
Thunder Smith lui offre donc, bien involontairement, une raison sociale, mais ce ne sera jamais une bonne idée d'encombrer Lightnin' Hopkins avec un piano. Lui-même et sa guitare ont beau tenir des conversations simples et aérées, elles n'admettent que des intrusions discrètes, un batteur, un contrebassiste pour un minimum de pouls, pas davantage. Ses petits bulletins paroissiaux prennent un balancement particulièrement dense lorsque la guitare est amplifiée, qu'une légère réverbe approfondit les deux timbres et pousse le blues vers le rockabilly. ‘Jake Head Boogie’, ‘Late In The Evening’, ‘Just Sittin' Down Thinking’, ‘Mojo Hand’, ‘Just One Kind Favor I Ask Of You’… Avec un outillage aussi réduit, Sam lance des machines éphémères, intenses, d'une concision d'autant plus remarquable que les réparties de la guitare sont continuellement improvisées.
Sam, qui avait ramené la bataille du blues sur le front campagnard en 1947 avec ‘Short Haired Woman’, se fit charrier sur scène un jour de 1977, à Dortmund, par deux musiciens de jazz allemands. L’hommage parodique qu’ils lui rendirent faillit s’intituler ‘Fromage à Frightnin’ Schrottkins’, mais les organisateurs censurèrent ce titre, un rien blessant… Schrott : rebus. Sur son lit de mort, Sam portait encore aux chevilles la morsure des chaînes qu'on lui avait posées, dans sa jeunesse, à la Houston County Jail.
Christian Casoni