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Portrait
LEROY CARR
27 mars 1905 (Nashville, Tennessee) – 29 avril 1935 (Indianapolis, Indiana)


BLUES ARTHUR CRUDUP
blues arthur crudup
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Inventeur du blues urbain, parolier prolifique, pianiste au jeu sobre et raffiné, il a été l’un des bluesmen les plus populaires des années 30.

Né de l’union de John Carr et Katie Dozier, c’est dans la capitale du Tennessee, que Leroy Carr voit le jour le 27 mars 1905. Son père est portier à l’Université Vanderbilt. Ses parents se séparent alors qu’il est encore très jeune. A 7 ans,blues leroy carr en compagnie de sa sœur Eva Mae, il suit sa mère qui déménage à Louisville dans le Kentucky. Ils n’y restent pas longtemps, ils partent rapidement à Indianapolis, ville en pleine croissance où l'industrie automobile qui rivalise avec les usines de Detroit recherche de la main d’œuvre.
Durant son enfance et son adolescence Leroy Carr s’initie au piano en autodidacte. En 1917, bien qu’encore très jeune il part du domicile familial et trouve un boulot de garçon de ménagerie dans un cirque basé à Peru, petite ville située au nord d’Indianapolis. C’est l’endroit où les grands cirques itinérants américains comme Ringling and Barnum, Buffalo Bill Wild West Show, prennent leurs quartiers d’hiver. Le jeune garçon n’y reste que quelques semaines, découragé par les tâches ingrates qu’on lui fait faire il retourne près de sa mère.
En 1922, il s’engage dans l’armée et se retrouve basé à Fort Huachuca près de Nogales en Arizona non loin de la frontière avec le Mexique. Une fois libéré il revient à Indianapolis et se marie, de cette union naîtra une fille prénommée Marrice. Malgré cette naissance, l’harmonie ne règne pas dans le couple et la vie de famille ne dure pas longtemps. Pendant un certain temps, Carr travaille dans une usine de conserve de viande, mais au milieu des années 1920, le soir venu il traîne surtout vers Indiana avenue où se trouvent les clubs de la ville. La zone est très animée et offre des possibilités d’engagements pour les musiciens ainsi que de nombreux points de vente d'alcool de contrebande, piège dans lequel tombe Leroy Carr, à la fois comme buveur et comme contrebandier. En cette période de Prohibition il ne tarde pas à se fait serrer par la police et se retrouve en prison en 1925.

S’écartant du boogie woogie alors en vogue chez les pianistes, Leroy Carr a une approche musicale différente avec un langage plus sobre. Un style simple avec des basses concises. Il a un son sophistiqué qui a influencera beaucoup de musiciens. Alors que beaucoup de bluesmen semblent, à travers leurs chansons, rapporter des faits vécus, Leroy Carr se révèle plutôt comme un auteur. Il chante bien sûr des aventures de la vie, des rapports amoureux, des ruptures, des dérives, mais il le fait avec un sens aigu de l’observation avec des textes bien écrits empreints d’une certaine distanciation et qu’il interprète avec un côté désabusé. Sa voix est plus mélodique et plus légère que les musiciens venus de la campagne. Citadin, il ne s’exprime pas dans un langage rustre ou dans un patois difficilement compréhensible mais dans un anglais précis et rigoureux. Leroy Carr n’a jamais été un chanteur de rue, il n’a pas à forcer sa voix et se sert du micro comme un crooner.

Il ne faut pas longtemps pour qu’à Indianapolis le nom de Carr soit connu des familles de la communauté afro-américaine qui cherchent des musiciens pour animer des fêtes familiales ou des house rent parties organisées pour recueillir de l'argent quand les factures sont venues à échéance et que le porte-monnaie est vide. Sa réputation grandit et vers 1926 il trouve des engagements en dehors d’Indianapolis. Il se produit dans les clubs de Covington dans le Kentucky et de Cincinnati dans l’Ohio. Mais c’est certainement dans les boîtes de jazz d’Indianapolis qu’il rencontre Francis Scrapper Blackwell, guitariste occasionnel et bootlegger à plein temps. Ils commencent à jouer ensemble et leur réputation ne tarde pas à leur ouvrir de nouveaux horizons.

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Inventif et original Scrapper Blackwell est un très bon guitariste et s’adapte parfaitement au jeu de Leroy Carr. Leur association est lumineuse et séduit immédiatement le public. A Indianapolis le duo se produit au Bolton’s,  au Paradise, au Cotton Club et au Ran Butler’s Place. On les voit aussi parfois dans les clubs de Louisville dans le Kentucky et à Nashville. En dehors des établissements ayant pignon sur rue  ils animent également des soirées privées.

De son côté Blackwell a déjà fait plusieurs enregistrements mais à partir de 1928 c’est ensemble qu’ils vont graver de nombreuses faces pour Vocalion et Bluebird. Leur collaboration est une belle réussite. Même en période de dépression économique leurs disques rencontrent un public et se placent en tête des ventes. Le fait que Leroy Carr soit le chanteur attire plus l’attention des auditeurs et c’est sous son seul nom que sortent la plupart des disques. ‘How Long, How Long Blues’, enregistré le 19 juin 1928 à Indianapolis, est un succès et assied la réputation des deux compères. Carr et Blackwell enregistreront 6 versions différentes de ‘How Long, How Long’ entre 1928 et 1935. Muddy Waters déclarera dans une interview que c’est la première chanson qu’il a appris à jouer.
D'autres chansons vont élargir leur audience: ‘My Own Lonesome Blues’, ‘Broken Spoke Blues’, ‘Tennessee Blues’, ‘Mean Old Train Blues’, ‘Low Down Dirty Blues’, ‘Truthful Blues’, ‘You Got To Reap What You Sow’, ‘Prison Bound Blues’...

En 1932 Leroy Carr et Scrapper Blackwell tournent dans le Deep South puis ils remontent jusqu’à New York pour une série de concerts. Le duo est solide, mais en 1933 Leroy Carr s’évade quelques temps en solo et trouve des engagements à Saint Louis, Missouri. On peut le voir au Booker T. Washington Theater où Josephine Baker a fait ses débuts sur scène en 1919, et au Jazzland.
Toujours très actifs, en février 1934 Carr et Blackwell sont à Saint Louis et enregistrent une série de titres : ‘Mean Mistreater Mama’, ‘Blues Before Sunrise’, ‘Blues She Gave Me’, ‘Hurry Down Sunshine’, ‘Corn Licker Blues’, ‘ You Can't Run My Business No More’, ‘Court Room Blues’, ‘Hold Them Puppies’, ‘Shady Lane Blues’ qui paraissent chez Vocalion. En mars c’est à New York qu’ils gravent ‘Gone Mother Blues’, ‘Evil Man Blues’, ‘Mean Mistreater Mama’, ‘She's Alright With Me’, qui sortent sur le label Perfect. Ils reviennent à New York en août et en décembre pour graver une trentaine de nouvelles chansons qui sortiront chez Vocalion.
La vie à deux n’est pas toujours facile, en janvier 1935 Leroy Carr et Scrapper Blackwell ont une querelle assez houleuse ; une forte tension s’installe entre eux qui met fin à leur fructueuse collaboration.
Leroy Carr fait ses derniers enregistrements pour Bluebird à Chicago en février 1935. Il enregistre une dizaine de chansons dont la prophétique ‘Six Cold Feet In The Ground’ dans laquelle il semble prévoir l’imminence de sa propre mort. En effet, son penchant pour le bourbon lui est malheureusement fatal. Il trépasse le 29 avril 1935, un mois après avoir fêté son trentième anniversaire, victime d’une néphrite liée directement à son alcoolisme. Il est inhumé au cimetière de Foral Park d’Indianapolis dans une tombe anonyme. Dévasté par la perte de son compagnon de route, Blackwell enregistre ‘My Old Pal Blues’ en hommage à son ami et abandonne la musique durant plus de 20 ans. blues leroy carr

Bien des années plus tard, afin d’honorer sa mémoire, musiciens et amateurs de blues s’associent pour lever des fonds dans le but de lui offrir une pierre tombale décente.
Le mercredi 12 octobre 1994 une cérémonie a lieu durant laquelle sont lues des déclarations du maire de la ville et du gouverneur de l’Etat ainsi que des messages envoyés par Pete Seeger, Eric Clapton et John Hammond louant le talent et l’impact de cet artiste. Trois télévisions locales couvrent l’évènement.

Le fait qu’Indianapolis ne soit pas reconnue comme un centre historique du blues à l’instar de Chicago ou Memphis a certainement desservi l’image novatrice de Leroy Carr auprès des amateurs des générations suivantes. Mais si sa vie fut brève Leroy Carr a heureusement laissé derrière lui plus de 200 enregistrements comme autant de testaments.

Gilles Blampain