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09/20
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Portrait
LEADBELLY
Huddie William Leadbetter 20 janvier 1888 (Louisiane) – 6 décembre 1949 (New York)



blues kansas joe mc coy
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Le scalp des ethnomusicologues.

Il joue de tout, mais on le marie surtout à une Stella 12-cordes qu’il slide parfois au canif. Huddie a le jeu compact des guitaristes de barrel house, indexé sur le piano des bordels de Shreveport (Louisiane) où il apprend la délinquance.blues leadbelly Toute sa beauté rayonne de cette voix, minérale et volatile, à la fois grave et aiguë (la différence entre le timbre et la tessiture), parcourue de vibratos sporadiques qui partent avec une sorte d’exaspération. On trouve des voix plus puissantes, mais rares sont celles qui ont le magnétisme de cette lave noire et vacillante qui se consume au cœur, dans un halo d’énergie statique. Elle est le limon et le larsen d’une vie de merde, que les textes trahissent avec un naturalisme implacable. « In the pines where the sun never shines, I was shiver’ the whole night through » (‘Black Girl’, reprise par Nirvana – entre autres innombrables épigones). Elle fait un phénomène de la moindre chanson, rend les comptines tragiques (‘Goodnight Irene’) et les chants de travail si majestueux (‘Pick A Bale O’Cotton’).
Leadbelly est un mythe blanc, comme Robert Johnson. Incarcéré au Texas pour l’agression d’une femme (1915), évadé, repris pour meurtre (1918), gracié (1925), il surine un Blanc qui lui cherche des crosses en 1930, manque d’être lynché et replonge dans les rayures à Angola (Louisiane). C’est dans ce pénitencier que John Lomax et son fils Alan le découvrent en 1933 et l’enregistrent sur des cylindres, pour les archives de la Bibliothèque du Congrès. Les Lomax le retrouvent dans la même géhenne en 1934. Ils sont équipés d’une énorme machine qui grave, cette fois, des disques souples. Le gouverneur gracie notre homme pour sa conduite exemplaire. Huddie doit fournir une preuve de sa réinsertion, faute de quoi il retourne moisir sur son bat-flanc. Sachant écrire, il adresse plusieurs lettres à John, alors en pleine lune de miel, pour un petit boulot. Lomax lui télégraphie : « Come prepare to travel. Bring guitar. » Huddie l’assiste lors de ses enregistrements de terrain, conduit la bagnole et cuisine sur la route. De retour dans le Nord, John l’exhibe comme un trophée dans ses conférences, puis sur les petites scènes du folk naissant. Huddie se produit à contrecœur dans un costume rayé, un bandana sur la gorge pour dissimuler une épouvantable balafre gagnée dans une rixe entre taulards. Il est célèbre à New York et Philadelphie. Les magazines salivent sur son passé criminel, comme Time Magazine en 1937 : « Bad Nigger Makes Good Minstrel » (« These hands once killed a man »). L’écrivain noir Richard Wright salue un héros du prolétariat dans le Daily Worker. Huddie est le tout premier assimilé-bluesman à passer sous la loupe des entomologistes du Nord. Il aura essentiellement enregistré pour les archives du Congrès, or ces matrices n’étaient pas destinées à se multiplier chez les disquaires. Ses riches heures s’écoulent en 34 et 35 sous la férule de John Lomax, jusqu’à leur brouille. Lomax voit sa brute exotique plastronner dans les réceptions et ressembler de plus en plus à « un Noir de Harlem très ordinaire ». Huddie n’est pas un lion de cirque. Un jour de 1935 il tire une lame contre son mentor, qui le renvoie en Louisiane par le premier bus après lui avoir réglé ce qu’il estime lui devoir. Huddie paiera jusqu’à trois avocats pour recouvrer la totalité de sa cagnotte. A partir de 36 sa carrière n’est plus qu’un long comeback foireux. Il n’intéresse pas les Noirs de Harlem, ses disques ne se vendent pas, ses deux tentatives d’émancipation ne donnent rien, ni chez ARC en 1935 ni chez Capitol en 1944, et ses petites représentations théâtrales sont dénigrées par la presse quand, par miracle, elle en cause.BLUES leadbelly
Huddie chante des blues, des gospels, des work, folk et protest songs, de la country, toutes les ritournelles surannées que lui demande Lomax en croyant toucher la vérité du folklore. En 1940 Huddie est élargi de Rikers Island, encore une prison, encore un coup de couteau à Manhattan. Lors d’une soirée hommage à Steinbeck, il entre de plain-pied dans le matin du folk. Il fréquente Woody Guthrie, Pete Seeger, Josh White, Sonny Terry, Brownie McGhee et le Golden Gate Quartet (avec des pincettes réciproques). Il ne s’évadera jamais du cercle des ethnomusicologues, quand bien même il sera poussé par des amis plus éclairés que John Lomax : son fils Alan Lomax, le producteur Moses Asch ou le journaliste Fred Ramsey. Même ‘Bourgeois Blues’ et ‘Black Betty’, c’était pour les Blancs. Huddie ne vivra pas assez longtemps pour voir ses déceptions prendre une belle couleur dorée dans le boum des années 60.
En 1949, il crée le rôle de bluesman en goguette européenne. Le Hot Club de France le présente à Pleyel et au Théâtre de l’Université. La tournée s’arrête là. Huddie est malade, il rentre chez lui pour coffrer dans le sapin sa voix minérale, et toutes les croustillantes anecdotes d’une vie de merde qu’Alan Lomax n’aura jamais pu lui soutirer.

Christian Casoni