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Portrait
LAZY LESTER
Leslie Johnson, 1933 (Louisiane)



fats domino
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BLUES LAZY LESTER






Un shuffle qui balance, tranquille. Un rock'n'roll onctueux qui fronce sa ganache de blues, de country et de zydeco. Un chant dolent, sans noirceur ni désespoir. Un harmonica se taillant les poumons d'un accordéon qu'on vide blues lazy lester à grands sacs… Le swamp blues, le laid-back de Baton Rouge, l'ombre portée de Lazy Lester sur les acnés américaines, une anecdote volatile entre Jimmy Reed et Fats Domino, comme une étourderie mélodique, un vrai fantasme de connaisseur.
Jay Miller s'était monté un petit studio à Crowley, dans la banlieue de Baton Rouge. Quand on exerce par là-bas et qu'on cherche une distribution d'envergure, on prospecte à Los Angeles ou Nashville. Miller avait quelques rockers exotiques à exporter, le genre qui incendie les talons et brûle les hanches. Il avait écrit des chansons qui marchaient bien à Nashville, aussi contacta-t-il Excello, un label versé dans le gospel. Lightnin' Slim fut la première bonne idée qu'il fourgua dans le Tennessee.
Tous les musiciens se connaissent autour de Baton Rouge, Lightnin' Slim, Slim Harpo, le jeune Buddy Guy, le jeune Lester, ils ont quatre ou cinq clubs où grenouiller, pas plus. 1956. Lester tombe sur Lightnin' Slim dans le bus qui roule vers Crowley. Slim a rendez-vous avec un batteur et un harmoniciste chez Miller. Lester le suit et remplace au pied levé cet harmoniciste qui leur a posé un lapin. Miller : “Et tu chantes aussi bien ?”
Benoît Blue Boy, l'un des rares Français à faire du swamp, a pas mal tourné avec cette référence fantomatique qu'on surnomme Lazy Lester, le dernier survivant de Crowley et le plus méconnu des swampeurs d'Excello. Benoît : “C'est un mec très malin, extrêmement stylé dans sa façon de parler, de chanter, de jouer ou d'écrire des chansons. Quand Miller refait son studio, il le reconstruit autour de Lester. Les disques louisianais de l'époque sont parfois difficiles à écouter, tout le monde enregistrait trop sourd.” Lester a une idée : il passe quatre ou cinq couches de laque sur les murs du sous-sol pour prendre dans les aigus. Le studio est petit, la batterie attrape toutes les fréquences, Lester a une idée : il joue les caisses claires en frottant du papier journal sur une valise, il roule les baguettes sur ces grosses boîtes en carton ou en métal qui protègent les bandes. “Toutes ces petites percussions qu'on entend chez Miller, derrière Slim Harpo et les autres, c'était Lester.”
blues lazy lester

Avec une telle intelligence du son, les chansons que Miller dépose à Nashville ont une détente inédite, surtout celles de Lester, ‘Sugar Coated Love’, ‘I'm A Lover Not A Fighter’ (1959), ‘I Hear You Knockin'’ (1960)… Excello devient la bergerie du swamp et le producteur de Crowley, un véritable mythe dans les années 80. Lester, c'est toujours hyper bien produit, bien travaillé, les instruments bien en place, pas un couplet de trop. Son jeu d'harmo n'est pas très moderne mais il est comme le reste, extrêmement stylé. Lester détourne les mélodies d'harmo que Jimmy Reed place dans les aigus. Il les joue dans les graves, sur une autre position. Il joue le nez dans les mains, il crée une caisse de résonnance nasale, c'est vraiment un harmoniciste à part. Pareil la guitare. Il prend la rythmique de Jimmy Reed à l'envers, il attaque sur une basse qui modifie le balancement.” Lester écrit les titres avec Miller, fait répéter les groupes, leur montre des plans, organise les séances, assure au besoin les guitares, les harmos et les percus, fait office de directeur artistique. “Le gros du rblues lazy lesterockabilly qui sort de Crowley, Al Ferrier, Johnny Jano et les autres, c'est Lester. Il encaisse les chèques, il prend beaucoup d'argent à l'époque, et il a intérêt à être malin pour éviter d’avoir des ennuis avec les Blancs. Miller ne signe pas que des chanteurs de blues, il signe aussi des chanteurs de country très racistes.” En fait, Lester rêve d'enregistrer de la country et du rockabilly. Miller s'y oppose pour des raisons raciales. Excédé, Lester rompt avec lui en 1966 et se retire dans le Nord, trop cool pour la gloire. “Il conduit des camions jusqu'à la retraite, et puis il remonte sur scène”, réclamé à cor et à cri par les Anglais. Son swamp n'était pourtant pas loin du rockabilly. “Au début des années 60, en Europe, les teddy boys recherchaient ses disques, puis les Kinks avaient repris ses chansons. Lester était assez célèbre à ce moment-là.” Lester a enregistré peu d'albums significatifs depuis son retour, le Harp & Soul réalisé en Floride et cédé sous licence à Alligator en 1988 et, à cheval sur les deux millénaires, les albums d'Austin, chez Antone, avec Jimmie Vaughan. Mais Lester se fout bien d'enregistrer de nouveaux albums, son public veut entendre le swamp de sa jeunesse, avec la grosse reverbe de la cave. Lester se marre, il est drôle, vif, difficile à suivre. A Austin, Benoît l'a vu blaguer avec le public au pied de la scène et quitter l'endroit sous les applaudissements, sans avoir joué une note !        
Christian Casoni