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été 18
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Portrait
KOKOMO ARNOLD
James Arnold : 15 février 1901 (Georgie) - 8 novembre 1968 (Illinois)


BLUES ARTHUR CRUDUP
blues arthur crudup






L’exercice du génie en touriste…

Comme ça, Arnold serait un bluesman campagnard et Tampa Red, un bluesman urbain. Tous deux étaient géorgiens, ils firent carrière au même moment à Chicago, et se firent connaître souvent en sliders solitaires.
Faut-il alors parler d’un blues périurbain ?
blues kokomo arnoldGaucher, la guitare jouée au canif, à plat sur les genoux, Arnold est l’un des plus grands stylistes des années 30, l’un des meilleurs vendeurs de chansons de la maison Decca… et un type que tout ce cirque ennuyait profondément.
1929 fut une grande année pour le vin français, et aussi pour le plongeon sur corniche à Wall Street. Cette année-là Arnold embrasse Chicago.
Il a enregistré par hasard un disque à Memphis pour Victor en 1930, sous le pseudo de Gitfiddle Jim. ‘Paddlin’ Madeline Blues’, c’est déjà quelque chose. Un rag à feu vif sur une rythmique de jazz antique, le thème donné au canif, moqueur et vivant, le chant qui tarde à venir, puis débité en rafales swinguantes…
1934. Kansas Joe McCoy le met dans les pattes de Mayo Williams. McCoy était le frangin du gars qui jouait de la mandoline chez Tommy Johnson au début. Là, McCoy divorçait d’avec Memphis Minnie. Et Mayo, c’était ce producteur noir que Paramount obligeait à passer par l’entrée de service et qui n’avait pas le droit de monter par l’ascenseur. Mayo travaillait à présent pour Decca.
Arnold, fondeur le jour, bootlegger le soir, maudit l’insistance des deux autres qui l’empêchent de dealer son moonshine à la cave. Comme ils le font poireauter dans ce studio, il se barre et retourne servir ses clients.
La fois d’après, Kansas Joe et Mayo Williams le serrent de plus près, et ne le lâchent pas avant d’avoir de quoi presser un disque.
Et bon sang, le monde ne l’oublierait pas de si tôt, ce foutu disque. La face A, ‘Milk Cow Blues’, s’élève vers l’âge d’or du rockabilly. Sur la face B : ‘Old Original Kokomo Blues’. Scrapper Blackwell l’avait ébauchée en 1928 (‘Baby Don’t You Want To Go’), réenregistrée avec Leroy Carr (‘Baby You Don’t Love Me No More’), un certain Jabo Williams signa un ‘Ko Ko Mo Blues’ (1932) et les frères McCoy, un ‘Baltimore Blues’ (1934). Robert Johnson lui donnera plus tard son titre définitif : ‘Sweet Home Chicago’.
Johnson s’emparera aussi de la vache qui broute la face A (‘Milkcow’s Calf Blues’).
Avec les disques suivants : ‘Sagefield Woman Blues’ et ‘Sissy Man Blues’, Arnold donne du corps à une chanson gravée par quelques obscurs bluesmen avant lui. Il l’affine et commence à lui donner l’allure d’un standard, sur lequel Johnson mettra encore la main finale : ‘Dust My Broom’.
En 37, Honeyboy Edwards entendit Robert Johnson jouer à Greenville. Il avait cru entendre un clone d’Arnold. Le blues périurbain d’Arnold se décompose en petits périmètres à symétrie commerciale, aérés de turn-around qui dessinent bien les couplets. Ces articulations n’existent pas chez Son House, mais elles font l’équilibrage pop des chansons de Robert Johnson. Entre ces deux-là : Kokomo Arnold. Scrapper Blackwell, Tampa Red, Memphis Minnie, Peetie Wheatstraw donnent, eux aussi, le ton du blues périurbain, en admettant que cette coquetterie ait un sens. Parmi eux Arnold est le plus virtuose. Par sa mauvaise grâce à devenir une vedette, il est le moins soluble, le plus à même d’impressionner ceux qui viennent, Josh White ou Robert Johnson.
Arnold sait rythmer un texte canaille, le faire rimer, coffre moyen mais tonique, quelques faussets de relance, et d’une main gauche (il était gaucher) qui joue tout en même temps, gigues de slide, accords bourdonnants, basses, il cueille des triolets au milieu du cordage alors qu’il est en train de chanter. Il a placé plus de 80 faces chez Decca, pressées entre 1934 et 1938, quelques-unes perdues mais très peu de titres non gravés, preuve que Decca tenait à lui bien que sa production devblues kokomo arnoldînt monotone au fil du temps.
Les disques des années 34 et 35 sont sidérants : ‘Big Leg Mama’, ‘Policy Wheel Blues’, ‘I’ll Be Up Someday’, surtout ‘Cause You’re Dirty’, un R&B rural et, sommet de ces réjouissances, ‘The Twelves’, sur le principe des dirty dozen, joutes de tchatche musicales qu’on retrouve dans les battles du rap et la série des « ta mère » qui se disputaient déjà en Kabylie dans les années 50.
Durant ces quatre ans de gloire forcée, Arnold s’acoquina à un autre dollarman de chez Decca, Peetie Wheatstraw. Ils tournèrent intensivement entre Chicago et Pittsburgh. Henry Townsend dira que Peetie préférait ne pas s’encombrer d’un guitariste, qu’Arnold préférait la compagnie de Roosevelt Sykes ou Joshua Altheimer. Ils enregistrèrent tout de même une douzaine de disques en duo, à New York et Chicago, et Arnold, quelques-uns avec Sykes, Alice Moore et Mary Johnson (l’ex à Lonnie).
En 38 Arnold en eut marre de Decca et des studios.
En 41 il en eut marre de chercher des gigs.
1959. Les Français Demêtre et Chauvard quadrillent Chicago. Arnold leur pose plusieurs lapins et condescend finalement à les recevoir.
Il leur met les points sur les i : ses exploits d’antan ne lui font ni chaud ni froid, la vie d’artiste est la meilleure façon de rester pauvre et anxieux, il est plus heureux à l’usine, il ne repiquera jamais au jus.

Christian Casoni