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été 17
Chroniques CD du mois Interview: JUJU CHILD Livres & Publications
  Dossier: AMERICAN EPIC Interview: DOM FERRER
 


Portrait
KOKO TAYLOR
Par Bruce Iglauer












Est-il encore nécessaire de présenter Koko Taylor, Reine du blues, et Bruce Iglauer, son producteur ? Souvenirs !

Blues again : Koko Taylor était-elle une artiste rentable pour Alligator ?
Bruce Iglauer : Elle fut la quatrième artiste du catalogue avec I Got What It Takes. Koko ne vendait pas autant que les guitar heroes du label, mais ses albums étaient toujours bénéficiaires. Ils se vendent toujours avec régularité. Son premier, I Got What It Takes, fut une grosse déception. J’ai vraiment hésité à produire le deuxième. Heureusement, ce deuxième album tant redouté, The Earthshaker, s’est bien vendu. Il a dû dépasser les 80 000 maintenant, Queen Of The Blues aussi. Royal Blue est parti à 50 000 exemplaires et l’édition Deluxe à 40 000. [NdR. I Got What It Takes: 1975. The Earthshaker: 1978. Queen Of The Blues: 1985. Royal Blue : 2000. Deluxe Edition : 2002.]
Pour te donner un élément de comparaison, les albums d’Albert Collins représentent environ 100 000 exemplaires, ils comptent parmi nos meilleures ventes. Showdown! a même culminé à 300 000, rien qu’aux Etats-Unis. Ce genre de score, c’était en 1985, avant la crise. Mes ambitions commerciales se sont considérablement réduites depuis. En 2007, Old School a fait 22 000 exemplaires. Le même album en aurait fait plus de 50 000 dans les années 80. Le marché du blues en est là aujourd’hui. The Earthshaker doit être l’album Alligator de Koko qui a marché, et qui marche encore, le mieux.

A part ‘Wang Dang Doodle’ en 1966, quelles sont les grands hits de Koko Taylor ?
Chez Chess, Koko enregistrait des 45-tours. Chez Alligator, des albums. ‘Wang Dang Doodle’ était donc un single. Il avait été amplement diffusé par les radios noires. Quand j’ai fondé Alligator, ces stations AM qui promouvaient les 45-tours ne jouaient déjà plus de blues. Alligator est 100 % albums. Les chansons de Koko les plus réclamées sur les ondes étaient ‘I’m A Woman’, ‘Hey Bartender’, ‘Come To Mama’, notre version de ‘Wang Dang Doodle’, et la reprise d’Etta James, ‘I’d Rather Go Blind’.

Alligator avait donc racheté à Chess les droits de certains titres ? koko taylor
Toutes les chansons de Koko Taylor chez Alligator sont des enregistrements spécifiques. Universal est propriétaire des matrices Chess. On a le droit de les réenregistrer du moment qu’on paie des royalties aux éditeurs. Et nous l’avons fait quelquefois. ‘Wang Dang Doodle’ et ‘I Got What It Takes’ appartiennent à Universal, ‘Honky Tonky’ au label USA. Si tu compares les versions Chess et Alligator, tu noteras quand même beaucoup de différences.

Koko Taylor était-elle un espoir pour Chess ?
C’est Willie Dixon qui s’en occupait, elle était son projet de production. Je ne pense pas qu’elle ait eu beaucoup de contacts avec Leonard Chess. Dixon s’était sans doute porté garant pour elle, car je n’ai jamais aperçu la trace d’un contrat qu’elle aurait signé avant celui d’Alligator. Elle a fait ce gros hit chez Chess (‘Wang Dang Doodle’), puis quelques singles dans la foulée, Chess en a fait une compilation et Dixon a produit un album.
Je n’ai pas connu Leonard, je peux difficilement parler pour lui. A l’époque, le blues n’était déjà plus qu’une petite partie de son activité, Chess était devenu un label de pop noire et de gospel noir. Après Chuck Berry, Bo Diddley et les Moonglows, dans les années 60, les artistes Chess qui cartonnaient étaient les Dells et Ramsey Lewis. A la fin de la décennie, Chess signait des artistes comme Rotary Connection, au diapason des radios noires. Chez Chess, Koko restait donc une artiste très mineure. Parfois Chess parvenait à toucher le public blanc, il l’avait fait avec Chuck Berry et avec des artistes de jazz populaire comme Ramsey Lewis et Ahmad Jamal.

Koko Taylor ne représentait donc pas ce virage rock que Chess avait manqué avec Buddy Guy…
La clientèle de Koko était noire mais, c’est vrai, son premier album lorgnait un peu vers les Blancs. C’est chez eux qu’on trouvait désormais les amateurs de blues. Ils avaient commencé par acheter des 45-tours. Chess sentait ce léger frémissement pour le blues, il avait produit Fathers And Sons, les Real Folk Blues, Electric Mud, After The Rain, et l’épouvantable album psychédélique d’Howlin’ Wolf. Mais Chess ne comprenait pas grand-chose aux guitar heroes. Le temps qu’il s’en rende compte, Buddy Guy était déjà en train de convoler avec Vanguard.
Koko parlait peu de cette période. Elle laissait Dixon s’occuper de tout, le choix des chansons et les effets de production. Elle a démarré sans groupe attitré, on a commencé à l’entendre à la radio, elle s’est embarquée dans ces packages shows avec différents artistes du hit-parade et elle a fini par naviguer avec un groupe à elle. Johnny Twist ou Eddie King à la guitare, Vince Chappelle à la batterie, plus d’autres musiciens moins réguliers. Ils travaillaient surtout dans les clubs noirs et sur le chitlin’, mais ça n’a pas duré longtemps. A la fin des 60’s, Koko n’avait plus les moyens d’entretenir un groupe. Elle se contentait de quelques chansons en invitée, dans les gigs des autres. Je l’ai rencontrée pour la première fois en 1972 ou 1973. Elle exerçait un boulot alimentaire et se produisait occasionnellement, à l’invitation de Mighty Joe Young, qui lui prêtait son groupe, le temps de chanter quelques titres.

Quelles relations pouvaient nouer des personnages aussi différents que Koko Taylor et Leonard Chess ? Je suppose qu’elle n’était pas une protégée du patron, comme avait pu l’être Etta James…
Pour Chess, Koko n’était que l’artiste d’un hit-radio. Rien à voir avec Etta James, qui fournissait au label de nombreux succès radiophoniques. Etta était effectivement très proche de Leonard. Etaient-ils amants ? On l’a raconté. Quand Dixon l’a abordée, Koko ne voyait plus l’heure d’enregistrer un disque et de s’entendre à la radio. Une fois racheté par Universal, Chess a commencé à lui verser des royalties. Pas sûr que du temps de Leonard, la monnaie tombât déjà ! Koko ne savait pas ce qu’était un contrat à l’époque, elle aurait signé n’importe quel papier glissé pourvu qu’on la laisse enregistrer. La plupart des artistes qui signaient avec tous ces petits labels, pourvoyeurs de 45-tours, n’espéraient pas toucher de royalties ni même un cachet d’enregistrement. Si leurs disques passaient à la radio ou dans les juke-boxes, ils décrochaient plus de gigs, c’est tout ce qui les intéressait.

Qui aurait-elle pu désigner, à l’époque, comme d’éventuelles concurrentes ?
Des femmes enregistrant des 45-tours pour une clientèle noire ? Elle aurait sans doute désigné Sugar Pie DeSanto, une autre artiste Chess. Et probablement une palanquée de chanteuses que tu ne dois pas connaître, des Mittie Collier, des Lula Reed. Plus tard, à l’époque d’Alligator, Koko affrontait Denise LaSalle, qui se faisait également appeler La Reine du blues. Concernant maintenant des blueswomen chantant pour une clientèle blanche, Big Mama Thornton en était sans doute l’égérie. C’était un nouveau public, venu au blues par le rock.

Etta James, peut-être ?
Etta était étiquetée R&B, c’est-à-dire pop-music noire. Non, Koko n’avait pas beaucoup de concurrentes, même à l’époque d’Alligator. Un Européen ne mesure la profondeur de cette ségrégation qui sévit dans les médias américains, une ségrégation toujours active aujourd’hui. Bobby Blue Bland, Little Milton, Junior Wells menaient des carrières nationales, mais uniquement sur le circuit des médias noirs. Ces radios noires AM, qu’on appelle aujourd'hui urban contemporary, passaient une musique totalement ignorée des stations blanches. C’était vraiment rare qu’une chanson noire franchisse la ligne. Bobby Bland alignait des douzaines de hits sur les radios noires, mais il n’a touché les teenagers blancs qu’une seule fois avec “Turn On Your Lovelight”. Bobby était parfaitement inconnu d’un môme blanc comme moi. Milton n’est jamais parvenu à placer un 45-tours au-delà de cette ligne. Et à plus forte raison, Koko, jusqu’à ce qu’elle passe chez Alligator. Elle a ensuite été programmée sur la bande FM par des radios blanches, qui jouaient du rock pour des oreilles blanches.

La parenthèse entre Chess et Alligator est parfois soulignée comme une période sans contrat ni groupe, mais pendant laquelle Koko Taylor avait affermi son assise scénique. Or, sa fille Cookie évoque une période très difficile. Qu’en penses-tu ?
Koko était venue en Europe avec l’American Folk Blues en 1967, en compagnie de Little Walter et Hound Dog Taylor. De retour à Chicago, elle ne passait plus nulle part. Il n’y avait plus de demande pour elle. Elle a dû reprendre son métier de femme de ménage et de nounou pour gosses de riches. Elle continuait à chanter, essentiellement en invitée. A peine l’avais-je rencontrée qu’elle faisait déjà le forcing pour être enregistrée. koko taylorJe n’étais qu’un débutant, j’avais seulement trois albums au compteur, mais Koko n’avait pas le choix. C’était donc une période vraiment très dure pour elle. Koko et son mari vivaient très simplement. Heureusement, la famille fortunée chez qui elle travaillait s’était porté caution pour eux. Ils purent acheter une maison, un de ces petits bungalows comme on en trouve à Chicago. Ils se trouvèrent alors dans une situation plus enviable que la plupart des Noirs à qui on ne faisait jamais crédit.

Pourquoi, selon toi, Delmark ne s’est pas intéressé à elle ?
A-t-elle seulement démarché Bob Koester ? Elle ne m’en a jamais parlé. Son grand copain Mighty Joe Young avait eu maille à partir avec Delmark. Bob Koester l’avait fait lanterner longtemps avant de l’enregistrer. Et quand c’était enfin arrivé, l’album avait été la source d’une tonne de problèmes. Peut-être Joe Young l’a-t-il dissuadée de s’adresser à Koester. De plus, j’avais bonne réputation : j’étais l’un des très rares producteurs de blues qui versait des royalties à ses artistes. Delmark, beaucoup plus rarement. J’avais en outre la particularité de booker mes artistes. Les gigs étaient leur principale source de revenus.

Tu avais donc rencontré Koko dans un club blanc du North Side…
Le Wise Fools Pub sur N. Lincoln Avenue, Koko étant l’invitée de Mighty Joe Young. Je savais peu de choses d’elle. Je connaissais ‘Wang Dang Doodle’ et son premier album Chess. J’avais entendu le second, mais il m’avait déçu. J’avais également entendu l’album Black & Blue qu’elle avait enregistré, en France, avec les Aces. Le Wise Fools programmait du blues quatre soirs par semaine. Il y avait une aile bar et une aile scène. Les gens qui venaient pour la musique payaient le ticket un dollar à peine. Le concurrent du Wise Fools était le Kingston Mines, dans la même rue. Les deux clubs étaient presque voisins. Ils ont commencé à programmer du blues en même temps, vers 1971. Bob Reidy, un bandleader blanc très populaire à Chicago, faisait les beaux soirs du Wise Fools. Il invitait des bluesmen noirs avec lui sur scène, Johnny Young, John Littlejohn ou Carey Bell. Puis Bob Reidy est allé se produire ailleurs. Avant de partir, il a joué l’agent pour tous ces bluesmen noirs qu’il invitait dans son groupe, et les a imposés au Wise Fools comme têtes d’affiche, Mighty Joe Young, Otis Rush, plein d’autres. Koko y a eu droit aussi, elle s’y est produite avec le groupe qu’elle avait formé lorsqu'elle a signé avec moi : Johnny Twist, Vince Chappelle et Bob Anderson.

Qu’est-ce qui t’avait amené au Wise Fools ?
J’aimais beaucoup le Wise Fools. C’était le club le plus proche de mes pénates. J’avais sympathisé avec le staff et je pouvais boire à l’œil ! Ils programmaient des groupes différents chaque semaine, ils avaient une bonne sono, on trouvait assez facilement à se garer dans ce coin-là. Mes artistes commençaient souvent par le Wise Fools quand ils attaquaient le North Side, Son Seals, Lonnie Brooks étaient des habitués. Albert Collins y a fait ses débuts de Chicagoan. Bref, j’ai rencontré Koko après le gig. Je connaissais très bien Mighty Joe Young, j’étais dans le studio quand il avait enregistré pour Delmark. C’était vraiment un bon mec, très amical. Je suppose que Joe m’avait présenté à Koko. J’étais peut-être encore à cheval sur Delmark et Alligator à ce moment-là. Comme j’avais monté un label de blues, tous les bluesmen voulaient me connaître !

Pourquoi as-tu hésité à enregistrer Koko Taylor ?
Pour tout un tas de raisons. D’abord, je débutais, je n’étais pas sûr de mes aptitudes à distinguer le bon artiste pour Alligator. Koko ne jouait d’aucun instrument et enregistrer une chanteuse était un autre défi. Il me paraissait plus facile d’enregistrer un chanteur musicien. Ce soir-là, Koko avait attaqué son répertoire de façon trop uniforme, passant toujours en force, sans nuances. J’avais peur que, sur un album, toutes les chansons se ressemblent. Comme elle ne jouait pas de guitare, elle n’avait que le chant pour plaider sa cause. Puis j’ai réalisé que Koko pouvait enrichir son chant au-delà de ce que je pouvais imaginer. Je me demandais aussi si je continuerais à toucher le public d’Alligator, rock et guitare, en lui proposant une simple chanteuse. Ma clientèle était majoritairement masculine. Accepterait-elle d’acheter le disque d’une femme ?

Alors, qu’est-ce qui t’a décidé à l’enregistrer ?
A cette époque, je bookais beaucoup, je cherchais des gigs pour Hound Dog Taylor, Son Seals, Fenton Robinson, parfois même pour Big Walter, particulièrement difficile à caser car ses performances live étaient erratiques. Une semaine après notre rencontre, Koko me téléphone, elle me dit qu’elle a embauché des musiciens, qu’ils ont commencé à répéter et qu’elle a même avancé l’argent d’un van. J’étais sidéré. Elle m’a soudain paru sérieuse, extrêmement professionnelle. Elle ne picolait pas, elle était totalement fiable, mais elle était, elle aussi, difficile à booker. Les tenanciers de clubs voulaient voir débarquer des guitaristes. Or, chaque fois que je parvenais à lui décrocher une date, l’accueil était toujours excellent. Je constatais chaque jour que je pouvais bosser avec elle. Jan, ma fiancée (qui deviendrait ma première épouse), aimait beaucoup Koko. Elle me mettait la pression pour que je produise un album. Sa persévérance a compté aussi un peu.
A l’époque, Alligator ne réalisait qu’un album par an. On n’avait pas d’argent. Si un disque flopait, on risquait la faillite. A part celui d’Hound Dog Taylor, qui maintenait le label à flot, les deux albums que j’avais enregistrés ensuite ne rapportaient quasiment rien. J’ai fonctionné ainsi, sur le fil du rasoir, jusqu’au Ice Pickin’ d’Albert Collins (1978).

Koko avait une rock’n’roll attitude qui cadrait pourtant bien avec Alligator, non ?
C’est venu avec le temps. Si tu écoutes chronologiquement ses albums, tu entendras son style évoluer. Petit à petit, Koko orientait son blues vers un groove plus funky ou vers une touche plus rock. Elle n’avait pas d’existence dans le blues stricto sensu, elle comprenait que son public venait du rock. Mais elle s’y est conformée de façon très naturelle, elle adorait chanter le blues avec une énergie rock, je ne l’ai pas obligée à le faire. Je laisse mes artistes obéir à leurs intuitions. A cette époque j’avais un bluesman qui rockait très fort (Son Seals), et un autre, beaucoup plus nuancé (Fenton Robinson).

On connaît mal les musiciens qui accompagnaient Koko Taylor…
Jerry Murphy, un excellent bassiste, et Calvin Vino Louden, un lead-guitariste, sont restés le plus longtemps à ses côtés, mais les musiciens s’attachaient toujours à Koko Taylor, et lui restaient fidèles pendant des années. C’était méritoire, car Koko était très perfectionniste. Elle exigeait que ses sidemen soient ponctuels, cleans sur l’alcool (au moins en prévision d’un show), qu’ils ne manquent aucune des nombreuses répétitions qu’elle organisait, et qu’ils s’adaptent à son sens du rythme, à ses phrasés. Ils devaient se concentrer sur ses pieds. Ses pieds battaient sans arrêt la mesure, ils indiquaient au groupe le genre de rythme qu’elle attendait. Elle préférait des musiciens qui étaient seulement bons, mais fiables, à des musiciens monstrueux. Koko les maternait. Ils entretenaient des relations suivies hors-boulot. Ils devenaient également potes avec le mari de Koko Taylor, qu’on surnommait Pops. Koko les épaulait financièrement, parfois. Jerry Murphy l’a servie… jusqu’à ce qu’il la trompe en rencontrant les drogues. Aux dernières nouvelles, il vivait dans la rue. Dans ce cercle proche on trouvait, selon les époques, le batteur Vince Chappelle, qui était aussi le MC de ses concerts. Johnny B. Moore, un jeune gars très timide et très consciencieux. Le guitariste Eddie King qui ressemblait à Koko, très nature, s’étant battu, comme elle, pour apprendre à lire et à écrire. Il avait un feeling incomparable. Melvin Smith fut son dernier bassiste. Il l’assistait en tournée, jusqu'à lui injecter son insuline. Elle souffrait de diabète. Deux autres guitaristes ont fait partie de son band, Shun Kikuta et Michael Robinson, un grand musicien des années 80 et 90, mort aujourd'hui. Encore un qui a été rattrapé par les drogues.

Qui était Criss Johnson ?
Un type incroyable ! Un guitariste qu’elle voulait essayer sur le troisième album. Criss était une sorte de cousin. Il avait joué avec Otis Clay et d’autres soulsters. Il était le fruit d’une éducation très religieuse, et se destinait au gospel. Koko fut la dernière personne avec qui il accepta de jouer de la musique profane, c’est dire s’il l’aimait. Criss était un super guitariste gaucher, jouant sur un manche de droitier. Il pouvait s’illustrer dans une infinité de styles. Il excellait en rythmique, il avait un instinct étonnant pour faire sonner une chanson comme jamais. Sans se vanter d’être un bluesman, il jouait le blues comme un dieu. En outre, il était un chanteur extraordinaire, avec une palette vocale très variée, un bon vibrato et de super inflexions. Nous l’avons donc expérimenté pour l’album From The Heart Of A Woman, aux côtés de Sammy Lawhorn. Il proposait de magnifiques arrangements, il inspirait vraiment Koko. A partir de Jump For Joy, il est passé coproducteur. Il faisait l’entretoise entre Koko et les musiciens des sessions, il leur expliquait ce que Koko attendait d’eux. Koko enregistrait très rarement avec son groupe de tournée. Ces musiciens de scène étaient les meilleurs qu’elle pût trouver, par rapport à ce qu’elle leur versait. Ils étaient tous fiables, mais ils n’étaient pas les plus virtuoses. En session, on faisait plutôt appel à Cornelius Boyson, Sammy Lawhorn, Pinetop Perkins ou Bob Margolin.
Criss devint le rouage essentiel de l’équipe. Les premières mains étaient Koko, Criss et moi. On travaillait les arrangements, on trouvait les koko taylormeilleures tonalités pour sa voix, on fixait les tempos et les rythmiques, et on proposait ce premier brouillon au groupe. Criss lui suggérait même des idées de chant, et elle s’en inspirait avantageusement. Elle commençait à dépendre énormément de lui, ça aurait pu m’effrayer mais Criss avait une influence très positive. J’intervenais tout de même de temps en temps, car il pouvait jouer beaucoup de notes, très vite, et je devais le prier de ne pas charger les arrangements, de laisser respirer les solos. C’est pourtant cette manière, la sienne, qui faisait partiellement le succès des albums.

  

Comment Koko Taylor jouait-elle son rôle de bandleader ?
Ce n’était pas toujours facile. Les quelques fois où elle a dû congédier un musicien, ce rôle lui a brisé le cœur. Elle avait ainsi viré Jerry Murphy, qui était devenu ingérable. Elle en était malade, mais elle n’a pas hésité, c’était la seule chose à faire.

Il lui fallait donc beaucoup de pugnacité pour gouverner son petit monde…
Et comment ! Elle en parlait souvent. Il fallait beaucoup d’énergie pour s’imposer dans ce groupe exclusivement masculin. Ça avait été particulièrement âpre au début, avant que je ne la rencontre. Koko évoluait depuis toujours dans un monde régi par les hommes, où les femmes étaient condamnées à la servitude. Elle a vraiment lutté pour obtenir le respect qu’on lui devait. Puis nous sommes devenus amis, et même après, elle devait toujours paraître sûre de son fait. Ce qu’elle craignait le plus, c’était qu’un de ses sidemen prenne assez d’assurance pour chercher à connaître la totalité du cachet qu’elle percevait pour un gig. Il devenait alors clairement une menace pour elle. La plupart des blues-bands fonctionnent ainsi. Seul le leader connaît la totalité du cachet. Ce cachet change selon les endroits. Le leader peut représenter beaucoup d’argent, mais il peut aussi en gagner moins que ses sidemen dans les mauvaises soirées, ce qui s’appelle « travailler pour le groupe ». Elle considérait donc son métier comme un ring permanent, mais le stress du business n’a jamais gâché son plaisir de chanter et d’émouvoir une salle.

Quel était le rôle de son mari, Robert Pops Taylor, là-dedans ?
Hum… Pops était son aîné de quelques années. Il était sans doute plus sophistiqué qu’elle au début. Koko avait connu une enfance très pauvre et très laborieuse à la ferme. Elle était encore adolescente quand ils se sont mis ensemble. Pops a toujours travaillé dur. Il conduisait le camion qui emmenait les ouvriers agricoles aux champs. Il jouait aux cartes, il traînait dans les bars et les juke-joints, il était très sociable et buvait beaucoup. Elle, très timide au début, ne buvait pas. En épouse modèle, elle laissait Pops prendre les décisions. Au fil des années, j’ai vu ce schéma évoluer. Koko acquérait une certaine confiance en elle, elle contrôlait de plus en plus sa vie et sa carrière. Pops parlait toujours de son groupe quand il évoquait le groupe de Koko, et c’est lui qui encaissait la monnaie, c’est lui qui conduisait le van de Madame (il roulait comme un fou), et jouait un rôle de road-manager. Sa santé se détériorant avec l’alcool, il laissait Koko s’impliquer davantage dans la gestion de ses affaires et du groupe. Je le vois encore se pointer aux concerts, tellement faible qu’il pouvait à peine marcher. Sur place, il allait s’allonger dans les vestiaires, mais il voulait quand même donner l’illusion qu’il veillait au grain ! Vers la fin, les médecins lui interdisaient de boire. Il s’est mis à fumer de l’herbe et distribuait des joints aux amis et aux fans.
Pops était très vieux jeu et un peu truand sur les bords. Koko m’avait raconté qu’il pouvait être violent, mais je n’ai jamais été témoin de ce genre de scènes. Comme je te disais, Koko était très exigeante avec ses musiciens. Elle voulait notamment qu’ils n’outrepassent jamais leur rôle de sidemen. Ils n’avaient pas à se faire plaisir, ils étaient payés pour contenter la boss et, éventuellement, Pops ! C’était donc Koko, plus que Pops, qui jouait le rôle du cerbère. Koko pouvait être sévère, congédier, des musiciens, mais elle mais toujours encline à pardonner, à leur accorder une seconde chance. Comme on dit, ses aboiements étaient plus spectaculaires que ses morsures…

Il paraît qu’elle t’avait viré de tes fonctions de manager…
Oui ! Au milieu des années 90. Elle m’a viré dans l’avion qui nous ramenait d’Europe aux Etats-Unis, puis elle m’a réengagé à l’atterrissage. Quel vol affreux ! J’avais eu le culot de faire une remarque sur le salaire de ses musiciens. Je l’estimais insuffisant. C’étaient des mecs vraiment bien qui ne lui avaient jamais fait défaut. Koko m’a très clairement signifié que je n’avais pas à fourrer mon nez dans ses affaires. Une semaine plus tard, j’ai appris, incidemment, qu’elle avait augmenté ses sidemen…

C’est courant, pour un producteur, de jouer les road-managers ?
Courant, non, mais pas exceptionnel non plus. Lillian McMurry, la boss des disques Trumpet, manageait Sonny Boy Williamson. De nombreux labels avaient une agence de placement interne, Duke, Capricorn... Les artistes Alligator ne sont pas toujours assez bankables pour qu’un booking-agent y retrouve son pourcentage. Les agents avec qui nous travaillions étaient amis avec les artistes, ou ils s’impliquaient pour eux de façon… romantique. Ils avaient beaucoup de bonne volonté mais ne comprenaient pas toujours le boulot, ou n’étaient pas assez disponibles pour le faire correctement. Quand j’ai commencé avec Koko, elle touchait quelque chose comme 400 dollars la nuit. Dans ces 400 dollars, il faut compter le cachet des musiciens. Je me tapais quatre ou cinq appels longue-distance et j’investissais énormément de temps pour me retrouver, à la fin, avec vingt petits dollars en caisse.koko taylor
Mais j’ai abattu beaucoup de tâches managériales pour Koko. Je l’ai bookée pendant des années, jusqu'à ce qu’on déniche un agent un peu plus compétent que moi. J’ai collaboré avec cet agent pour planifier les tournées, je m’occupais des budgets, je traçais la feuille de route, choisissais les moyens de transport et les hôtels, j’épaulais cet agent dans l’évaluation des montants et des échéances des contrats, je négociais aussi les apparitions de Koko dans certains films, sur les plateaux de télé, et tarifais ces prestations. Quand elle se produisait hors-frontières, je faisais road-manager. Je lui prenais une commission de 5 % sur les gigs (jamais sur les royalties). A la fin, je m’étais augmenté jusqu'à 10 % pour pouvoir couvrir mes dépenses. Euh… c’est Koko qui me priait de faire tout ça, je le précise en passant !

Producteur et manager… N’y a-t-il pas conflit d’intérêt ?
Inévitablement, si le manager et celui qui négocie le contrat d’enregistrement sont une seule et même personne. Koko et moi-même en étions bien conscients. C’est pourquoi nous avions convenu que, si un autre artiste ou un autre manager négociait un meilleur deal avec Alligator, j’accorderais à Koko les mêmes conditions…

Koko Taylor sur scène, ça donnait quoi ?
Elle mettait beaucoup d’éthique dans son travail, et elle donnait toujours 100 % d’elle-même. Elle s’habillait bien, comme une marque de respect à devoir au public. Elle était toujours d’attaque pour le show. Koko était une femme timorée, mais quand elle montait sur scène, elle revêtait son armure de Koko Taylor, comme beaucoup de chanteurs et d’acteurs.

Portait-elle cette charge sexuelle qu’on prête aux chanteuses de blues ?
Koko n’était pas le genre de blueswoman qui balance des clins d’œil aguicheurs au public. Elle n’a jamais joué la panthère sur scène, ni chanté qu’elle était chaude comme la braise. Du reste, elle ne se trouvait ni séduisante ni sexy. Koko était vraiment classe, elle ne s’adonnait pas à ces racolages minables. Elle, c’était plutôt la bonne copine attentive, celle qui donne des conseils. C’est un aspect de sa personnalité que j’aimais beaucoup.
Comme bête de scène, elle a eu ses moments héroïques. Début 2004, encore convalescente après une hospitalisation sérieuse, elle avait ouvert pour Ray Charles. C’était un concert gratuit en faveur de la Brittle Bones Foundation, qui lutte contre les maladies génétiques rares dont sont victimes les enfants. Koko n’a pu avoir qu’un enfant et ça l’a toujours mortifiée. Dans ses dernières années, elle souffrait de la goutte. Marcher était devenu un enfer pour elle. Elle était programmée au Festival de blues de Barcelone. Je l’ai conduite en douce, dans un fauteuil roulant, du côté de la scène où elle devait faire son entrée. Quand le groupe a entamé l’intro de la première chanson, elle s’est levée et s’est mise à danser en montrant au public un large sourire. Elle a fait ça tout le long du concert. En se retirant, elle s’est effondrée dans le fauteuil, en larmes, quasiment à l’agonie. Sa dernière performance eut lieu aux Blues Music Awards de Memphis, en 2009. Elle a chanté ‘Wang Dang Doodle’ pour célébrer le dernier Award de sa carrière, elle a été saluée par une standing-ovation, elle est morte un mois plus tard.

koko taylorComment Koko Taylor était perçue sur la planète Blues ?
La planète Blues, je ne l’ai jamais trouvée. Dans le monde d’Alligator par contre, peuplé de fans blancs venus au blues par le rock, voire le folk, Koko restait la Reine incontestée du blues. Pour les Noirs qui se souvenaient encore de son nom, Koko n’était qu’une starlette qui avait eu son hit-radio dans le temps. Koko fut l’une des dernières chanteuses de blues à enregistrer des singles pour Chess. Les Noirs la percevaient comme l’artiste d’un 45-tours.
Elle était fière d’être appelée la Reine du blues, et tenait à ce que son blues soit accessible. C’est pourquoi elle l’allongeait de rock et de funk. Elle avait décidé de reprendre quelques classiques du rock, un monde dont elle ne connaissait finalement pas grand-chose, à part ce que ses fans et ses sidemen lui en disaient. Au fil des ans néanmoins, le groupe s’est mis à sonner nettement plus rock, les guitares se sont imposées, plus flashies et plus détonantes.

Etait-elle quand même visible aux Etats-Unis ?
Selon les canons du blues, oui, elle était visible. Elle était l’une des douze ou treize artistes qui tournaient constamment. On ne peut pas dire qu’elle ait trusté les plateaux de télé, il n’y a jamais eu beaucoup d’ouverture pour le blues à la télé, mais elle a eu droit à un hommage durant une cérémonie des Grammy Awards, filmée en duo avec Willie Dixon, elle a fait le Conan O’Brien Late Night Show et elle a fait l’objet d’un documentaire sur la télévision publique. Aux Etats-Unis, ça ne se passe pas comme en Europe, les antennes publiques ont des programmes différents selon la ville d’où elles émettent.

Elle a moissonné un nombre impressionnant de distinctions. Vu d’ici, on a l’impression que les bluesmen reçoivent ces honneurs par brouettes et que tout le monde a son Koko Taylor Day aux Etats-Unis !
Elle avait remporté son premier Grammy en 1983, pour un album enregistré à Montreux (je ne suis pas certain de l’année). Dès lors, elle n’a plus cessé de collectionner ces Blues Music Awards, qu’on appelait Handy Awards dans le temps, jusqu’à devenir une véritable cumularde ! Elle en a remportés une trentaine, plus quelques autres distinctions. Et le maire de Chicago a proclamé le 3 mars comme le Koko Taylor Day. Ces récompenses sont des marqueurs. Alligator peut les surexploiter dans ses publicités. Les Grammies montrent aux grands médias que l’artiste lauréat est légitime. « Grammy Award winner », ça en jette ! Pour le grand public, le Grammy fait foi, surtout quand le lauréat est étranger au monde de la pop, et qu’on ne l’entend pas sur les radios de grande écoute. Dans les ghettos musicaux, blues, jazz, folk, musique classique, bluegrass, hawaïen, le public n’a aucun repère et ne connaît personne. Le Grammy lui dit que tel artiste est, certes, inconnu, mais il est un maître dans sa discipline. Le blues est une niche minuscule, même pas 1 % de la musique vendue aux Etats-Unis. Les bluesmen sont en lutte permanente contre le néant… Et puis les lauréats se sentent enfin considérés.
Avec Koko, Alligator a un autre angle de communication. Elle est la Reine du blues. C’est vrai qu’on s’est gargarisés avec ce titre, et que son batteur et MC Vince Chappelle le claironnait à chaque concert. A la longue, le public et les medias le lui décernaient automatiquement, comme une évidence !

Koko Taylor a enregistré des chansons plus intimistes chez Alligator. L’encourageais-tu à montrer un aspect moins viril de son personnage ?
Je n’ai jamais pensé que Koko fût virile. Big Mama Thornton, d’accord, mais pas Koko. Rien à voir. Elle avait une force très féminine. Sinon, oui, les chansons plus mélodieuses qu’elle a chantées par la suite l’étaient en partie sur mes conseils, mais c’était d’abord sa décision. Au départ, elle était effrayée à l’idée de chanter une ballade. Moi, qui la savais plus vulnérable que ce qu’elle montrait, je l’ai effectivement encouragée à lever un coin du voile. Sa relation avec Pops était complexe, et lui causait autant de plaisir que de souffrance. Je sentais bien l’intérêt qu’elle aurait eu à aborder un registre plus mélancolique. Elle a fini par capituler après sa reprise d’Etta James, ‘I’d Rather Go Blind’. Une version très différente de l’original. Elle ne savait pas trop comment attaquer ce monument, elle a trouvé le moyen de le reconstruire avec une intensité encore plus remarquable. C’est une chanson difficile à chanter, et les soirs où elle était vraiment en forme, elle était capable de faire pleurer une salle.
Koko a l’image d’une femme solide et rude mais, en privé, elle était différente. Koko a trimé très tôt dans les champs, elle s’occupait des enfants des autres, à Chicago elle travaillait dans les blanchisseries et faisait des ménages. Elle continuait encore à faire le sol des hôtels après avoir signé avec moi. Elle savait à peine lire quand elle a débarqué ici, elle a pris des cours du soir pour apprendre. En 1989 elle a eu un grave accident, c’est Pops qui conduisait le van. A peine sortie de l’hôpital, elle a repris la scène. En 2003, elle s’est retrouvée encore hospitalisée, dans le coma et sous assistance respiratoire. Les médecins la donnaient pour morte. Elle a émergé de là, on ne sait par quel miracle, elle a fait sa convalescence à bride abattue et s’est remise à chanter, elle a enregistré un album et elle est allée le promouvoir en tournée. Son existence était le théâtre d’une volonté surhumaine de vivre, sa carrière était le triomphe de cette volonté, contre un nombre d’obstacles que tu ne peux même pas imaginer !

Il semble effectivement y avoir un hiatus entre la femme publique et la femme privée. Le grillon du foyer avait l’air de se libérer sur scène, devenant l’icône de la femme libérée. Je pense aux paroles d’ ‘I’m A Woman’…
Exact. Elle est restée fidèle à son mari, c’était une mère très aimante avec Cookie, peut-être trop généreuse. Elle adorait ses petits-enfants et elle visitait sans cesse des sœurs, des cousins, et tous ceux qui devenaient les membres honoraires de sa famille, tel Jerry Murphy. Quand elle ne travaillait pas, elle était sur pied dès six heures du matin, elle faisait la cuisine et astiquait sa maison. Pas du tout une wild woman, donc. Elle n’a jamais picolé, jamais touché aux drogues. Elle n’avait pas un tempérament explosif, comme tu as l’air de le supposer. Elle n’était pas non plus anti-mec, ni impolie. A mesure que sa carrière évoluait, elle devenait un symbole de force et d’émancipation. Elle en était flattée, mais elle n’a jamais milité pour. Elle n’a jamais brûlé son soutien-gorge, elle ne descendait pas dans les manifs, elle ne s’impliquait dans aucun mouvement social (à l’exception des droits civiques), et ne se déplaçait même pas pour voter malgré mes exhortations.

On pourrait parler d’un féminisme instinctif ?
Oui, instinctif. Jamais politique. Sa seule revendication portait sur la loyauté que se doivent les êtres humains, dans tous les domaines.

Avais-tu ton mot à dire dans le choix des titres qu’elle enregistrait ou qu’elle écrivait ?
Bien sûr. Koko était un auteur anxieux. Elle n’avait pas beaucoup d’estime pour ce qu’elle écrivait, malgré tous mes encouragements. Elle attendait même que je lui indique des chansons à interpréter. Je lui avais koko taylorsuggéré des titres comme ‘That’s Why I’m Crying’, ‘Happy Home’, ou ‘Hey Bartender’. Je lui avais aussi recommandé d’écrire ‘I’m A Woman’ comme une sorte de bannière qui aurait servi de référence à un public féminin. Deux ou trois paroliers lui ont écrit des textes sur le thème de l’arnaque conjugale. Koko avait choisi celui de Rick Estrin, ‘Don’t Put Your Hands On Me’. Je n’étais pas un gourou, Koko a refusé nombre de mes suggestions. De mon côté, il m’arrivait en de rares occasions de rejeter l’une des ses offres, quand je jugeais que la chanson choisie était trop rebattue. Je l’encourageais surtout à écrire ses propres textes, elle en valait le coup.

Koko était une femme optimiste ?
Oh, certainement. Elle n’oubliait pas toute cette misère dont elle sortait, elle savait qu’elle avait gagné la bataille à la force du poignet, succès, confort, belle maison, trois voitures, sérénité financière… Mais elle estimait aussi avoir eu beaucoup de chance, étant donné la minceur de son bagage et son manque d’éducation. Si elle n’avait pas chanté, elle serait restée confinée dans un emploi de boniche toute sa vie, elle aurait vieilli dans la pauvreté malgré tout son courage, et ça, elle le savait très clairement.
Koko était très religieuse, elle fréquentait régulièrement l’église, elle y chantait quand c’était possible. Elle ne voyait aucun problème à mélanger le blues et le gospel. Elle aimait les prêcheurs fervents et les services enflammés, quand la congrégation répond au prêcheur. Comme elle disait : « A quoi bon aller à l’église si on ne peut pas gueuler ? ». Elle a gardé ça de son enfance, cette religion, ce sens moral simple et fervent, l’honneur de tenir sa parole. Si elle t’aimait ou t’avait dans le nez, tu étais immédiatement mis au parfum. Comme elle était nature, très campagnarde, pas du tout prétentieuse, tout le monde l’aimait bien.

Quelles chansons préfères-tu d’elle ?
Certainement les chansons lentes, ‘That’s Why I’m Crying’, ‘I’d Rather Go Blind’, ‘Ernestine’, ‘Bad Avenue’ ou ‘Time Will Tell’. ‘I’m A Woman’ aussi, forcément. Ce fut un sacré tremplin pour elle, c’était sa chanson fétiche.

Qu’est-ce que tu aimais le plus dans son style ?
L’honnêteté et le pur feeling blues de son chant. La façon dont elle mettait l’expérience de sa vie en chansons. La fierté dont elle rayonnait quand elle se présentait comme une chanteuse de blues. John Lee Hooker disait que toutes ces qualités étaient en elle depuis la naissance, elle s’était juste contentée de les laisser sortir. Quand cette voix, ces émotions intenses se libéraient, Reine du blues ou pas, c’était tout sauf du show-business ou de la communication.

Autre chose ? Une particularité non-musicale ?
Le chocolat. D’où son surnom de Koko. Elle en a consommé toute sa vie, malgré son diabète et le veto médical. En tournée, je trouvais parfois des sucreries dans son sac, et je m’en débarrassais discrètement. Elle raffolait des gâteaux de chez McDonald’s, de la soul-food et d’une kyrielle de denrées très grasses, vraiment pas indiquées pour ce qu’elle avait.

Epitaphe : Elle était née très pauvre, elle est morte gourmande.

Christian Casoni, janvier 2013