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09/18
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Portrait
KANSAS JOE MC COY
Wilbur McCoy: 11 mai 1905 (Mississippi) - 28 janvier 1950 (Illinois)


blues kansas joe mc coy
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Il a contribué à moderniser le country blues en préférant le rôle de sideman au devant de la scène.

Wilbur règne dans les coulisses des années 30, une charnière décisive, grouillante de génies qu’on oublia dans les premiersblues kansas joe mccoy rugissants de la guerre. Ceux-là avaient paré, pour les marchés du Nord, le blues des joints cotonniers, lui avaient enlevé du drame, de la profondeur, l’avaient débité en pièces commerciales vives et vulgaires. Wilbur se met en jambes à Jackson, dans ce vaudeville champêtre comme en faisaient les Mississippi Sheiks. Il fréquente déjà Lizzie Douglas, qu’on appellera Memphis Minnie dans quelques années. Le couple se fixe à Memphis puis Chicago en 1930, et dure jusqu’en 34. Columbia leur ouvre les studios en 1929, puis ils triomphent chez Vocalion dans ce blues périurbain qu’ils ont largement inspiré, encore un peu rural, déjà métropolitain. Leurs deux guitares s’épousent mieux que les deux guitaristes, et leurs chants prédisent l’issue du mariage, lui nonchalant, toujours là de s’effacer, elle tonique, toujours sur l’avantage (‘I Call You This Morning’).
Les voilà divorcés. Wilbur, son petit-frère Charlie (ce mandoliniste mériterait, lui aussi, quelques balancements d’encensoir), et Herb Morand, un trompettiste néo-orléanais, montent les Harlem Hamfats, un band à sept têtes, sur une suggestion de Mayo Williams.
Le ci-devant directeur artistique de Decca veut un orchestre maison pour accompagner les cadors du label, Johnnie Temple ou Frankie Jaxon l’ambigu. Harlem Hamfats… qui ont autant à voir avec Harlem que Joe avec le Kansas.
Entre 36 et 39, les Hamfats font bouillir un mélange surprenant de dixieland, swing, blues, et livrent le Jelly Roll Morton d’hier au Louis Jordan de demain. C’est déjà du rhythm’n’blues voire du rock’n’roll (‘What You Gonna Do’, 1936). Les frères Capone aimaient le jazz, on a dit que les Hamfats jouaient dans les raouts de la haute pègre.
Les greffiers qui se sont attaqués à la discographie de Wilbur n’en établissent pas le même inventaire. Un moyen terme donnerait quelque 80 faces avec Minnie, autant avec les Hamfats, et plus encore pour Wilbur en sa qualité de sideman. Entre Minnie et les Hamfats, il grave aussi quelques incartades avec son frère, quand Charlie le rejoint à Chicago en 1934, notamment ‘Baltimore Blues’, une ébauche de ‘Sweet Home Chicago’.
Pendant les années de guerre, Wilbur reviendra aux grivoiseries hillbillies de ses débuts sous le nom de Big Joe, dans des combos à washboard avec Charlie et son cousin Robert Lee McCoy, alias Robert Nighthawk. Mais à ce moment-là, Wilbur ne compte plus beaucoup. Johnny Shines et Jimmy Rogers, des familiers de Minnie qui venaient prendre la relève, ne l’ont ainsi jamais croisé sur le circuit des clubs de Chicago.
Pourtant son empreinte sur le blues déborde largement ce champ de 250 à 300 sillons. Wilbur était vraiment l’ombre industrieuse des années 30, chanteur, guitariste, auteur, compositeur, accompagnateur, producteur pour Decca, arrangeur… Il s’escamotait dans un brouhaha de pseudos, pour pouvoir sans doute parjurer une signature au bas d’un contrat. Il signera Kansas Joe jusqu’en 1935, puis ce sera Hamfoot Ham, Hillbilly Plowboy, Mud Dauber Joe ou Hallelujah Joe. Ce surnom-là, il l’a brièvement porté quand la fantaisie l’a pris d’enregistrer quelques sermons. On s’est interrogé sur la sincérité de cette conversion. Broonzy prétendit qu’après ses adieux au music-hall en 45, lorsque son petit frère Charlie mourut, Wilbur devint prédicateur. Mais Broonzy n’en était pas à son premier private joke et, en fait de private joke, les Hamfats gravèrent en 37 un clin d’œil intitulé : ‘Hallelujah Joe Ain’t Preachin’ No More’.
Wilbur additionna les succès, à la remorque de Minnie chez Columbia et Vocalion : ‘Bumble Bee Blues’ ou ‘When The Levee Breaks’ (enregistrée ensuite par quelques pop-stars du meiblues kansas joe mccoylleur aloi, Led Zeppelin ou Dylan).
Dans le sillage d’Herb Morand et les Hamfats chez Decca : ‘What You Gonna Do’ ou ‘Oh Red’, reprise maintes fois dans tous les styles, Blind Boy Fuller, Count Basie, Howlin’ Wolf… Toujours chez les Hamfats, ‘The Weed Smoker’s Dream’ eut un avatar encore plus brillant sous le titre ‘Why Don’t You Do Right’. Wilbur l’avait retoquée pour Lil Green, qui en fit un énorme tube racial en 41 et Peggy Lee, une scie nationale (c’est la chanson de Jessica Rabbit dans le film de Zemeckis). Peggy Lee et Irvin Berlin cassèrent la baraque au Chicago Theatre avec ce tube, il bourra le tiroir-caisse de Bluebird, Wilbur eut juste la satisfaction de savoir qu’il avait écrit une tuerie.
La dernière partie de sa carrière, dans le sillage de Charlie chez Bluebird, est moins exposée, et doit beaucoup à la fantastique mandoline de son petit-frère : ‘It Ain’t No Lie’, ‘Bessie Lee Blues’, ‘Come Over And See Me’.
En 1950 il n’y eut pas vingt personnes pour venir le voir plonger dans la glaise. Broonzy était là mais pas de Minnie, pas de Mayo ni de Johnnie Temple, pas un Hamfat ni aucun ami d’avant. Sa tombe resta sauvage pendant 61 ans. Une pierre fut enfin posée en 2011, après un concert de charité organisé pour Wilbur et Charlie.

Christian Casoni