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été 17
Chroniques CD du mois Interview: JUJU CHILD Livres & Publications
  Dossier: AMERICAN EPIC Interview: DOM FERRER
 


Portrait
JUNIOR WELLS












Ça pourrait être le préambule d'un Inoxydable. Nous sommes encore allés pleurer dans les jupes de Bruce Iglauer, le patron d'Alligator Records, pour quelques informations sur le compte Junior Wells. En 1991 en effet, Alligator réunissait les harmonicistes Junior Wells, James Cotton, Carey Bell et Billy Branch sur l'album Harp Attack, qui devait devenir l'une des sensations du deuxième revival. Bruce Iglauer, on lui pose une question, il vous sert l'équivalent des Rougon-Macquart. Ses renseignements sont d'autant plus précieux qu'ils sont pétris de la substance humaine du blues, et ne se paient jamais de théories. C'est la différence entre une culture livresque (à distance) et une culture de terrain.

Blues Again : Connaissais-tu personnellement Junior Wells avant Harp Attack ?
Bruce Iglauer : Oh oui, je le connaissais même très bien. Je l’avais rencontré pour la première fois en 1969, quand Bob Koester m’avait emmené dans le South Side. [Bob Koester était le patron du label Delmark, pour qui travaillait Iglauer avant de fonder Alligator.] Bob m’avait présenté à Junior au Blue Flame, sur 39th & Drexel. Sachant que je travaillais chez Delmark, Junior faisait toujours très attention à moi chaque fois qu’il m’apercevait dans un club. Il demandait au videur de me laisser entre gratuitement et, quand il avait l’impression qu’un type était en train de m’emmerder, il se portait aussitôt à mon secours. Même quand je n’avais pas besoin d’aide !

Quel genre d’homme était-il, en quelques mots ?
Junior était un type assez rude. Je l’ai vu menacer violemment des gens qui étaient supposés me chercher des noises. Il me parlait quelquefois de son code de l’honneur (« Si t’es un homme, t’en as un »). Il n’était pas toujours facile à percer. Je l’ai vu aviver des bagarres, jeter de l’huile sur le feu en raillant ceux qui s’empoignaient, puis il était capable de s’interposer et de calmer les querelleurs. C’était un petit gabarit et, comme souvent avec les petits gabarits, il était plutôt agressif. Il se comportait comme un vrai petit coq. Les femmes étaient folles de lui. Il avait la réputation de n’être pas petit de partout ! Avec les femmes, il était toujours très sûr de son fait, il ne doutait jamais de ses compétences sexuelles. Il aimait la provocation et jouait à insulter les autres. Pas au premier degré, juste pour engager un duel de mots. Il utilisait des expressions bizarres que je n’avais jamais entendues auparavant. Ainsi, quand il plaisantait avec toi, au lieu de dire : « baise mon cul », il te disait : « baise-moi la chatte ». Il fallait toujours traduire ses intentions en pesant ce genre d’antiphrases. Pourtant, il vivait chez sa mère. Il se souciait énormément de l’opinion qu’elle avait de lui. Il voulait toujours s’assurer de son amour.

Et tu le trouvais sympathique malgré tout ?
Oui car, à côté de ça, il avait un solide sens de l’humour. Et il était si coquet que c’en était drôle. Par exemple, il portait un filet à cheveux sous son chapeau pour tenir sa coiffure en forme. Il se chargeait de bijoux et de médaillons. Il portait une bague à chaque doigt… et il était toujours armé. Il glissait généralement un pistolet derrière, à la ceinture de son pantalon. Il en portait parfois un à la cheville. Tout le monde savait qu’il s’en servait au besoin. Junior n’a jamais caché qu’il avait appartenu à des gangs, autrefois. On m’a rapporté qu’un soir de 1971, au Pepper’s Lounge, il a flingué un Disciple. Ce gars avait frappé Lefty Dizz qui occupait la scène, et Junior l’aurait flingué depuis le bar, sans quitter son tabouret. Je ne pense pas que le tir ait été mortel.

Un Disciple ? Un Disciple de qui ?
Les Disciples formaient l’un des plus gros gangs de rue de Chicago. J’ignore s’ils existent toujours aujourd'hui. Leurs ennemis jurés étaient les Blackstone Rangers, qui se feraient connaître plus tard sous le nom de Black P Stone Nation. Tous ces malfrats appartenaient au crime organisé, bien sûr, et se distinguaient tout spécialement dans le deal de drogues. Ils étaient des milliers au sein de ces gangs, qui venaient dealer jusque dans les prisons de l’Illinois. Les jeunes recrues pouvaient être vraiment très jeunes. On y faisait souvent carrière. On entrait dans ces gangs quasiment enfant, on s’y développait, on leur appartenait encore à l’âge adulte si, toutefois, on vivait assez longtemps. Il y a peu, la police et le FBI ont fini de démanteler les gros gangs. On n’a plus que des gangs locaux, qui ne dépassent pas le périmètre du voisinage parfois. Les délinquants font toujours dans la violence et le racket, mais plus tellement dans ce qu’on appelle crime organisé.

Il paraît que Little Walter et Muddy Waters avaient conseillé à Junior Wells de picoler quand il était encore ado, sans quoi il n’arriverait jamais à rien dans ce métier…
Junior était effectivement alcoolique. Il adorait le gin, et pas modérément ! Quand les nuits tiraient sur la fin, il était régulièrement cramé, mais toujours très cool malgré sa soulographie. Il avait surtout un immense sourire, et je souris moi-même en y repensant. Son esprit prenait des directions absconses parfois. Surtout quand il improvisait les textes, ce qui arrivait fréquemment. La première session d’enregistrement à laquelle j’aie pu assister fut celle de South Side Blues Jam [Delmark, 1970]. Junior semblait pêcher ses mots comme ça, dans l’air. Ça ressemblait parfois à quelque chose comme le code secret de son humanité. Il causait de lui, un tout petit peu de sa race, des hommes, des femmes, et il fallait deviner que certaines fantaisies impénétrables relevaient du trait d’humour.

Qui a eu l’idée de réunir Junior Wells, Carey Bell, James Cotton et Billy Branch sur Harp Attack ?
Oh, sans doute moi, probablement inspiré par l’album Showdown! [Albert Collins, Robert Cray et Johnny Copeland, Alligator 1985]. J’en ai d’abord parlé à Junior Wells et James Cotton. Ils ont adoré l’idée. Je leur ai demandé quels autres harmonicistes pouvaient se joindre à eux. Ils ont répondu comme un seul homme : Carey Bell et Billy Branch. Et c’est exactement la réponse que j’attendais.

Eux-mêmes se connaissaient bien, je suppose.
Oui, oui, très, très bien. Billy fut un peu l’apprenti de James Cotton et de Junior Wells. Carey était très influencé par Junior, Junior était son chanteur préféré. Tout le monde aimait beaucoup Carey parce qu’il était toujours très… nature. Junior et Cotton étaient amis depuis plusieurs décennies. Billy les idolâtrait tous les deux, eux le considéraient comme un protégé. Carey avait une singularité : il était identifié comme un gars du West Side. Il gravitait autour des trois autres qui avaient le South Side en commun. Junior, Cotton et Carey ont tous trois joué avec Muddy Waters, Billy a joué avec Willie Dixon, ils formaient déjà un vrai gang d’harmonicistes avant Harp Attack.

L’un d’eux faisait-il figure de leader au moment de l’enregistrement ?
Ils dirigeaient tous leur propre band, ils avaient tous, plus ou moins, une âme de leader. Je dis « plus ou moins » en pensant à Carey. Pour Harp Attack, chacun était leader sur ses titres. J’ai tenté d’organiser des sessions d’arrangements individuels, mais la plupart des décisions étaient prises sur le tas. D’autant que leurs sidemen connaissaient, eux-mêmes, chacun des leaders, et qu’ils étaient de toute façon prédisposés à complaire à n’importe lequel de ces quatre cadors.

Aucun d’eux n’a donc pris le pas sur les trois autres…
Ils n’ont pas été tous présents dans le studio au même moment, et les combinaisons changeaient selon. Junior est arrivé le premier, tout au début. Il a enregistré deux titres avec son groupe. Cotton et Billy sont arrivés plus tard, le même jour. Carey n’était pas à Chicago ce jour-là, il tournait. Il y avait d’énormes éclats de rire, beaucoup de vannes et de trucs à boire. Personne ne songeait une seconde à devenir Big Boss Man. Lorsqu’ils intervenaient sur la chanson d’un des trois autres, ils se pliaient à ses volontés. Globalement, on avait quand même un peu balisé les titres avant d’entrer en studio. Dans les grandes lignes, on savait où on allait. L’une des rares surprises fut ‘Keep Your Hands Out Of My Pocket’, que j’avais proposée à Junior Wells.

Quel genre de surprises ?
Des solos qui n’étaient pas prévus. Ou l’intro parlée de ‘Little Car Blues’. Tu t’arracherais les cheveux si tu essayais de la comprendre ! L’atmosphère était donc très bonne, ça rigolait, ça picolait et moi, perdu là-dedans, à les supplier d’arrêter de plaisanter et de jouer leurs putains de chansons ! Ah oui, à un moment Junior et Cotton ont tombé leurs falzars et ont comparé leurs zobs ! Je ne pourrais pas te donner d’informations sur le sujet : où j’étais placé, je ne pouvais voir que leurs fesses. Mais il me semble que le jury a accordé la victoire à Junior. Voilà quelle fut la partie la plus difficile de mon boulot : essayer de les faire bosser ! Bien sûr, ils étaient tous très pointus et en terrain connu, je n’avais absolument rien à leur apprendre, je voulais juste qu’ils fassent comme d’habitude, en essayant peut-être de se surpasser.

… Et entre eux quatre, pas la moindre rivalité…
Si, mais la surenchère portait sur les vannes ! Chacun admirait le jeu des trois autres, sachant qu’ils jouaient dans des styles différents du sien. Billy était le plus excité. Pour lui, se retrouver dans le club des rois, c’était une chance unique d’imposer sa marque. Carey et Cotton sentaient la campagne, Junior était un peu plus urbain, mais tous partageaient un esprit… assez enfantin.

L’album s’est bien vendu, n’est-ce pas ? On dit qu’il a relancé la carrière de Junior Wells.
L’album a été une bonne affaire pour chacun d’entre eux, mais de là à dire qu’il les a remis en selle… Aucun d’eux ne m’a jamais confié qu’Harp Attack ait modifié le cours de sa carrière. C’est surtout Billy Branch qui a fait un gros coup avec cet album, mais Billy n’est pas aussi ambitieux qu’il pourrait être en droit d’y prétendre. Cotton était encore un grand nom du blues à l’époque. Et je ne me souviens pas que la carrière de Junior patinât au moment de l’album. Lui aussi était toujours très coté chez les fans de blues. Avec Buddy Guy, ils avaient quand même formé un duo majeur à la fin des années 60, ils jouaient dans les plus grands festivals et les grands clubs, ensemble ou séparément.

Pourquoi as-tu émis une réserve sur le cas de Carey Bell, tout à l’heure, quand tu parlais de band-leaders ? Tu as dit : « plus ou moins »…
C’est le seul qui n’était pas très bon dans cet emploi. Carey était d’ailleurs le plus attentif à mes conseils. Carey était toujours très modeste. Il avait un caractère joyeux. Il était très “aw shucks”, avec des manières campagnardes. Professionnellement, des quatre compères, seul Carey Bell ramait et son alcoolisme, qui s’aggravait au fil des ans, ne l’aidait pas réaliser une belle carrière. Carey n’a jamais gagné beaucoup d’argent, et n’en faisait d’ailleurs pas une priorité. Il était mon préféré, c’était un type qui n’assumait pas d’être leader. Il faisait une musique monstrueuse sur scène, en même temps qu’il gâchait sa carrière et sa vie personnelle. Je trouvais malgré tout ce type vraiment… noble.

Christian Casoni - Avril 2013