blues again en-tete
04/21
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Portrait
JUNIOR KIMBROUGH
David Junior Kimbrough 28 juillet 1930 (Mississippi) – 17 janvier 1998 (Mississippi)



blues kansas joe mc coy
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Le sacre à minuit moins cinq.

Kimbrough ne se laisse pas trier. Il faut le prendre en bloc ou ne pas y toucher. On peut cueillir, dans ses trois albums Fat Possublues junior kimbroughm, des filtrats de holler, de blues, de musique malienne, mais Kimbrough transsude une vérité amnésique qu’on aurait bien du mal à contextualiser. Lui, Burnside et les autres étaient déjà très déplumés quand ils sont sortis de l’œuf en format CD, à la fin du deuxième revival. Les moucherons de la génération Y, dont les grands frères avaient connu le punk et les transes electro, eux-mêmes s’étant frottés au grunge, étaient mûrs pour cette hill country et ses longs spasmes ethniques de sept et neuf minutes. Il est loin le temps où Len Chess s’arrachait les cheveux parce que Buddy Guy enregistrait des titres d’une durée insensée de quatre minutes. C’est en cela que Kimbrough appartient au blues historique sans en faire vraiment partie.

Ce jour-là, on est au début des années 90, Matthew Johnson, étudiant désœuvré d’Oxford, Mississippi, trouve enfin ce qu’il cherche à une heure de route de Memphis, près de Holly Springs, dans un écart existentiel du nom de Chulahoma. On lui a parlé d’un endroit que certains appellent Junior’s Place, vieux joint vermoulu qui fut tour à tour une épicerie, une écurie, une église. Matthew est saisi par la misère des lieux et, plus encore, par la musique qu’il entend : un boogie fossile obtus remis sur pieds à coups de chocs électriques, une sorte de gospel sans espoir, l’arrière-cour du rock la plus nihiliste et, finalement, la plus moderne qu’il ait fréquentée. « J’ai vu ces types qui étaient là, dans la place, et qui avaient toujours été là, déclare Matthew Johnson. Ils n’avaient toujours pas fait de disque à soixante ans. »
Matthew se trompe un peu. Kimbrough avait mis quelques sillons de côté pour les collectionneurs. Ce déchet ultime de blues a toujours fasciné les historiens qui l’ont considéré, avec raison, comme le passé et l’avenir du genre. Tous ont cherché la cité interdite en sillonnant les petites routes du comté de Marshall, alors que le blues faisait du lard chez les guitar heroes. En 1966 et les années suivantes, Kimbrough a enregistré à Memphis une série de titres, la plupart pressés longtemps après chez Big Legal Mess. Ce n’était pas encore cette longue démolition de boogie avec une compassion immodérée pour les amplis délabrés, le rock était encore trop jeune pour ça, mais l’homme exhalait déjà ce lamento de garage funky, accompagné d’un batteur et d’un bassiste. Un premier 45 tours Philwood sort en 1967 : ‘Tram?’ par Junior Kimbell. Erreur sur le nom, erreur sur le titre (il s’agit d’une reprise du ‘Tramp’ de Lowell Fulson). Pendant la parenthèse désenchantée de Memphis, Kimbrough donne la première version de ‘Meet Me In The City’, et l’excellent ‘I Feel Good Again’ avec Charlie Feathers, grand fan, presqu’un ami d’enfance. Kimbrough marque un autre rocker de la ville, Lee Baker, l’âme du groupe Moloch. Au tout début des années 70 Baker part dans une fuite solitaire et désespérée, préfigurant les one-bluesman-bands qu’on lâche aujourd’hui par douzaines dans tous les festivals du blunk.

Dans les années 80, David Evans grave Kimbrough pour son petit label Highwater : ‘Keep Your Hands Off Her’, ‘Do The Rump’, quelques amuse-gueule pour les érudits. A la fin de la décennie Robert Palmer, journaliste défroqué du New York Times, en fait l’un des protagonistes de son livre Deep Blues, lequel inspire le documentaire du même titre avec Palmer et Dave Stewart (celui d’Eurythmics) dans le rôle des explorateurs. Matthew Johnson arrive là-dessus. Les trois albumsBlues junior kimbrough Fat Possum, All Night Long (1992), Sad Days Lonely Nights (1993), tous deux produits par Robert Palmer, et Most Things Haven’t Worked Out (1997), donnent à Kimbrough une envergure internationale, et renvoient le blues et, plus encore le rock, à l’enfance de l’art. Junior’s Place devient le joint le plus in du pays où, avec un extrémisme de retard, viennent se faire adouber Iggy Pop, Keith Richards, Bono, sans que Kimbrough perde un globule de sang froid. Une crise cardiaque l’empêche de tourner loin de Holly Springs, aussi sa béatification, à minuit moins cinq, est-elle moins éclatante que celle de son ami Burnside. Il fait tout de même quelques dates avec Iggy Pop (« Lolly Pop is crazy ! »), tandis que Jon Spencer jette son dévolu sur Burnside. Un bon sauvage pour tout le monde. Matthew ne ferre pas la jeunesse avec des euphémismes. Kimbrough mort, Fat Possum la joue sordide pour vendre de goûteux fonds de tiroirs et des compilations. Kimbrough porte une casquette de la Wehrmacht sur la jaquette de Not The Same Old Blues Crap, il pose torse-poil sur celle de You Better Run, moche, le mégot en coin. C’est aussi à ce prix que Matthew offre une revanche sur le néant à celui qui, mine de rien, avait réconcilié vieux Noirs, petits branleurs et universitaires entre deux âges. Buddy Guy lui dédia l’apocalypse Sweet Tea et les Black Keys, l’album Chulahoma.

Christian Casoni