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été 19
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Portrait
JIMMY ROGERS
James Arthur Lane 3 juin 1924 (Mississippi) – 19 décembre 1997 (Illinois)


blues kansas joe mc coy
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Le premier apôtre.

Les harmonicistes Little Walter, Jr Wells, James Cotton s’exprimaient à parité avec le chant. Eux seuls quittèrent Muddy la tête haute, les autres se sacrifièrent avec la fatalité vertueuse des sidemen. Otis Spann sera à jamais leBLUES JIMMY ROGERS pianiste de Muddy Waters. Jimmy Rogers, guitariste historique, lui survivra plus difficilement encore. Au début, les musiciens du ghetto tolèrent Muddy parce qu’il roule en Chevrolet, bien pratique pour charrier les boîtes à bruit d’un club à l’autre. Muddy a beaucoup de chance de connaître Jimmy Rogers. C’est Rogers qui lui présente Memphis Minnie, Blue Smitty et Sunnyland Slim (lequel introduira l’homme de Clarksdale chez Aristocrat, future maison Chess). C’est encore Rogers qui lève Little Walter dans les puces de Maxwell, et Otis Spann dans un brûle-foie du ghetto.
Cursus ordinaire : Helena, West Memphis, St Louis et Chicago en 1945. Un an plus tard Rogers fait tourner la cire : ‘Round About Boogie’. Manque de bol, Harlem Records se plante et imprime le nom de Memphis Slim sur le macaron. Rogers perd quelques heures de plus chez Ora Nelle, Regal et Tempo-Tone, pour une poignée de chansons qui ne seront pas publiées avant 1974. Il copine avec l’establishment des faubourgs, Minnie, Tampa Red, et entremet ses nouveaux copains, Walter, Baby Face Leroy, Big Crawford et ce satané Muddy Waters.
‘Little Store Blues’, que Rogers enregistre avec Walter pour Ora Nelle en 1947, sonne encore comme un blues d’avant-guerre. Ensuite Rogers allume les arcs stylistiques qui façonnent le South Side, à mesure que Muddy prend corps et prolétarise son jeu. L’humble Jimmy le laisse ouvrir le feu et brode des harmonies autour. Ainsi s’ébranle le South Side : le Delta plus les acquis du Bluebird. Il y a le Muddy des studios et le Muddy des clubs. Entre 1948 et 1950, sous la férule de Len Chess, le premier enregistre un Delta de synthèse dans l’intimité d’un contrebassiste ou d’un batteur. En groupe dans les clubs par contre, il arrose d’électricité un blues raide et belliqueux. Les postes ne sont pas encore vraiment distribués. Le line-up se stabilise sur Muddy, Walter, Baby Face (batterie) et Smitty (première guitare). Rogers joue les six cordes ou les dix trous selon l’arrivage. Ceux qu’on appelle maintenant les coupeurs de têtes débarquent dans les beuglants de la zone, défient les groupes à l’affiche et les humilient. En 1950 Len Chess laisse enfin Muddy Waters enregistrer avec son groupe de scène. Rogers peut alors écouter sa Gibson L5 sortir des enceintes, les mains dans les poches. Len règle les 75 dollars du studio, mais chaque minute doit être rentable. Si Muddy termine trop tôt, Rogers enchaîne. Cette année-là, le premier colmatage donne ‘That’s Alright’, l’un des deux standards qu’il verse à la cause. Voix calme en laid-back, napperon de guitare entre picking urbain et phrases de soliste, un gros sac de contrebasse (Crawford) et les wah-wah de Little Walter. Au long des années 50, Rogers aligne comme ça 38 rognures de studio, souvent des emprunts qu’il rechape avec la jeunesse crapuleuse du South Side. En 1956 l’autre gros standard, ‘Walking By Myself’, est une reprise de ‘Why Not’, que T-Bone Walker a enregistrée un an plus tôt avec un sideman nommé Jimmy Rogers. En meublant ainsi les fins d’après-midi de Muddy Waters, Rogers ajoute, à ces deux certificats d’immortalité, une série de petits classiques comme ‘The World’s In A Tangle’, ‘Left Me With A Broken Heart’ (piquée à Memphis Minnie) ou ‘Sloppy Drunk’ (piquée à Carr et Blackwell).

Dans la deuxième partie de la décennie ses blues lents, denses et cryptiques, à la manière de Floyd Jones ou de Muddy Waters, prennent un punch aux nervures jump (‘Walking By Myself’), pop (‘One Kiss’) ou même zydeco (‘My Baby Don’t Love Me No More’), qui colle mieux à son chant. C’est Horton qui souffle à présent et Wayne Bennett qui prend les solos. Quand la malédiction Berry-Diddley s’abat sur les bluesmen de l’écurie Chess, Rogers se range petit à petit des amplis. En 1959 il fait encore une pige pour Muddy, pointe un peu chez Wolf au début des années 60, puis s’évapore. Il conduit un taxi et vend des fringues dans le West Side jusqu’en avril 1968. Sa boutique aurait cramée lors des émeutes racialesBLUES JIMMY ROGERS qui firent l’oraison funèbre de Martin Luther King. Mais il y aurait eu confusion avec la fois où Rogers et son épouse faillirent cramer dans l’incendie de leur piaule.
Il y a tout de même un moment où Rogers revient à la vie d’artiste, refaisant surface aussi progressivement qu’il avait disparu, toujours remorqué par quelqu’un, Bob Riedy ou Left Hand Frank. Il signe près d’une dizaine d’albums, parfois très bons (Blue Bird, Apo 1994), avec des partenaires de plus en plus prestigieux. Ce poilu de l’âge d’or mérite d’être commémoré, ce que font les vieux dentiers de la contreculture qui colonisent son dernier album (Blues Blues Blues, Atlantic 1999) : Jagger, Richards, Clapton, Page, Plant, Stills. Rogers est le dernier de la bande de South Lake Park à s’allonger sous l’avenue des feux follets, après Crawford, Baby Face, Elgin Evans, Walter, Spann et son vieux pote Muddy.

Christian Casoni