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Portrait: IKE TURNER Dossier: VOCALION  
 


Portrait
JELLY-ROLL MORTON
Ferdinand Joseph La Menthe : 1885 ou 1890 (Louisiane) – 1941 (Californie)


BLUES ARTHUR CRUDUP
blues arthur crudup







Il inscrivait sur ses cartes de visite : ‘Inventor of Jazz’, ou ‘Originator of Stomp and Swing’ ou encore ‘World's Greatest Hot Tune Writer’...

Le 26 mars 1938 à Washington, sur la NBC, Ferd entend Robert Ripley sacrer WC Handy père du blues et du jazz. Son sang ne fait qu’un tour… car le père du jazz c’est lui, Ferdinand, comme il l’affirme dans la lettre qu’il adresse à Ripleyblues jelly-roll morton et que Downbeat s’empresse de publier. Ferd avait croisé Handy à Memphis en 1911, ce cuistre était déjà un perroquet sans couleurs ! Ferd signe: ‘Originator of Jazz and Stomps’, ‘World’s Greatest Hot Tune Writer’. A l’entendre, il ne s’est pas contenté d’inventer le jazz, mais le scat, mais les breaks, mais le jeu de batterie aux balais et dix autres gimmicks qui fondent aujourd’hui la routine de la corporation. A Memphis on n’aurait rien su du blues avant d’entendre son ‘New Orleans Blues’ et à Chicago, rien du jazz avant son ‘Jelly Roll Blues’.
Quand il écrit sa remontrance à Ripley, ce commandeur sans statue est un homme rincé. De ses premiers piano rolls en 1915 (ils sont nombreux) à ses premiers 78 tours en 1923 (encore plus nombreux, surtout entre 1926 et 1928, et pleuvent jusqu’en 1940), dans la jalousie et l’admiration de ses musiciens, les Incomparables, les Red Hot Peppers, Ferd, premier compositeur de jazz à défaut d’en être l’inventeur, connut une renommée considérable mais mal assise, surtout chez Victor pour qui il enregistra une centaine de titres comme ‘Sidewalk Blues’, ‘Someday Sweetheart’, ‘Granpa’s Spells’, ‘Doctor Jazz’, ‘Wolverine Blues’, ‘King Porter Stomp’ ou ‘Turtle Twist’. Ferd a gagné et perdu beaucoup d’argent mais, finalement, peu d’estime. Il n’a vu venir ni la crise, ni le swing, ni la concurrence des Benny Goodman, Artie Shaw, Paul Whiteman, tous assez blancs pour fixer la réussite. Il ne se rendait pas compte non plus que son orgueil et sa paranoïa l’isolaient, qu’il s’était irréversiblement dégagé de la Nouvelle-Orléans et se ringardisait dans le Nord, continuant de plastronner comme s’il tenait toujours le manche par le bon bout.
Adolescent, Ferd est le pianiste familier des grands bordels de Storyville. Il est presque blanc. Alan Lomax devine, sous l’ombre africaine de sa généalogie, un prurit de frustrations qui expliqueraient, comme chez son maître Scott Joplin, cette fatalité de l’échec par des aspirations sociales hors d’atteinte dans l’Amérique des années 20 et 30, loin du paradis égalitaire de Storyville. Ferd est monté en graine à Downtown, la zone créole du périmètre des bobinards. Les mulâtres français et espagnols ont le sentiment de former une élite musicale quand ils se comparent aux Noirs d’Uptown, plus bruyants, plus portés à l’improvisation. Ferd fréquente l’Opéra français, il a une charpente classique et très envie de s’amuser. A Chicago, New York ou Washington, il cherchera toujours à recruter des musiciens néo-orléanais, noirs ou créoles, si susceptibles, si difficiles à dominer. Ferd ne sera pas seulement ce pianiste incroyable qui pulvérise tous les virtuoses du pays (‘Fingerbreaker’, l’enfer de la main gauche pour commencer, l’enfer de la main droite pour finir), mais un chef anguleux, attentif à la note écrite, à la minute d’exultation de ses solistes, à leur alcoolémie, au pli de leur pantalon.
Il quitte définitivement la Nouvelle-Orléans en 1908 et se dissipe à travers le pays jusqu’en Alaska. A cette époque le billard compte autant que le piano. Dans les deux cas Ferd est un génie de la queue. Il appâte les pigeons sur l’ivoire en leur jouant quelques airs, puis les plume sur le feutre. La bougeotte, il est né avec, mais elle peut être excitée par un caïd qu’il a mis en slip, par un flic chatouilleux face àblues jelly-roll morton ce baratineur un peu maquereau, constellé de diamants de l’incisive au fixe-chaussette, qui déploie une garde-robe tapageuse et lance des petites affaires, dancing, maison d’édition, boutique de tailleur. En 1923, après s’être rempli les poches en Californie, Ferd fait suivre ses malles à Chicago. Les frères Melrose lui ont offert 3 000 dollars pour éditer ‘Wolverine Blues’. L’arnaque au billard et le débauchage des musiciens créoles s’arrêtent ici, la mafia contrôlant les clubs et le moindre centimètre carré de tapis. Ferd n’a plus trop le choix, il se rabat sur la musique à temps plein, brille un moment à Chicago, s’éteint à New York et Washington, et meurt peu de temps avant le revival de jazz trad.
Au moment de la lettre à Ripley, des érudits commençaient déjà à collectionner les vieux disques hot de la Nouvelle-Orléans, et ceux de Ferd devenaient des objets recherchés. Sa lettre attira l’attention de la critique. Ferd fut convié par Alan Lomax à venir enregistrer pour la Bibliothèque du Congrès. On tira de ces longues séances plusieurs albums de blues, d’autant plus émouvants qu’on y entend Ferd chanter. D’après Lomax, Ferd pensait que sa marraine Eulalie, une sorcière prospère d’Uptown, l’avait ‘vendu à Satan’ quand il était petit parce que, de tous les humains qui peuplaient le monde à cette époque, Ferd était celui qu’elle aimait le plus.

Christian Casoni