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03/17
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Portrait
JEFFREY LEE PIERCE
27 juin 1958 (Montebello, Californie) – 31 mars 1996 (Salt Lake City, Utah)


BLUES ARTHUR CRUDUP
blues arthur crudup
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Il y a vingt ans, dans l'indifférence quasi-générale, disparaissait Jeffrey Lee Pierce,  le charismatique leader du Gun Club. Pour certains, JLP, c'est un peu l'archétype du loser, le portrait-type de l'artiste maudit. Mais, pour ceux qui savent, c'est évidemment bien plus que cela... 

Jeffrey Lee Pierce voit le jour le 27 juin 1958 en Californie, à la lisière du désert. Etudiant émérite, mais quelque peu excentrique, c'est aussi un type solitaire qui - parcours classique - va se réfugier dans la lecture et la musique. Il dévore les bouquins de William Burroughs et, au rayon musical, vénère en vrac Hank Williams, Blondie, Coltrane, les Sparks, James Brown, Roxy Music, Mahalia Jackson, Bob Marley, Television ou les Ramones, et puis bien sûr le Delta Blues. Un joyeux fourre-tout, dont les diverses influences ne manqueront pas d'émerger par la suite.
Il s'est mis à la guitare dès l'âge de dix ans. Plus tard, il trouve un job dans le magasin de disques du label Bomp ! à LA, label mythique qui abrita les Stooges ou les Modern Lovers, plus récemment le Brian Jonestown Massacre ou encore les Warlocks. Il tient aussi une rubrique consacrée au blues («Ramblin' Jeffrey Lee») dans le fanzine Slash, et devient président du fan club de Blondie - c'est d'ailleurs en hommage à Debbie Harry qu'il s'oxygènera les cheveux. C'est surtout lui qui suggèrera à la chanteuse la reprise de 'Hanging On The Telephone', titre obscur d'un groupe qui ne l'est pas moins, The Nerves, reprise qui deviendra le carton que l'on sait.
Par contre son premier groupe, qui a pour nom The Red Lights, pour tendance la power pop, ne laissera pas un souvenir impérissable. Mais sa rencontre avec un certain Brian Tristan, alias Kid Congo Powers, lui-même président du fan club blues jeffrey lee piercedes Ramones, est autrement cruciale. D'abord baptisé The Creeping Ritual, le groupe prend le nom de Gun Club sous la suggestion de Keith Morris, le frontman de Black Flag et des Circle Jerks.
Pourtant lorsqu'en 1981 sort le premier album du Gun Club, Fire Of Love, Kid Congo est déjà parti, non sans avoir co-écrit le sulfureux 'For The Love Of Ivy', dédié à la guitariste des Cramps. Parti rejoindre les Cramps, précisément, avec lesquels le Gun Club entretiendra toujours des rapports quasi-consanguins.
Mais cet album... Une véritable déflagration, un bouleversement considérable. Jamais on n'a entendu rien de tel. Comment qualifier cette musique, d'ailleurs ? Garage Blues ? Blues Punk ? Peu importe, finalement. Les faits sont là. D'entrée, 'Sex Beat', c'est un coup vicieux au bas-ventre, un rythme séminal, une pulsion, oui, sexuelle - pour autant qu'on en soit encore capable après avoir encaissé ce coup bas. Les grands titres s'enchaînent : 'She's Like Heroin To Me', dantesque et dramatique. 'Ghost On The Highway', terrifiant («You're a ghost on the highway/Your gesture is meaningless/You're lost forever to the living men/Trailing souls to the end»). 'Goodbye Johnny', et un riff sur lequel Noir Désir a bâti l'essentiel de ses premiers albums.  'For The Love Of Ivy' donc, que notre Poison Ivy en question détestera toujours, estimant que Pierce lui a jeté un sort. Puis deux reprises, et non des moindres : 'Preaching The Blues', de R. Johnson, et 'Cool Drink Of Water', de son homonyme T. Johnson, que le chanteur s'approprie totalement (de façon symptomatique, s'il cite les auteurs, il précise sur les notes de pochettes ‘arranged by JL Pierce’). Blues marécageux, breaks éprouvants, ensemble quelquefois chaotique, l'album ne ménage pas les nerfs. Et puis Pierce possède cette voix : glaçante, possédée, passionnée, habitée, toujours à la limite de la justesse, mais qu'importe. Fire Of Love est décidément un grand album. La critique est bonne, l'accueil public nettement moins. Ce qui n'arrange pas les choses, c'est que certains soirs, dans un état d'ébriété plus qu'avancé, le chanteur se prend à injurier le public, ce qui on s'en doute, est moyennement apprécié.

En 82 le Gun Club s'exile à New York pour enregistrer Miami, sous la houlette de Chris Stein et Debbie Harry, les (belles) têtes pensantes de Blondie. Debbie participe à la réalisation de l'album, et se permet également quelques chœurs. Les critiques sont élogieuses, quoique la production de Stein soit souvent remise en cause (Ah, combien d'albums sacrifiés sur l'autel de la production, en ces maudites eighties !). Et pourtant, quand on réécoute cet album aujourd'hui, on se dit que oui, la production est un peu faiblarde, mais bon, on est tout de même bien loin du massacre. Tout simplement peut-être parce que Miami est l'album qui compte le plus de titres grandioses : 'Carry Home' (ah, ce « Come go with me (et on jugerait l'entendre gémir Congo)/Are you still the same ? »), 'Watermelon Man' et ses incantations païennes, 'Fire Of Love', écho du premier album, menaçant à souhait, 'Sleeping In Blood City' (inspiration toujours primesautière, comme on voit)... On pourrait citer tous les titres. Toujours sur la ligne rouge, Jeffrey Lee Pierce hurle comme un possédé, d'une voix hantée, tour à tour plaintive et assurée. Multiplie citations bibliques et incantations vaudou, mais qu'on ne s'y trompe pas : ce n'est pas du folklore. Pas une once de second degré dans tout ça, notre homme ne plaisante pas. Le Gun Club revisite la country à grands coups de slide guitar ('Like Calling Up Thunder', 'Texas Serenade', 'Mother Earth', et c'est un grand frisson qui vous parcourt l'échine.
blues jeffrey lee pierce
Pourtant les choses ne sont pas au mieux au sein du groupe, la faute sans doute au caractère quelque peu fantasque de l'imprévisible leader. Exit Rob Ritter et Terry Graham, respectivement bassiste et batteur originels, exit aussi le guitariste Ward Dotson. Arrivée de Jim Duckworth (guitare, ex-Panther Burns), Dee Pop (batterie, Bush Tetras) et Jim Joe Uliana (basse). Tout ce beau monde se retrouve au Blank Tapes Studio à New York pour un nouvel album, Death Party, qui faute de moyens, se verra réduit en un EP cinq titres. Chris Stein assure à nouveau la production, et sans y perdre son âme, le groupe se dirige maintenant vers un son que l'on classera plutôt en rubrique ‘rock alternatif’. Quatre excellents titres ceci dit, plus un autre sommet, le déchirant 'The Lie'.
1984 marque le retour de Kid Congo, et l'arrivée de la belle bassiste Patricia Morrison. Et The Las Vegas Story confirme la tendance entrevue sur l'extended play. Les arrangements sont plus fouillés (bon, tout est relatif), le son légèrement plus léché. Le producteur Jeff Eyrich donne à l'ensemble un cachet new wave, somme on disait à l'époque – aujourd'hui on dirait post punk – et à plusieurs reprises, les guitares sonnent comme le Television de Tom Verlaine. Mais une fois encore, le résultat est sidérant. Les grands moments abondent : 'Walking With The Beast', 'The Stranger In Our Town', ou ce 'My Man's Gone Now' avec ce terrible choeur d'anges déchus...
Seulement voilà : une fois encore, le groupe implose, la bassiste fiancée s'en va rejoindre The Sisters Of Mercy, puis The Damned, tandis que Kid Congo intègre les Bad Seeds de Nick Cave. Pierce tente quant à lui l'ouverture solo, et c'est Wildweed, publié en 85. Les amateurs du groupe ne seront pas désorientés : musicalement on ne s'éloigne jamais bien loin du Gun Club, quant aux thèmes, il suffit de citer quelques titres pour se rendre compte qu'ils sont similaires : 'Love And Desperation' – car chez JLP l'amour est fatalement associé à la souffrance, 'Sex Killer', 'Portrait Of The Artist In Hell'... Un excellent album, qui selon Daniel Darc ‘sent l'odeur du charnier’.
JL Pierce voyage, quitte LA pour Londres, se rend au Japon, rencontre la bassiste/ guitariste Romi Mori (qui finira par le quitter pour son batteur Nick Sanderson – love and desperation, oui). Il n'abandonne pas les excès pour autant : à 29 ans à peine, on lui découvre une cirrhose. Ça ne l'empêche pas deblues jeffrey lee pierce remettre le groupe sur pied, et de proposer un successeur à Las Vegas Story : c'est Mother Juno, enregistré cette fois à Berlin, avec aux manettes Robin Guthrie des Cocteau Twins. Si l'album ne recèle pas de perles dignes des trois premiers opus, il reste bon dans l'absolu, eu égard aussi à la production de l'époque. Plus que jamais, JLP invoque ses démons: « In the port of souls/Too much ocean, too much sea/It is no wonder that you buried me » gémit-il dans 'Port Of Souls'.  
Quand en 90 paraît Pastoral Hide And Seek, les critiques sont plus mitigées, d'aucuns lui reprochant de se répéter à l'infini. S'il est vrai qu'il creuse sans cesse le même sillon, traverse sans fin les mêmes contrées marécageuses, JL Pierce est toujours capable de fulgurances, et nous propose à l'occasion de timides ouvertures (cf. 'Straights Of Love And Hate', et son riff de guitare acéré).
Les productions vont alors se succéder à un rythme annuel : Divinity est un (mini-) album un peu hybride, composé de titres inédits, d'un remix de 'St John's Divine' (paru sur Pastoral...) et d'une tierce de titres live. Le groupe a trouvé refuge chez New Rose car – nouvelle similitude avec les Cramps – le succès fut toujours plus marqué en Europe que dans son pays d'origine. A propos de titres live... Plusieurs d'entre eux sont aisément disponibles, que ce soit sur Youtube, ou en bonus lors de rééditions plus ou moins récentes. Des concerts forcément intenses, chaotiques à l'occasion. Si la plupart des fans s'y rendent avec ferveur, c'est moins le cas d'une poignée de voyeurs, venus assister à la chute annoncée d'une presque star déchue. C'est le syndrome Johnny Thunders : le verrons-nous périr sur scène, la tête haute et les bottes aux pieds ? JL Pierce n'en a cure, si l'on peut dire. Bouffi, miné par l'alcool et bien d'autres substances, il pousse ses cris de damné, en clochard céleste et halluciné, et son magnétisme est intact.
Quoique sérieusement diminué, il est d'ailleurs toujours debout : le voici qui concrétise un vieux rêve, pour lequel il reprend d'ailleurs le pseudo de ses débuts. C'est Rambin' Jeffrey Lee, avec le guitariste londonien Cypress Grove, Willie Love à la batterie, et quelques musiciens additionnels. C'est un grand disque de blues, respectueux de ses modèles, avec toujours cette touche personnelle. Deux inédits, mais surtout des reprises décoiffantes des maîtres Howlin' Wolf, Lightnin' Hopkins, Skip James, ou d'artistes moins réputés tels Don Nix (des Mark-Keys), Lightnin Slim' ou Willie Brown (lequel a tout de même accompagné Robert Johnson, Charley Patton et Son House).
Et puis en 93, sous une énième mouture, le Gun Club sort un ultime album, Lucky Jim, dans un relatif anonymat.blues jeffrey lee pierce Enregistré aux Pays-Bas, ce qui n'arrange en rien les diverses dépendances du leader, les séances d'enregistrement se révèlent plus confuses que jamais, mais une fois encore, en dépit de quelques embardées, cet album tient la route : 'Lucky Jim', 'Idiot Waltz', 'Anger Blues', autant de futurs classiques qui n'ont pas pris la moindre ride.
Carbonisé, démuni, reclus dans la banlieue d'Amsterdam, JLP ne baisse toujours pas les bras, et regorge de nouveaux projets : un album avec Mark Lanegan, autre grand amuseur public, et on se dit que ce n'était pas pour danser la farandole. Contre vents et marées, il songe à relancer le Gun Club, et à publier un album de hip hop (l'idée est moins saugrenue qu'il n'y paraît : il venait d'enregistrer un rap pour l'album hommage à Tom Waits). Il entame aussi sa bio, Go Tell The Moutain.
Des projets qui ne verront jamais le jour, du moins de son vivant. JLP va de plus en plus mal : le voilà séropositif, et sa cirrhose se double d'une hépatite – le bonhomme n'a jamais fait les choses à moitié. Au début de l'année 96, décidé, autant que possible, à se refaire une santé, il retourne chez son père dans l'Utah. C'est là qu'il décède le 31 mars 1996, d'une hémorragie cérébrale, oublié de tous ou presque. Pas de Libé en tout cas, qui titre de façon indigne Mort d'un loser (morceaux choisis : « ... au sein de son inqualifiable combo Gun Club... son litigieux, panade de décibels, hurlements d'égarés, poses grotesques... White trash bouffi d'alcool et de schnouffe ». Etc, ad nauseam. Fort heureusement, d'aucuns sont mieux intentionnés. C'est le cas de Cypress Grove, le guitariste qui l'accompagnait sur Ramblin' Jeffrey Lee. Faisant un peu de ménage dans les affaires du défunt, il découvre une cassette de maquettes sommaires, et plutôt que de les publier telles quelles (d'autres ont moins de scrupules, la preuve encore l'année dernière avec cette bouillie présentée comme l'album solo de Kurt Cobain), il rassemble quelques musiciens pour interpréter ces titres. Non des moindres... Nick Cave, Mick Harvey des Bad Seeds, Mark Lanegan, Lydia Lunch, The Raveonettes... We Are Only Riders (une phrase tirée de ses carnets de notes) est éblouissant, sépulcral, magnifique. Et puis il y a cette version de 'Lucky Jim', seul titre qui ne soit pas un inédit, par Debbie Harry, l'amie fidèle. Une version sublime, bouleversante. Si vous n'aimez pas ça, c'est que vous n'avez pas de cœur. Deux autres volumes de ces Jeffrey Lee Pierblues jeffrey lee piercece Sessions Project suivront, elles aussi recommandables.
Car tout le monde n'a pas oublié le bonhomme : Chris Stein et Debbie Harry, toujours eux, le font resurgir d'entre les morts en 99, sur l'album du retour de Blondie, avec 'Under The Gun'. Henri Rollins publie le livre inachevé Go Tell The Mountain. Et le cinéaste français Henri-Jean Debon sort un documentaire plutôt émouvant, Hardtimes – Killin' Floor Blues, en référence à un titre de Skip James. Où l'on suit le chanteur en 92, réfugié à Londres, misérable, sans maison de disque, presque sans le sou. Loin de l'hagiographie habituelle, le cinéaste nous révèle entre autres qu'on surnommait JLP ‘la dépouille de Marlon Brando’. Signalons aux non-anglophones que ce documentaire est sous-titré...
Si le Gun Club ne franchira jamais le seuil de sa chapelle d'initiés, il mérite d'être redécouvert plus que jamais. Ne serait-ce que pour ces trois premiers albums, décidément cruciaux, et les opus solo du leader. Ce ne sont pas Nick Cave, Jack White, REM ou The Pixies, tous héritiers avoués, qui viendront nous dire le contraire. En ces temps d'hécatombe, il convient aussi de saluer ceux qui sont, hum, partis trop tôt...
Marc Jansen

 

 

 

blues jeffrey lee pierce
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