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Portrait
J.B HUTTO
Joseph Benjamin Hutto
26 avril 1926 (Caroline du Sud) – 12 juin 1983 (Illinois)


blues kansas joe mc coy
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Toutes les frettes refoulées en bas du manche.

Joseph n’est pas né la 7e heure du 7e jour du 7e mois. Quand il avait trois ans et qu’il faisait des bêtises, aucun beau-père ne l’ajb hutto estropié en le pendant par les pieds au cerisier, comme celui de T-Model Ford. Il ne traînait pas au croisement des chemins vicinaux à minuit, n’a estourbi personne ni inventé la pédale wah-wah, le Klan n’a pas mis sa tête à prix et il n’a pas rendu l’âme sur le perron d’un hôpital pour Blancs. Joseph n’a rien fait pour aider ses biographes à écrire de belles feuilles. Tout juste fut-il arrêté, une fois, pour conduite en état d’ivresse, mais il buvait peu à cause de son diabète. Il a bien fumé quelques joints, pas de quoi franchir le neuvième cercle de l’enfer.
Joseph est un lignard. Quand il débute dans le disque en 1954, le blues est à un an d’être placardisé par le rock’n’roll. Cette année-là, Joseph et les Hawks enregistrent trois 78-tours pour Chance, un sous-label de la maison Chess. Ses trois disques ne fatiguent pas les platines des DJ, c’est déjà trop tard. La prise de son est âcre, confuse mais dynamique. Elle donne, à ces bouts d’essai, l’agressivité du rock de Memphis avant Elvis Presley. Mais en 1954, que peut faire Joseph contre Elvis, que peut ‘Combination Boogie’ contre ‘That’s Alright Mama’ et, cette même année, la chanson ‘Now She’s Gone’ contre ‘Hoochie Coochie Man’, dont elle s’inspire clairement ?
Pas de bassiste, pas encore de batteur, mais le roulis oppressant du washboard (Porkshop Hines), le ricochet des cordes graves sur la seconde guitare (Joe Custom), et la densité plastique du chant. Hélas, l’harmonica poussif de George Mayweather ramollit le galop et, dernier venu chez les Hawks, le pianiste Johnny Jones est de trop. De toute façon, il y a maintenant trop d’instruments à gérer pour ce que l’ingénieur du son est à même d’encaisser ! Joseph enfile un bottleneck sur la fin, et introduit ‘Dim Lights’ comme Elmore introduisait ‘Dust My Broom’. De tous les rejetons d’Elmore James, il sera l’un des plus ardents.

Un soir dans un club, un couple commence à se bouffer le foie. La fille empoigne la guitare de Joseph et la démolit sur le dos de son mec. Déjà déconfit par ses faux départs discographiques, le slideur se dit qu’il est temps de prendre du champ. Il trouve un job de portier dans un salon mortuaire et remise son ampli pendant onze ans. Joseph était un bluesman pour plus tard, pour après l’histoire, au bout du grand folk, quand ces envahisseurs jabotés traverseraient l’océan et remettraient les pendules américaines à l’heure, ou pour la reprise des années 80, quand le blues retrouverait dix ou quinze ans de douceur commerciale. Comment Joseph arrive-t-il chez les Blancs de Vanguard en 1966, dans la série des Chicago The Blues Today ? En tout cas, ils le laissent enregistrer cinq excellents titres. De là, un long chapelet d’albums houserockants, drus et tailladés. Le suivant est ainsi réalisé pour Testatment, un album pour lui tout seul avec Walter Horton et Fred Below. Joseph se fraye un petit chemin sans taches jusqu’à son trépas. De Testament, on le voit passer chez Flyright, chez Delmark, défibrillateur de carrières (Hawk Squat en 1973, Slidewinder en 1974), chez Amigo, Baron et, à titre posthume, Varrick/ Rounder (Slideslinger, Slippin’ and Slidin’ en 1984), et Bluesmaster en 1985. Derrière lui : les Hawks puis les New Hawks, et même les deux Houserockers d’Hound Dog Taylor : Brewer Phillips et Ted Harvey, qu’il recueille à la mort de l’alpha mâle, le temps d’un album live. Leur association ne dure pas longtemps. Une nuit dans le North Side, Brewer Phillips, qui ne décuite qu’au passage de la comète Halley, juge utile de lui faire renifler le flingue qu’il vient d’acquérir.
L’homme au fez broché n’a jamais cherché à dépasser la mesure de saJB HUTTO condition, n’ayant eu d’autres ambitions que de faire l’ambiance des tanières à murge de Chicago. Puis il a légué ses fez brochés et le pub-rock du South Side, qu’il tenait d’Elmore James et qu’Hound Dog Taylor lui avait disputé, à son neveu Lil’ Ed Williams. Dans le genre, Lil’Ed est aujourd'hui le meilleur équarrisseur de la Cité des Quatre Vents.
Joseph. Ses élocutions inintelligibles signent sa marque depuis 1954. Son chant aigu, moiré, est déjà modelé dans un riche alliage, mais le bottleneck ! Son petit doigt n’est pas plus virtuose ou canaille que celui d’Elmore ou de Hound Dog, mais il est immédiatement accrocheur, Dieu sait pourquoi. Est-ce la spéculation des sustains ? Cette façon d’effacer brutalement les frettes de deux éclairs hargneux, histoire de rompre un plan note à note qui semble l’ennuyer ? Est-ce ce harcèlement indécis sur une phrase qui s’obstine à tomber de biais ? Ou peut-être la gouaille espiègle que libère la tribologie du patin chromé sur les six nerfs d’acier ? Mais Joseph, petite vedette de la soute pour un microcosme d’amateurs, ne s’est jamais emmerdé avec la chirurgie fractale d’une note qui s’étire.

Christian Casoni