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été 17
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Portrait
JAMES WILLIAMSON











Février 1974. Detroit est en pleine bérézina industrielle. Poursuivant leur odyssée catastrophique à travers les États-Unis, les Stooges débarquent au Michigan Palace, affreuse muraille grisâtre qui deviendra sous peu un parking à trois niveaux. Les Stooges sont cliniquement morts. James Williamson l'a compris il y a deux jours, quand il a vu, lors d'un concert impromptu au Rock And Roll Farm, Iggy Pop, tutu et chaussons de ballerine, se faire aplatir le museau par un biker du gang des Scorpions. Hier Iggy a profité de son passage sur une radio locale pour défier ses agresseurs. Ce soir, le Michigan Palace est quadrillé par des colonnes de motards : les Scorpions dans la salle et les God's Children derrière la scène, venus épauler les Stooges. James pense qu’il s'est fourvoyé avec une bande clowns déjantés, encore plus navrants que lui. Il a tort, il entame déjà son ascension vers la gloire mais il attendra 35 ans avant de s’en rendre compte.

Iggy l'a connu cinq ans plus tôt, pendant l'enregistrement du premier album des Stooges. En 1969 James est à New York, dans une sorte d'école disciplinaire. Il passe saluer Ron Asheton au Chelsea Hotel, un pote du temps des Chosen Few, groupe de Detroit où James tenait la guitare et Ron, la basse. 1971. Après le revers de Funhouse, Iggy traîne son groupe comme un boulet. Il aimerait qu'un bel étranger se présente, lui fasse la courte-échelle et le sorte de l'impasse Stooges. Dave Alexander éjecté, Ron propose à Iggy d'essayer ce James Williamson : ils pourraient jouer les gigs à deux guitares.
« James Williamson était comme un nuage noir qui descendait sur nous »*, raconte Kathy, la petite sœur Asheton, évoquant le soir où elle le croise pour la première fois. Elle rentrait chez les Stooges… ou ce qu'il en restait (ils en étaient déjà là). blues james williamsonElle se croyait seule dans cette grande baraque des confins d'Ann Arbor, et tomba soudain sur ce type très maigre, un junkie sans horizon comme il en pullulait autour d'elle depuis quelques mois. James s'était introduit par effraction, il avait rendez-vous avec Ron Asheton et Iggy Pop, voilà, il attendait. « C'était juste un chien errant qui avait réussi à s'incruster dans la meute. James Williamson a ruiné les Stooges. Ils n'avaient pas besoin de lui. » * Cyrinda Foxe, un genre de groupie amélioré, a peut-être l'intuition d'un boulon, mais c'est vrai que James cadre mal dans la cour d’Iggy roi. A Londres pendant la réalisation de Raw Power, puis durant tous ces mois de perdition en Californie, les deux James, Iggy et le Skull, sont cul et chemise. Rien à faire, le deuxième n'accroche décidément pas la lumière. Ceux qui moucheronnent autour du groupe citent parfois son nom, comme ça, en passant, parce qu'il figure sur la photo, mais ils ne s'y attardent jamais, sinon pour l'accabler. James a tout d'un intrigant taciturne au passé flou, mal dressé par un beau-père officier, sorti d'une maison de correction, devenu un égout à héroïne. Mais il a le son, la manière et il va déclencher Raw Power.

David Bowie atterrit à New York avec son manager Tony Defries. A cette époque Bowie est Ziggy Stardust, et Defries aimerait vendre le concept aux Américains. Le vairon est là pour ça. Et aussi pour s'encanailler dans la nuit new-yorkaise, fasciné par cette faune interlope capable de chanter qu'elle tapine pour un shoot. Par quel miracle, de l'autre côté de l'océan, Bowie a-t-il entendu parler de l'obscur Iggy Pop ? Quand il sympathise avec le manager des Stooges et que Danny Fields lui apprend qu'Iggy est à New York, qu'il squatte sa banquette, Bowie le supplie de le rencarder ici, dans l'arrière-salle du Max's Kansas. Entre Iggy et Bowie, la touche est tout de suite très magnétique. Elle l'est avec Defries aussi, qui calcule aussi sec l'allumé d'Ann Arbor en pourcentages affriolants. Le lendemain il l'introduit auprès de Clive Davis, le gars de CBS. Iggy bondit sur son bureau et lui croone un standard de music-hall en dansant quelques pas de claquettes. L'affaire est pliée, le contrat pèse 100 000 dollars, le prochain album d'Iggy sera enregistré à Londres sous pilotage MainMan, l'agence de Tony Defries. Avant d'embarquer, blues james williamsonIggy fait un crochet par Detroit et récupère James. Il largue la fratrie Asheton avec une cruauté désinvolte qui met Ron en état de choc. La mairie d'Ann Arbor venait juste de faire raser leur fun house, qui se délabrait sur le tracé d’une autoroute.
Honteux de n'être ni Keith Richards ni Jeff Beck, James attendait qu'un interprète charismatique entre pour lui dans la poursuite et le laisse camper sur la photo. Il a une revanche à prendre sur ses années de zone et, chez lui, les drogues n'anesthésient pas l'ambition. Iggy l'avait très vite perçu comme l'homme de la courte-échelle.
Iggy Pop et James Williamson passent des piaules insalubres d'Ann Arbor au confort bourgeois de l'hôtel Kensington Gardens, à Londres. Ils testent plusieurs sections rythmiques, celle des Spiders From Mars, Pink Fearies, Mott The Hoople… Ces Anglais manquent vraiment d'agressivité, ils n'ont pas la vitalité populacière des losers de Detroit. James propose alors de rameuter Asheton & Asheton. Iggy pourrait avoir l'impression de reformer les Stooges et, avec Ron à la basse, James pourrait croire qu'il reforme les Chosen Few. Le marathon des démos peut commencer sur le huit-pistes du RG Jones Studio. Ils séjournent six mois à Londres, et tombent une centaine de titres avant d'en retenir huit pour l'album.
Iggy et James ont les coudées franches, ni Defries ni Bowie ne vient les importuner pendant qu'ils mènent à terme leur illumination. Ils sont à peu près cleans : Iggy Pop sort de désintox, James s'est offert une hépatite qui l'a condamné à de longs mois de sevrage. Defries s'étrangle quand il entend ce que sa danseuse prolo compte enregistrer. Trop tard. D'ici une dizaine de jours Iggy Pop et les Stooges quitteront les studios CBS de Londres après avoir déposé Raw Power. Le mixage de l'album est un autre sac de nœuds et prête toujours le flanc à la polémique. De toute manière, MainMan et CBS ont fait leur deuil de Raw Power avant même que David Bowie, Iggy Pop, James Williamson et leur copain Mandrax ne prennent la console en main. Raw Power sera quasiment livré aux soldeurs le jour de sa sortie, puis remontera les années, inexorable, comme une torpille déboussolée.blues james williamson
La torpille draine bien quelques réminiscences : un écho des Doors façon cabaret rock, un pincement au cœur ramené de chez Ziggy Stardust, ou l'épreuve obligée du solo (mais s’agit-il de solos ?). Hormis ces vestiges, personne ne compose et ne joue comme James Williamson en 1973. Il lance un attelage Lespaul-Vox AC30 qui charrie dans son sillage les Pistols et les Damned. Tout le son est déjà là, aucun gimmick ne manque à l'appel, ni les charges en palm-muting (cordes basses étouffées par la paume), ni les accords giflants, ni, dans la structure même des chansons, ces montées en puissance tonales qui rompent avec le boogie et ouvrent une harmonie froide et brutale. Voix blanche, énergie blanche, Raw Power n'annonce pas le punk anglais, il en est déjà l'enclave futuriste et totale dans l'underground embryonnaire qui préfigure le genre.
Ça vaut pour James, mais aussi pour Iggy et ses cafards. La dope avait déjà transformé les berceuses d'Elvis en yodels de tronçonneuse, maintenant les Stooges sont affûtés jusqu’à l’os par le mal du pays : ‘World's Forgotten Boy’, ‘Little Stranger’, ‘Come Along On My Death Trip’. Ils n’ont pas envie d'être cools et remplacent le swing par la rage. Iggy invente la chanson punk et Scott, la batterie qui va avec, cravachant des back-beats d’enfer. Ron apporte le tapis, jouant une guitare rythmique à quatre cordes, il enferme le groupe dans une maison vrombissante. James à la guitare, Ron à la basse, les Stooges passent au format double-riff et vomissent une bile épaisse, acidifiée de solos instables. James sait pourtant tenir une note et la faire chavirer dans la mélodie, ce qu'il démontre avec éloquence sur les champs de bataille de Metallic KO. A Londres, il ne cherche pas encore à sauver les meubles en tâchant de rendre les Stooges plus accessibles. Il ne peut pas deviner que Raw Power mettra deux ans à être distribué et qu'il sera aussitôt soldé 39 cents à Los Angeles. Sur le marché du rock, l'offre et la demande ont atteint un point d'équilibre sclérosant, argue Iggy Pop. Les groupes, les producteurs et leur clientèle ont appris à se connaître, tout le monde est bien trop prévisible, il faut restaurer le danger.
Ils ne donnent qu'un concert à Londres, au Kings Cross Cinema. Steve Jones y assistait. Les Yankees font flipper le public anglais, Defries les interdit de scène, les réexpédie aux États-Unis, leur promet une tournée qui n'aura jamais lieu, sinon une date avec limousines au Cobo Hall de Detroit, les laisse s'étioler au bord d'une piscine à Los Angeles, le temps de régler la tournée américaine de Bowie, puis charge une tierce personne de les congédier. Cette fois Iggy dégringole pour de bon. James tente de prendre les commandes pour enrayer le naufrage, bien qu'il nourrisse une sourde rancœur contre Iggy. Il lui bricole un contrat que l’autre prend pour une offre de reddition. Incapable de sauver sa peau de toute façon, Iggy Pop abandonne. Il se rend à l'UCLA Hospital et demande à être interné.
Et ce n'est pas James qui le rachètera, malgré de notables efforts pour le remettre en selle, mais Bowie. James est lui-même moralement et financièrement pendu. Selon l'appréciation d'Iggy Pop, il ‘vole’ les bandes qui feront Metallic KO et les fait parvenir à Skydog, histoire de ramasser un peu de gratte. En fait James avait enregistré, sur un simple magnétophone, l'aperçu d'un gig de 1973 et celui d’un concert au Rock And Roll Farm, en 1974, quand Iggy s'était fait démolir par ce biker qui lui jetait des œufs (« thank you for the eggs ! »). James fourgue les bandes à Nick Kent qui, retour de Los Angeles, les rétrocède à Marc Zermati, l'homme de Skydog. blues james williamson
Avec une opiniâtreté peu commune, sans doute aussi soucieux de sa propre survie, James passe régulièrement prendre Iggy à l'hosto et l'emmène dans un studio pour répéter de nouveaux titres et fignoler des démos. Ce travail non-abouti sort en 1977 sous le titre Kill City. Ce ne sont que des maquettes réalisées dans des conditions précaires, mais elles trahissent bien le plan de carrière que James est en train d'élaborer pour eux deux : un album soigneusement composé, plus commercial, entre Exile et Ziggy pour le meilleur et, pour le reste, une pop avant-coureuse de New Values et l'épure d'un folk-rock qui menace de rendre un jus poisseux à la Gerry Rafferty !
James est le génie de Raw Power, l’incubateur de Kill City, cet avorton débranché au stade de la démo, le producteur de New Values, et l’un des kamikazes de Metallic KO (le titre est parfait). Ecco. Un jour Bowie vient visiter Iggy à l’hôpital. Le bel étranger, celui de la courte-échelle, c’était lui finalement. C'est à peu près l'époque où James fut attiré par un nouvel underground californien, dont les sectaires psalmodiaient ce sésame ésotérique : ‘microprocesseurs’.

Quelques décennies plus tard, Silicon Valley. Le top-management de Sony Electronics entre en réunion. Un ponte du service juridique demande, tout à trac, au vice-président du département ‘standards’ : « Êtes-vous le James Williamson qui jouait avec les Stooges ? ». La veille, il a vu sa binette se profiler sur la chaîne VH1, dans un reportage consacré au groupe. Le vice-président senior de la propriété intellectuelle, Toshimoto Mitoma, tombe des nues : « James n'a pourtant pas l'air d'un fantaisiste. Personne ici ne porte mieux le costume que lui. »
Deux ans plus tard, James Williamson prend sa retraite, sa Lespaul, et rejoint Iggy Pop et Scott Asheton devant 30 000 fans fous furieux. Le Rock And Roll Farm est très loin.

Christian Casoni
* In Please Kill Me, Legs McNeil & Gillian McCain, ce bouquin que James déteste !