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04/17
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Portrait
jack white











Quoiqu'en disent certains, Jack White est sans conteste l'un des musiciens les plus influents de la décennie écoulée. Et la formule ‘Guitare-Batterie’ a fait des émules par centaines - que ce soit d'ailleurs par conviction, nécessité économique, voire par opportunisme. Portrait d'un artiste aux multiples visages, dont l'intégrité jamais ne fut remise en cause.

Les White Stripes, c'est aussi l'histoire d'un malentendu, qui a pour nom 'Seven Nation Army'. Lorsque la bombe explose, devenant malgré elle le nouvel hymne des stades de foot, beaucoup pensent avoir affaire à un groupe de débutants. Et pourtant... Cela fait déjà quelques années que Jack White (né John Anthony Gillis) hante les scènesBlues Jack White et les studios de Detroit, ville rock par excellence, berceau du MC5, des Stooges, d'Alice Cooper, mais aussi siège de la Motown, et refuge de John Lee Hooker.

Première trace discographique en 1994, avec Goober & The Peas, sur laquelle il officie en tant que batteur, sous le pseudonyme de Jack Doc Willis. En 98, on le retrouve au piano sur l'unique single de Two Star Tabernacle, 'Ramblin' Man', avec rien moins que le bluesman Andre Williams au chant. Puis il s'acoquine avec un groupe garage obscur, The Hentchmen, où cette fois il tient la guitare. Déjà, on décèle donc un éclectisme certain, tant dans les choix musicaux que dans l'emploi des instruments...
En 1999, le voici membre à part entière de The Go pour un excellent album garage, Watcha Doin. Parallèlement, il met sur pied son duo batterie/guitare avec son épouse Meg, qu'il présentera longtemps comme sa sœur, même lorsque la plaisanterie eut été éventée. C'est que le duo aime entretenir l'équivoque, la confusion, conserver sa part de mystère. Deux singles sont publiés sur le label du bassiste de The Go, Italy Records... et passent à peu près inaperçus.
Le premier album, finement intitulé The White Stripes, ne fait guère plus de vagues, et pourtant... Tout est là, déjà, à l'état brut. Blues rugueux ('Wasting My Time'), rock garage endiablé ('Jimmy The Exploder', 'Broken Bricks'), folk ('Sugar Never Tasted So good')... Rock minimaliste, incandescent, voix de tête, et deux reprises particulièrement convaincantes ('One More Cup Of Coffee' de Dylan, et le 'Stop Breaking Down' de Robert Johnson) qui témoignent d'une grande érudition.
Côté visuel, ils apparaissent déjà sous leurs atours noir/rouge/blanc, un style qu'ils déclineront tout au long de leur existence. On le voit, tout est en place, déjà, mais sans doute est-il un peu tôt.
L'année suivante, White enregistre le premier album des Soledad Brothers dans son salon (il apparaît en oncle Sam sur la pochette), ce qui ne sera pas sans incidence sur la suite des événements, puisque c'est avec le batteur Ben Swank qu'il fondera plus tard le label Third Man Records.

Le divorce d'avec Meg n'empêche pas la sortie d'un deuxième album, enregistré dans le salon de White, De Stijl, en référence à un mouvement architectural hollandais. Un fin lettré, décidément. Folk, blues, rock basique aux riffs dévastateurs... le duo peaufine la formule. La batterie est rarement en place (face à Meg, Moe Tucker, la batteuse du Velvet, fait figure de virtuose), mais le jeu colle parfaitement à l'intention. Jack White n'est pas un grand technicien, mais qu'importe. Il y a cette rage, blues jack whitece style flamboyant, cette puissance... Des compositions à tomber, et puis des reprises impeccables, comme cette fois le 'Deah Letter' de Leadbelly. Les White Stripes, c'est 100 ans de musique US, revisitées avec brio - et en sus l'indispensable touche personnelle. On reste effaré devant la culture musicale du jeune homme, âgé alors d'un quart de siècle. Qui explique que c'est à 18 ans qu'il découvre le blues, avec Son House, avant d'entamer l'inévitable compte à rebours, le traditionnel retour aux sources. Nous sommes alors en l'an 2000, la reconnaissance tarde, mais leur heure approche, c'est certain.
L'année suivante paraît d'ailleurs White Blood Cells, sur le label qu'il vient de créer. Et cette fois ça y est : s'ils demeurent méconnus du grand public, ils éclatent aux yeux des magazines spécialisés, qui n'hésitent pas à leur offrir la une. Il faut dire aussi que cette fois, le timing est parfait. C'est le retour inespéré des groupes à guitare (appelés aussi groupes en "The" ), The Strokes, The Dirtbombs, bientôt The Vines, The Hives, The Libertines...
Et cet album, alors? Riffs incisifs toujours, batterie monolithique... Mais aussi, signe d'une timide sophistication, un peu de piano, ou quelques chœurs. Plus que jamais il s'agit de blues ('Dead Leaves And The Dirty Ground'), de country ('Hotel Yorba') et de rock ('Fell In Love With A Girl').
Et comme de juste, Jack White poursuit son rôle de producteur (Sympathetic Sounds Of Detroit avec la crème de la scène locale, Dirtbombs, Detroit Cobras, Clone Defects, Von Bondies... Lack Of Communication, excellent album garage des derniers cités). Plus tard, une bagarre opposera pourtant le producteur à Jason Stollsteimer, le leader des Von Bondies, pour une histoire de cœur semble-t-il. On n'a pas fini de s'en rendre compte, la vie sentimentale de Jack White est pour le moins agitée.

En interview, on apprend que l'album a été enregistré à Memphis, "A cause de Stax et Sun Records" ou que Jack est fort réticent face à la technologie moderne, voiture, portable, PC... En effet, on avait cru comprendre. Envisagent-ils d'élargir la formule du duo? Non, car ça briserait l'équilibre. Et les White Stripes, c'est en référence à Johnny Cash? Oui, à Johnny Cash qui parle de son expérience de prisonnier dans 'Those White Stripes’, mais aussi aux stores vénitiens qui laissent passer des bandes de lumière, ou alors aux bonbons distribués dans les restaurants italiens... Comme souvent, difficile de déterminer si tout cela est bien sérieux.

Et puis, en 2003, BOOM ! Elephant, et son single 'Seven Nation Army’, donc. Conspué ensuite par une poignée de puristes, comme le veut la coutume quand une chanson entre dans les charts. Les fâcheux oublient sans doute que, comme toute personne normalement constituée, ils ont dû sauter de joie lorsqu'ils ont découvert ce titre, et son intro dantesque. Le label rechignait d'ailleurs à le sortir en single, ce qui tendrait à confirmer la thèse de l'accident. Détail amusant, ou troublant : l'équipe de foot italienne l'avait choisi comme hymne lorsqu'ils furent champions du monde, après avoir vaincu en phase finale sept équipes, sept nations donc...
blues jack white
Enregistré sur un huit pistes, avec un son plus ample, quelques effets de studio, sur un matériel évidemment analogique, Elephant est sans doute l'album le plus varié des White Stripes. On retiendra aussi la première incursion de Meg-la-timide en tant que chanteuse, sur le délicat 'Cold Cold Night'. Pour le reste, ils creusent le sillon, sans jamais s'éloigner des racines. C'est précisément ce que certains leur reprochent et inévitablement, apparaissent les premières critiques. Pas facile de passer des salles miteuses aux têtes d'affiche des festivals. En gros, on reproche à White de s'enfermer dans la formule du duo, de s'y complaire. Serait-ce de la mégalomanie? Ou au contraire, craindrait-il de se mesurer à d'autres musiciens? Il démontrera plus tard - et de fort belle manière - que non, vraiment, il n'en est rien.
Certains critiques US doivent aussi moyennement apprécier le fait que l'album leur soit envoyé sous forme de double vinyl - eux qui ont dû oublier jusqu'à l'existence de cet antique engin. Face au succès, les WS gardent la tête froide, refusent d'assurer la première partie de Lenny Kravitz, ou l'utilisation de leur musique dans des spots publicitaires, comme plus tard Jack refusera de produire la chanteuse Adele.

L'album suivant, Get Behind Me Satan', ne dissipe pas tout à fait le malaise, et l'accueil est plutôt mitigé. Déroutant par moments, il n'hésite pas à inclure marimbas ou piano funky. Mais bien sûr les guitares lourdes ne sont jamais bien loin, comme en témoigne le redoutable 'Blue Orchid'. Le titre de l'album semble bien sûr faire référence à la mythologie blues et à Robert Johnson en particulier, mais c'est aussi mot pour mot un extrait de la bible. Toujours jeter le trouble... Quant aux textes, ils sont bien souvent inspirés par les peines de cœur du guitariste - l'une de ses premières sources d'inspiration. Cette fois, il se remet difficilement d'une séparation douloureuse avec l'actrice Renee Zellweger.
Est-ce l'une des raisons pour lesquelles il ne reste jamais inactif ? Entre Elephant et Get Behind... il chante sur l'album d'Electric Six (en tant que John S. Leary, pour des raisons contractuelles), sort le premier album de Whirlwind Heat sur Third Man Records, produit aussi bien la princesse country Loretta Lynn que The Muldoons (Brian Muldoon et ses deux fils, respectivement 8 et 12 ans), alternant amis de longues dates et anciennes starsqu'il admire. En ce qui concerne Loretta Lynn, c'est une réussite à tous points de vue. Et puis il fallait bien qu'un jour les prestations incendiaires des White Stripes soient mises en boîte, ce qui est chose faite avec Under Blackpool Lights, un DVD bourré jusqu'à la gueule, enregistré à l'Express Ballroom de Blackpool donc, en Angleterre. Jack fait également ses débuts au cinéma, dans Cold Mountain, où il interprète en outre quelques titres à la mandoline.
Une année faste donc, mais aussi une grosse frayeur au début de l'été, qui aurait pu, à 27 ans, le voir rejoindre le triste club du même nom. Accident de voiture spectaculaire, dont par miracle notre homme s'en tire avec l'index cassé et trois vis pour la peine. Ce qui obligera bien sûr le groupe à annuler une série de concerts, avant de réapparaître triomphalement le 13 septembre à San Francisco.

En 2005, surprise : Jack White intègre The Raconteurs, pour un excellent Broken Boy Soldiers. The Raconteurs, c'est aussi Brendan Benson, qui donne au groupe une touche pop fort intéressante, et la section rythmique des Greenhornes, dont White avait produit un titre plus tôt dans l'année. Une récréation, pense-t-on alors...
Rien de notable pendant deux ans (une éternité pour ce stakhanoviste !), et puis les Stripes font leur retour avec Icky Thump : on ne le sait pas encore, mais ce sera leur ultime album studio. Une fort belle sortie, par ailleurs : nombre de titres durs, zeppelinesques parfois, mais aussi l'une ou l'autre surprises, comme l'ajout d'une cornemuse sur 'Prickly Thorn, But Sweetly Worn' ou de trompettes mariachi ('Conquest' le bien nommé). Bien plus tard sortira encore un album live, agrémenté d'un superbe DVD, Under Great White Nothern Lights, avec une version déchirante du 'Jolene' popularisé en son temps par Dolly Parton. L'aventure est bien terminée, Jack estimant avoir fait le tour de la formule en duo, de ses contraintes et ses limites (Certains évoquent aussi la difficile cohabitation entre les ex-époux, voire les crises d'angoisse de Meg).
Comme de juste, Jack White ne compte pas en rester là et multiplie plus que jamais les projets. Toujours en duo avec Alicia Keys, pour la BO d'un James Bond, un titre à oublier, en fait. Mais surtout un nouvel album avec les Raconteurs, Consolers Of The Lonely, et puis Dead Weather, un genre de supergroupe tout à fait passionnant, qui inclut Alison Mosshart des Kills (la nouvelle panthère rock), Dean Fertita des Queens Of The Stone Age, Jack Lawrence & Patrick Keeler (The Greenhornes), et Jack lui-même à la batterie.

blues jack whiteEn 2009, première incursion solo avec Fly Farm Blues, un titre pour un documentaire. L'année suivante, deuxième album de Dead Weather, Sea Of Cowards. Et puis il accompagne – toujours à la batterie – la belle Karen Elson, mannequin de son état et seconde épouse en titre, pour un album crépusculaire fort réussi. Il produit, encore et toujours : Beck, les Black Belles ou Wanda Jackson la pionnière, qu'il remet sous les feux de la rampe, comme il le fit jadis avec Loretta Lynn. Et collabore aux Lost Notebooks Of Hank Williams, des cahiers de textes inédits découverts, selon la légende, par les gens de Sony dans une benne à ordures (!) et mis en musique par Dylan, Merle Haggard ou Jack White pour un titre.
Et puis le voilà qui se lance en solo. Sous un habillage bleu (qui est donc devenu sa couleur d'adoption), il propose en 2012 Blunderbuss :pas de grand bouleversement par rapport aux White Stripes, blues et garage toujours présents, mais en moindre quantité, au profit de titres soul ou country. Deux ans plus tard c'est Lazaretto, album sombre et introspectif (entretemps il a divorcé d'avec Karen Elson) où souvent la guitare cède le pas au piano, voire aux violons.
Désormais basé à Nashville, où sont établis les locaux de Third Man Records (un label donc, mais aussi un magasin, un studio d'enregistrement, un autre de répète, un hangar où sont entreposés des milliers de vinyles, une salle de concert, un labo photo...) Jack White poursuit ses expériences : en 2013, lors du Record Store Day, il inaugure sa Record Booth, soit une cabine dans laquelle n'importe quel quidam peut enregistrer un titre, immédiatement gravé sur vinyle transparent, ce que ne se privera pas de faire un certain Neil Young.
Derniers faits saillants : la sortie du luxueux coffret consacré à Paramount Records, et déjà on annonce un nouveau Dead Weather...
Marc Jansen