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09/17
Chroniques CD du mois Portrait: WILLIE MABON Livres & Publications
  Dossier: EXCELLO RECORDS  
 


Portrait
HUBERT SUMLIN
1931 (Mississippi) - 2011 (New Jersey)


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Hubert Sumlin meurt le dimanche 4 décembre 2011 dans un lit d'hôpital, à Wayne, New Jersey. Mick Jagger et Keith Richards raquent les funérailles. Sumlin a perdu Wolf en 76, sa femme en 99, un poumon en 2002 (ça ne l'a pas dégoûté des clopes), et s'est offert une attaque cardiaque en 2004 pour faire bon poids. A 80 ans, le monde séculier devient gazeux, Sumlin passait son temps à enterrer les témoins de son existence. Le dernier en date avait lâché la rampe le 16 septembre, l'harmoniciste Willie Big Eye Smith. Sumlin ne voulait plus tenir le greffe du mémorial, que Buddy Guy s'en charge à présent.
“J'ai attendu toute ma vie de pouvoir jouer avec toi, mec”, lui avait lancé Hendrix. On a dit qu'il fut le premier soliste du Chicago blues. Sans doute pas. En revanche il a développé des phrasés nerveux, descriptifs, impudiques, qui rompaient avec ceux du jazz et de la country, imposant, avec Buddy Guy, un nouveau paradigme que déclineraient ceux d'après, dans le matin des héros. Il a réalisé sept albums sous son nom, mais il restera pour toujours assis à la droite d'Howlin' Wolf, assesseur de ce Jugement Dernier qu'est la discographie du loup.
Wolf était déjà un cador quand le jeune Sumlin l'avait rejoint à Chicago. Il l'avait connu en Arkansas, dans un de ces terrains vagues qui portent des noms de ville. Seyypel pour le coup. Sumlin, onze ans, fugue pour écouter les musiciens qui se produisent dans un juke des environs, sur une berge du Mississippi. Ce soir-là Wolf fait le pétard avec son groupe, dont Junior Parker, Pat Hare et Willie Johnson que Sumlin remplacera plus tard. Escaladant les caisses de Coca que le taulier empile derrière le bouge, jusqu'à cette lucarne d'où on peut épier l'intérieur de l'établissement, il passe à travers la fenêtre et roule parmi les musiciens. Wolf l'a connu gamin, il l'étouffera toute sa vie avec une paternité compulsive. Sumlin était un type irrésolu, toujours un peu réticent mais impressionnable, facile à subjuguer. Wolf le retrouve quelques années plus tard, tenant la guitare dans l'orchestre de James Cotton. Chess assigne Wolf à résidence à Chicago.

Willie Johnson rêve d'une carrière militaire et ne le suivra pas. Wolf sonne alors Sumlin dans un hôtel de Memphis. Sumlin accepte lâchement, espérant que le projet capote. Quinze jours plus tard, Wolf lui indique l'heure du train pour Chicago. Complètement paumé, Sumlin voyage avec Mme Wolf, Otis Spann les récupère à l'Illinois Station et conduit Sumlin chez le père de Len Chess, lequel l'héberge en attendant qu'on lui trouve quatre murs. Même défaut de fermeté en 1956 quand Muddy Waters, le cauchemar d'Howlin' Wolf, lui propose une tournée de quarante dates. Exactement l'offre à décliner. Sumlin s'engage pour un gig, histoire de ramasser quelques dollars. Au final, il joue pour Muddy Waters une année durant. Sumlin survit pourtant à la colère du Wolf, qui lui a prélevé deux incisives un soir qu'il avait fait défection dans un club. Sumlin demeure enchaîné à son dragon jusqu'à ce qu'il trépasse. Wolf le confine parfois dans un rôle de faire-valoir, comme en Europe pendant l'American Folk Blues de 1964, lorsqu'il singe, dans la lumière, les parties de guitare que Sumlin exécute dans le noir.

Sa première séance avec Wolf a lieu en mai 54. Il met un certain temps pour se faire une patte, au moins jusqu'à la séance de décembre 57 (‘Poor Boy’). Son sens du gimmick prend peu à peu le dessus. Sumlin joue à l'ancienne, du pouce et de l'index, un enchaînement constant de riffs lapidaires et de phrases volubiles qu'il délie sous le chant. Son passé d'autodidacte lui lègue une fantaisie qui s'insinue à merveille dans la claire-voie mouvementée des chansons. Au fil des enregistrements, ces fredonnements de notes qui doublaient le chant montent dans les aigus et finissent par donner l'harmonique de la voix (‘Wang Dang Doodle’). Sumlin sème des petits angélus allègres sur les litanies telluriques d'Howlin' Wolf, des trouvailles comiques, caquetages (‘300 Pounds Of Joy’) ou couinements liquides (‘Shake For Me’). Wolf chante avec une rage noire, Sumlin en est le miroitement argentin, l'objection optimiste, guitare hoquetante aux sons clairs, solos pneumatiques aux ressorts bien équilibrés (‘Hidden Charms), bends glissés, filant le long du manche à la vitesse d'une balle traçante (‘Killing Floor’). Retour vers le futur avec ‘Goin' Down Slow’, dont la guitare intriguait tant Clapton. Sumlin laisse tomber les bends lentement, avec un énorme vibrato, et paraphrase le naufrage en merde molle que Wolf est en train de raconter.
Howlin' Wolf est un chanteur terrible, un architecte néoclassique exemplaire qui n'aurait, de toute façon, pas couché derrière le panthéon du blues. N'empêche, Sumlin potentialise son génie en ouvrant des contrastes radicaux, il le surexpose, lui donne une profondeur remarquable. Avec Sumlin, Wolf ratisse la clientèle blanche du rock et devient le toit du blues.

Christian Casoni