blues again en-tete
09/21
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Portrait
GEORGE HARMONICA SMITH
Allen George Smith
22 avril 1924 (Arkansas) – 2 octobre 1983 (Californie)



blues kansas joe mc coy
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Tout ce qu’il aurait pu être…

Allen s’est beaucoup dépensé pour réussir à ne devenir personne. Il en aura traversées des villes, à bourdonner dans tous les vents du rectangle américain comme une mouche dans une bouteille. L’envergure qu’a prisGEORGE HARMONICA SMITH l’harmonica dans ses mains aurait dû lui valoir une gravure de profil sur un timbre-poste, au lieu de quoi il s’est dissous dans l’ombre des deux Sonny Boy et des deux Walter, jusqu’à l’arrivée du CD... et c’est le moment qu’il a choisi pour vider définitivement ses poumons.
En 1949 il est projectionniste au Dixie Theater d’Itta Bena, Mississippi. Il a l’idée de prélever l’ampli et le haut-parleur de la Bell & Howell sur laquelle il opère, amplifie sa petite tôle et devient l’un des premiers harmonicistes à mettre les doigts dans la prise. Un autre jour il habite à Kansas City, où les big bands lui donnent envie de volumes et de symphonies à 16 trous. Allen, maître du tongue-blocking, embrasse avec la langue, forme des accords massifs, peut faire sonner une note et son octave, et lancer l’instrument comme un avion à réaction. En 1954, l’un des Bihari entend ce gros nœud d’harmonica chauffé à blanc à l’Orchid Room de Kansas City, découvre aussi un showman qui flingue et un chanteur tout-à-fait vendable, et l’enregistre sur place.

Auparavant, Allen a essayé Chicago. Il a pris Little Walter comme meilleur copain (jeu comparable, mêmes astuces), poussé une soufflette sur le premier single d’Otis Spann, et succédé au malheureux Henry Pot Sorong (saigné par sa poule) dans le groupe de Muddy Waters. Il ne s’y éternise pas. Il faut avoir deux fois plus de globules rouges que la normale pour suivre le patron en tournée, et son style est peut-être trop imposant pour le blues pieux de Muddy. Allen a besoin d’espace sur les tempos lents pour polir les nuances de son amertume ou, à l’inverse, des jumps à feu vif pour se dilater, vriller ces notes plongeantes à fendre l’âme, et faire râler l’harmonie dans le swing des gaz et les soupapes de la langue. Les Bihari l’ont bien compris, qui gravent une face lente, une face rapide, ‘Telephone Blues’, premier pas heureux sur un raidillon que le rock’n’roll commence à saccager, et l’instrumental ‘Blues In The Dark’ où Allen révise tous les effets de sa palette en cinémascope. Quant à ‘Oopin’ Doopin’ Doopin’ ’, comme souvent les titres onomatopéiques, ce sera son cri de ralliement (à courte portée).

Le petit succès que remportent ces disques lui donne le droit d’embarquer dans la tournée des Attractions universelles avec, entre autres, Champion Jack Dupree. Étape à Cincinnati. Dupree et Allen enregistrent quelques faces (‘Sharp Harp’). Arrivée du tour à Los Angeles, où il retrouve les Bihari pour quelques titres R&B chez RPM : ‘Cross-Eyed Suzzie Lee’, ‘You Don’t Love Me’, ‘Down In New Orleans’. Cette fois le rock’n’roll ne leur laisse pas une chance. La chétive renommée qu’Allen a gagnée le long de tous ces kilomètres d’asphalte le confine autour de L.A, dans la dérision commerciale des petits labels, qu’il sème néanmoins de pépites. Il apparaît chez Lapel sous les pseudos de Little Walter Jr, lui qui a six ans de plus que l’original, et d’Harmonica King (‘Miss O’Malley’s Raily’). La séance pour J&M (‘Go Ahead On Woman’) était si réussie que l’ingénieur du son eut deux heures pour quitter le pays. Dix 45 tours chez Sotoplay et l’étiquette apparentée Carolyn, dix coups d’épée dans l’eau qui seront sa gloire post-mortem, quand P-Vine et Ace les rééditeront en CD, notamment cette superbe vision paysagère de ‘Summertime’. Car Allen, parti dans le style de Little Walter à Chicago, l’a cylindré West Coast à Hollywood en se souvenant de Larry Adler, le héros de sa jeunesse, le Gershwin de la gaufrette chromatique qu’on entend dans les films de la Paramount Pictures. L’authentique Little Walter se fait défoncer le crâne en 1968. Le premier album d’Allen, chez World Pacific, est un tribute à son copain, pour lequel il rameute Muddy et sa bande. En tant que sideman, Allen aura officié sur plus de 25 LP, comme l’inattendu Spoonfugeorge harmonica smithl Of Seedy Blues de Sky Saxon (World Pacific 1967, notes de Muddy Waters), et une paire de microsillons avec Bacon Fat, le groupe que Rod Piazza et lui ont monté. Rod est un jeune disciple blanc… dont il devient l’accompagnateur. A la fin des années 60, les jeunes Blancs sortent de la décharge le blues qu’y ont abandonné les jeunes Noirs. Et à la fin des années 60, Allen glane enfin son brin de reconnaissance en Europe, grâce à Mike Vernon qui le lance en Grande-Bretagne et l’enregistre pour Blue Horizon. Allen rentre ensuite à la maison, mais ses pénates lui rient au nez. Sous son nom, Allen n’a pas plus de cinq albums à vendre, mais ils ouvrent tous les vannes d’un grand bain de foi. Of The Blues (Bluesway), No Time For Jive (Blue Horizon), Arkansas Trap (Deram), Boogie’N With George (Murray Brothers). Pierre qui roule faisait juste assez de mousse pour laisser un bon souvenir. Enfin, pas chez ses concurrents. Aux dires de Benoît Blue Boy rapportés par notre shadow cabinet, Allen était un tueur. Il avait une façon singulière d’intimider l’harmoniciste qui le précédait sur scène. Il se plantait bien en face, le fixait droit dans les yeux, allumait un clope et le grillait d’une seule bouffée, jusqu’au filtre, pour lui montrer la profondeur de sa capacité pulmonaire.

Christian Casoni  

 

 

 

 

 

 

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