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été 17
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Portrait
FATS DOMINO
Antoine Dominique Domino, 1928 (Louisiane)



fats domino
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La Nouvelle-Orléans, cette pétaudière catholique où on baragouine le français, où on n'est jamais honteux d'exhiber des bâtards café-au-lait, où les barbiers brûlent les cheveux qu'ils viennent de couper de peur que quelqu'un ne se fasse marabouter...fats domino
Sur Congo Square et Rampart, presque à la sortie du quartier français, une famille ritale vend des disques et des phonos sous l'enseigne J&M Music Shop. Derrière leur maison, Cosimo Matessa, le fils, a ouvert le premier studio d'enregistrement de la ville, un carré minuscule de cinq mètres sur cinq. Un seul micro chez Cosimo, pendu sur le piano. Pas de bandes magnétiques, mais un système “direct dans la cire” qui demande une balance minutieuse avant que l'orchestre ne se lance, pour un résultat toujours approximatif. C'est peut-être dans ce cagibi que le rock'n'roll est né, quelques années avant la grande éjaculation de Memphis, sept ans avant Elvis, quatre avant Howlin' Wolf et Ike Turner.
En 1947 Roy Brown, un blues shouter du coin, pousse la porte du J&M Studio, et enregistre le salace ‘Good Rockin' Tonight’. Le rock'n'roll est dans le sac, les titres qui sortent ensuite de chez Cosimo annoncent un chambardement culturel et racial imminent. En 1949, c’est Fats Domino qui enregistre la chanson critique, la ligne de partage des eaux : ‘The Fat Man’.
Le patron d'Imperial arrive de Los Angeles. Lew Chudd passe une semaine à la Nouvelle-Orléans, curieux de ce R&B qui déferle sur la ville depuis que Roy Brown prévenait sa fiancée qu’il la culbuterait derrière la grange. Chudd est guidé par Dave Bartholomew, véritable syndic du R&B néo-orléanais àfats domino lui tout seul. Barth lui présente des gens qui lui présentent des gens, Poppa Stoppa, le DJ blanc qui avait assuré le succès de Roy Brown, ou Dr Daddy-O, premier DJ noir de la ville, kamikaze de la WWEZ, une nouvelle radio qui existe contre la volonté du Klan. Ici, le R&B est né rebelle pendant l'appel de Louis Jordan (‘No Jim Crow Date’), et les bourgeons du rock'n'roll poussent en même temps que les bourgeons des droits civiques.
Chudd et Barth slaloment entre les nids de poule de Ninth Ward, un quartier pouilleux près du fleuve, jusqu'au Hideway. Le club ne paie pas de mine et sa faune ne vient pas pour le loto. Dans un angle : l'orchestre de Little Sonny Jones. Le pianiste est un jeune homme volumineux qui bosse dans une manufacture de plumards, un virtuose original qui n'a pas acheté ses doigts dans une école de musique. Chudd veut l'entendre chanter. L’homme enfourche ‘Junker's Blues’, une chanson de Barth. Le soir même, celui qu'on ne surnomme pas encore Fats signe avec Imperial.

Barth réécrit ‘Junker's Blues’, version commerciale, et l’intitule ‘The Fat Man’ : un gros type regarde passer les filles sur Canal et Rampart. Six heures de faux départs chez Cosimo, autour de cet unique micro suspendu, puis, d'une main gauche très lourde, Fats martèle un barrelhouse d'enfer, éclipse ses sidemen, joue toutes les partitions, backbeat compris, “c'est comme ça que j'ai sorti le rock'n'roll de ce piano. On est parti en quatre temps comme tout le monde, mais on injectait ce ‘un-deux-trois’ dans le rythme”, les fameux triolets empruntés à Little Willie Littlefield, qui stigmatiseront tous les pianistes du rockabilly. Chudd flippe en entendant la démo, il appelle Barth pour qu'il réenregistre, mais Poppa Stoppa et Dr Daddy-O font tourner l'acétate sur leurs platines. Le lendemain, toute la ville fredonne ces wah-wah de trompette bouchée que chante Fats. Un entrefilet dans le Billboard : “A La Nouvelle-Orléans, le disque Imperial Records # 5058 s'est vendu à 100 000 exemplaires en dix jours”.
Fats est surtout connu pour sa reprise de ‘Blueberry Hill’ en 1956, l'année où fut placardée cette affiche : ‘Help save the youth of America, don't buy Negro records !’ Mais avant d'en arriver là, avec ou sans Bartholomew, Fats investit les charts de la pop, une toupie diabolique après l’autre : ‘Goin' Home’ (l’escalade du pont saxo/guitare est digne des Stooges !), ‘Going To The River’, ‘Rose Mary’, ‘All By Myself’, ‘Ain't That A Shame’…

fats dominoLe mois d'août 2005 s'achève doucement, quand deux brèches s'ouvrent dans la digue d'Industrial Canal qui protège Lower Ninth Ward. Chez Fats, l'eau monte jusqu'au balcon, c’est l’inconvénient d’habiter près du fleuve. Le quartier n’est pas sûr : Charmaine, la sœur Neuville, écrira dans un journal que des alligators traînaient en ville et chiquaient les cadavres. Fats et treize de ses proches se sont réfugiés sur le balcon, anéantis devant cet immense cloaque de lixiviats létaux. Les heures passent, une vedette de La New Orleans Harbor Police se hasarde enfin par là et les dépose dans le Superdome, parmi 20 000 autres miraculés. Court alors la rumeur de sa mort, mais Fats est trop lourd pour tomber. Des vents de 250 km/h ne l'ont pas couché. Dans les années 60 déjà, il était resté obstinément debout quand tous ses concurrents mordaient la poussière.
Christian Casoni