Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

11/17
Chroniques CD du mois Interview: THE NIGHT CATS Livres & Publications
Portrait: IKE TURNER Dossier: VOCALION  
 


Portrait
THE EXPERIMENTAL TROPIC BLUES BAND 











Un cas d’école, que cet ETBB
Alors que beaucoup s’assagissent au fil du temps - voire s’affadissent - ceux-là n’ont de cesse de se radicaliser, de franchir les limites, comme en témoigne leur dernier opus. Toujours sur la ligne rouge…
A l’heure où le trio liégeois poursuit une tournée à travers l’Europe, il n’est pas inutile de revenir sur leur parcours.

L’histoire commence en 1999 : Jeremy Alonzi et David D’Inverno étudient alors la photo, lorsqu’à l’occasion d’une fête de fin d’année, l’école invite les élèves à présenter un spectacle récréatif. Les deux amis, musiciens plus qu’amateurs, décident de se produire sur scène. Problème : le second, promu aux baguettes, n’a jamais touché une batterie, et le premier ne dispose que d’un banjo à trois cordes. C’est avec une certaine appréhension qu’ils se lancent dans l’aventure… et contre toute attente, le concert est un réel succès.
Encouragés par cet essai, ils  recrutent un troisième musicien, un dénommé Jean-Jacques Thomsin, et se mettent à répéter d’arrache-pied. Dans la grande tradition du genre, ils se choisissent des pseudonymes : Jeremy devient Psycho-Tiger, alias Dirty Wolf, alias Dirty Coq (au chant et à la guitare, qui très vite remplace le banjo), Jean-Jacques Boogie Snake (vocaux, guitare solo, harmonica), quant à David, il est bien vite rebaptisé Devil d’Inferno. Une batterie, deux guitares, pas de basse donc, comme les Cramps de la grande époque – on verra que ce n’est pas une coïncidence. Les pseudonymes ? Pas de raison particulière, juste pour le fun, parce qu’ils considèrent la musique comme un grand terrain de jeu, et que c’est une tradition du rock’n’roll – cette appellation devant être prise au sens premier : à l’heure où le moindre candidat d’une émission de télé- réalité est qualifié de « rock’n’roll » parce qu’il rote devant la caméra, nos hommes citent plutôt Beethoven : « Un sourd qui fait de la musique, si ça c’est pas rock’n’roll’ ! ». Et le pseudo, c’est aussi un hommage aux musiciens qu’ils vénèrent, de Howlin’ Wolf à Lux Interior, en passant par Poison Ivy.
 
Très vite ils multiplient les prestations scéniques, dans des lieux aussi improbables que Chez Gisèle à Liège, ou  La Pétanque à Bruxelles, hauts-lieux de la musique, comme on peut le constater. La scène est leur cour de récré, où tout est permis, ou presque. Dirty Wolf  termine régulièrement le concert entièrement nu, ce qui lui vaudra d’ailleurs quelques soucis avec la police locale, et l’une ou l’autre accusation d’exhibitionnisme. Car si à la ville ces garçons sont tout à fait charmants, sur scène ce sont des fous furieux. Par ailleurs ces menus excès ne doivent pas occulter la qualité de leurs prestations, furieuses, habitées, mais il faut bien reconnaître que c’est autant pour les unes que pour les autres que leur réputation ne tarde pas à s’étendre, telle la proverbiale tache d’huile. En 2004 ils franchissent d’ailleurs la frontière pour leurs premiers concerts en France (Rennes, Givet…)
Il faut pourtant attendre 2005 pour que sorte un premier EP, qui a aussi pour avantage d’annoncer tout de suite la couleur : Dynamite Boogie, avec des titres tels ‘Boogie Downtown’, ‘On The Rocks Baby Blues’, ou encore ‘Burnin’ Hell’. Soit un condensé de boogie psychotique, de blues poisseux, et de giclées de sexy rock’n’roll - tendance Cramps, Gun Club ou Blues Explosion. D’une facture encore (relativement) classique, mais hautement convaincante. Jeremy et Jean-Jacques se partagent les vocaux, et il est très facile de les identifier, tant la voix du premier est reconnaissable : rugueuse, abrasive, elle donne tout à fait l’impression d’être passée au papier émeri.
Ils repartent aussitôt sur les routes pour une série de prestations intenses. Et là les choses sont claires. Soit vous adhérez aussitôt, soit vous vous enfuyez épouvantés (ce qui n’est le cas que d’une minorité, autant le préciser).

« Nous pratiquons une espèce de blues punk, inspiré des clichés du rock, surtout les clichés du début, le rock primitif qui fait du bruit », disaient-ils en substance dans le numéro 5 de Blues Again, version papier.  « On n’est pas technique, on donne la musique naturellement, on fait de la musique parce que notre corps le demande ! La musique c’est vital pour nous, c’est une obsession. On s’en fout, on la fait. Sur scène, on propose aux gens de se lâcher, c’est assez violent, c’est déjanté ».

Le premier véritable album, Hellelujah, est publié en  2007 et reprend grosso modo les mêmes ingrédients : autant dire qu’il enfonce le clou et vous prend à la gorge d’emblée avec ‘Rene The Renegade’ un brûlot au riff implacable. Autres moments remarquables : ‘The Gambler’ et ‘Gangrene Blues’ blues tendus qui filent tête basse vers une conclusion incendiaire, autant qu’inévitable, ‘I Want Down’, titre haletant au sens propre du terme, ou bien encore ‘Hellelujah’, où Jeremy se transforme soudain en prêcheur libidineux. Et il y a cette reprise electro-punk de ‘Garbage Man’, le titre des Cramps qui sur scène deviendra aussitôt l’un de leurs chevaux de bataille, qui les voit s’adonner à l’un de leurs loisirs préférés, s’agiter comme des poulets sans tête.
Les concerts reprennent de plus belle, car c’est une question de survie : et puis c’est aussi là qu’ils excellent. Juillet 2007, premier gros festival, celui de Dour, proche de la frontière franco-belge… 2008, première tournée d’importance en France, et un concert parisien à La Féline en mars. Et puis des dates à Londres, une mini-tournée italienne… A ce jour, lorsqu’ils ne se produisaient pas en tête d’affiche, ils auront assuré la première partie des Cramps (le rêve devenu réalité), Andre Williams, Jim Jones Revue, ou encore Heavy Trash, sur lequel nous reviendrons plus tard.
Car déjà sonne l’heure du troisième album. Captain Boogie, en 2009, plus brut, moins travaillé que le précédent (qui déjà n’évoquait pas vraiment les productions de  Pink Floyd). Live en studio, donc.
D’entrée, le titre éponyme donne le ton, débutant sur un mid-tempo inquiétant, avant que sans crier gare les trois compères ne se lancent dans la course, comme des lévriers sous acide (précisons toutefois qu’ils refusent les drogues dures – pour autant que l’alcool ne soit pas considéré comme tel).  La machine est lancée, qui alterne titres lourds et oppressants (‘Bang Your Head’, ‘Goddam Blues’) et rock’n’roll pied au plancher (‘Hippidy Hop’, ‘Ooh’, ‘Those Dicks’…). A noter aussi l’irrésistible ‘I Dig You Much And More’, furieuse cavalcade soulignée à l’harmonica.

La suite est un de ces mini-contes de fées dont le rock'n'roll est friand. A plusieurs reprises ils partagent l'affiche avec Jon Spencer (Blues Explosion, Heavy Trash, faut-il le rappeler) et le bonhomme se montre intéressé par leur joyeux bordel, au point qu'il envisage une collaboration.  L’homme reste prudent, il ne met pas son nom sur n’importe quoi, et leur demande une démo. Enthousiasmé par le résultat, il les contacte un peu plus tard, décidé à produire un album. Et les voilà partis pour un studio new-yorkais, analogique comme il se doit, un studio situé dans Ludlow Street, la rue qu’on aperçoit sur la pochette de Paul’s Boutique, l’album des Beastie Boys. La complicité est parfaite, et le mot d’ordre : spontanéité. Trois prises maximum, et on garde la meilleure, même si elle comporte des erreurs. Surtout  s’il y a des erreurs, plutôt, car selon le producteur, ce sont ces petites imperfections qui rendent la chose intéressante. Si la plus convaincante est celle où la corde a cassé, eh bien c’est celle-là qu’on retient.

Plus extrême que tout ce qui a précédé, Liquid Love s’ouvre sur un mur de larsen – ils ne perdent pas cette habitude de planter l’atmosphère d’entrée de jeu. S’ils jouent avec les codes, c’est pour les pervertir… Ça ferraille à tout va, sous l’œil qu’on devine bienveillant du maître Jon Spencer, dont l’influence reste discrète, même si depuis toujours elle était manifeste. Que les choses soient donc claires, il s’agit bien d’un album du Tropic Blues Band… Les temps forts : ‘Best Burger’, ‘Can’t Change’ ou ‘Keep This Love’, mais le tout est à l’avenant.

Entre deux prises ils se baladent dans Brooklyn, et entrent un jour dans un bar dont ils se trouvent être les seuls blancs dans un public jamaïcain. Ravis, ils passent tout d’abord une excellente soirée avant de prendre la devanture en photo – ce sera la pochette de l’album, avec sur la droite, le patron de l’établissement. Il suffit d’inscrire leur nom, et voilà, le tour est joué – comme un écho lointain à Sneakin’ Suspicion, l’album de Dr Feelgood.

Ce sera bien sûr l’occasion de concerts aux States – Austin, Memphis, Chicago, des villes mythiques où ils réalisent leurs rêves de grands gamins. Tournée européenne ensuite, Allemagne, Espagne, Portugal… Et quand ses multiples occupations lui en laissent le temps, Jeremy recrute d’autres allumés et se mue en Colonel Bastard,  (un groupe anglais portant ce nom, ils se rebaptiseront vite « Colonel Bastard And His Bionic Commando »). Trash, théâtral, d’un mauvais goût parfaitement assumé, ils proposent à l’occasion leur punk-electro-glam déjanté, avec une légère touche crooner pour faire bonne mesure. Quelque chose entre Iggy, Peaches et Sinatra, en quelque sorte.

 Mais nous voici déjà en 2014. Pour un changement de décor total : on les retrouve en effet dans un immeuble modeste de la banlieue liégeoise pour ce qu’on annonce comme un concept album. Ouch, des visions cauchemardesques nous assaillent, souvenirs douloureux de groupes progressifs indigestes dont on taira le nom par pudeur. Mais c’est mal connaître nos hommes. Car si le point de départ peut laisser perplexe – l’album s’intitule The Experimental Tropic Blues Band Present The Belgians’ -  il s’agit bien d’un album du trio. Sur le thème de la Belgique donc, cette terre en décomposition.
Album qui propose notamment une version sursaturée de l’hymne national, une ‘Brabançonne’ pour le moins malmenée. On se dit que oui, tout cela n’est pas bien neuf, un hymne détourné ça a été fait cent fois, d’Hendrix à Gainsbourg, en passant par Oberkampf. Dissonant, déstructuré, l’album n’est pas facile d’accès, et c’est le volet Experimental du patronyme qui prend le dessus bien souvent. Mais il est destiné à la scène, et c’est là qu’il prend tout son sens : c’est que nos trois lascars se produisent devant un grand écran, sur lequel évoluent des images en rapport avec le sujet, images décalées le plus souvent, surréalistes – un terme aujourd’hui galvaudé dès qu’on parle d’art belge en général,mais ils le revendiquent, et dans ce cas précis, on ne peut leur donner tort. C’est souvent drôle, comme lorsqu’ils s’arrêtent pile pour laisser la parole à Paul Van Den Boeynants, alias VDB, alias « le crocodile », ex-premier ministre fort en gueule (et en magouilles moins sympathiques, mais bon, c’est une autre histoire). Et parfois ça l’est beaucoup moins (drôle donc) quand on découvre ces scènes de panique en plein cœur de Liège, où un tueur fou s’était mis à tirer sur tout ce qu’il voyait bouger. Car s’il n’oublie jamais la règle d’or, le fun, l’ETBB établit un constat plutôt désabusé de la situation actuelle, et des soucis de cohabitation entre les deux principales communautés.

 

Inlassablement, le groupe parcourt l’Europe, poursuivant son never ending tour, alors si ce n’est déjà fait, voilà une occasion de juger sur pièces…

Marc Jansen – mai 2015                                Retour à l’interview 'The Belgians’

http://www.tropicbluesband.com/

Label : http://jauneorange.be/