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04/17
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Portrait
ED KUEPPER


blues big mama thornton
blues big mama thornton
blues ed kuepper






Si les extrapolations électriques du blues, depuis la fin des années 60 jusqu’à nos jours, ont pu faire croire que cette musique était avant tout une affaire de virtuoses de la six-cordes, il s’agit bien d’une profonde erreur. Il suffit d’écouter le blues original depuis les années 30, pour s’apercevoir que Charley Patton, Leadbelly ou John Lee Hooker n’étaient pas des virtuoses. Ils avaient par contre une personnalité musicale propre, forte et reconnaissable entre toutes.
Le rhythm’n’blues, émanation dansante blues, fut considéré comme un parent pauvre, sorte de musique commerciale prompte à emballer les radios mais pas les esthètes. Qu’importe, tant que la jeunesse danse.

A l’aube du punk, la soul et le blues semblaient avoir été balayés d’un revers de perfecto à clous. Déjà, le rock progressif et le heavy-metal, après en avoir extrait leur essence, avaient laissé les deux genres exsangues. La mise à zéro des compteurs par le punk les rendait imbitables. C’est pourtant sous-estimer le mouvement punk, et ses groupes. Si l’on se réfère à la croyance populaire, forcément simpliste, le punk n’est que Ramones, Sex Pistols, Clash et un peu Stranglers. Mais le meilleur rock high-energy de 1977 n’est ni anglais ni américain. Il est australien et a pour nom The Saints. Quatuor formé en 1974 à Brisbane, il décrasse d’une manière rudimentaire le MC5, les Stooges, mais aussi la soul turbulente, façon Ike & Tina Turner ou James Brown. Le jeune guitariste à l’origine de la formation s’appelle Ed Kuepper, né à Brême en Allemagne, le 20 décembre 1955.

Dès le premier album des Saints en 1977, Kuepper a un jeu très personnel. Le son y est rugueux, furieux, avec une maîtrise du riff impeccable. Il semble jongler avec l’électricité comme un magicien. On trouve chez lui la hargne de Wayne Kramer (MC5) ou la rudesse de Ron Asheton (Stooges). Mais la précision, la science du riff entêtant, est-elle totalement issue de la soul music ? Celle de Motown, de Stax, Otis Redding ou James Brow, celle de ‘Think’, ‘Cold Sweat’, ‘Super Bad’, ‘I Heard It Through The Grapevine’. Les cuivres sont ici remplacés par une guitare rêche, brutale. Le tempo s’emballe et le spleen blanc prend le pas sur la fierté noire, comme avec les Rolling Stones entre 1969 et 1972.

Dire que le premier album des Saints, appelé judicieusement I’m Stranded, est un chef d’œuvre est un euphémisme pour de nombreux amateurs. La voix de Chris Bailey n’y est pas pour rien non plus, traînante, fausse gouaille de petite frapZone de Texte:  pe, elle est beaucoup pour le côté prolo et percutant de la musique du band. Le single ‘I’m Stranded’, paru dès 1976, reste selon le Melody Maker « meilleur simple de la semaine… et de toutes les semaines suivantes ». Ramener l’album à ce seul titre est pourtant réducteur. Il y a du rock original, comme dans l’exalté ‘One Way Street’ ou l’énormissime  ‘Night In Venice’ qui mérite à lui seul l’achat du disque. Kuepper y développe un art du riff tout en dissonance, formant une cathédrale de tungstène rougeoyant. Les chorus dérapent vers la folie totale. Les gamins sont en colère. Ce chaos n’est pas sans rappeler John Coltrane. Il y a aussi ‘Kissin’ Cousins’, héritage soul, brillant de hargne et de classe voltaïque. Quelques soli font même leur apparition, sur les titres plus lents, ‘Story Of Love’. Kuepper se révèle un improvisateur concis mais brillant. L’homme semble rustre et malhabile, mais ce n’est qu’une façade. Il maîtrise son propos. Il le démontre sur deux autres très beaux disques, Eternally Yours (1978) et Prehistoric Sounds (1979). Tous deux prouvent, avec l’apparition de cuivres, l’influence de plus en plus présente du rhythm’n’blues. Deux vraies réussites artistiques, deux échecs commerciaux cuisants. La planète n’est pas prête, et ne le sera d’ailleurs jamais vraiment. Trop occupée à écouter Foreigner, Meat Loaf, ABBA ou Rod Stewart, quelques amateurs finiront par se rendre compte que la radio n’est pas le meilleur vecteur pour la bonne musique.

Zone de Texte:  Les Saints se séparent... Ils se reformeront, sans Ed Kuepper, Chris Bailey croyant réussir à reprendre le flambeau, persuadé être la force créatrice majeure du groupe. La qualité des albums des nouveaux Saints sera à des années-lumière des trois premiers disques.
Ed Kuepper, lui, entame une triple carrière pour assouvir toutes ses passions musicales. Une solo, une avec Laughing Clowns, et une avec The Aints. Laughing Clowns est plutôt post-punk, free-jazz suivant le schéma John Coltrane, intéressant mais pas facile d’accès. The Aints, plus tardif, sera psychédélique-grunge, bons mais desservis par une production d’époque minable. Et la carrière solo sera… diverse, des disques mal produits mais une qualité de compositions faisant que les titres deviennent excellents en concert.

L’homme atteint à nouveau les sommets avec deux magnifiques albums Today Wonder (1990) et Honey Steel’s Gold (1992). Il retrouve la hargne des Saints avec un spleen qu’on pourrait rattacher à la new-wave anglaise et surtout aux meilleurs enregistrements de Joy Division. Aussi brillant à la guitare qu’au chant, il devient un petit prince du rock indie. Il offre à intervalle plus ou moins réguliers de très bons disques pour un public averti. Il se frotte à toutes les ambiances, acoustiques, électriques, rock, folk, blues, jazz. La mélancolie est présente, sa musique sent la poussière australe. Le pouvoir émotionnel passe autant par sa voix, juste mais cassée, un peu limite, que par sa guitare, qui ne semble pas y toucher. Il traverse les contrées blues de plus en plus souvent.

Ed Kuepper n’a rien sorti en solo depuis 2007. Il avance toujours, et il n’est toujours pas question de reformation des Saints originaux. Grâces lui en soit rendues !

Julien Deléglise