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05/17
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Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: LITTLE WALTER Interview: SUZY STARLITE & SIMON CAMPBELL
 


Portrait
CLIFTON CHENIER


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Si cette musique ne vous fait pas remuer comme un alligator dans une mare de sauce piquante, il faut vite consulter un médecin. 

The roaring twenties
Amérique début des années 20 : la société est en pleine mutation, mais la ségrégation est toujours présente et le sera pour longtemps. Calvin Coolidge succède à Woodrow Wilson à la Maison Blanche. C’est la prohibition, Al Capone règne en maître sur Chicago et bien au-delà. Henri Ford va révolutionner l’industrie automobile avec ses méthodes de production et sortir la fameuse Model-T. Mamie Smith enregistre le premier blues de l’histoire discographique ‘Crazy Blues’, les vedettes du genre s’appellent alors Ida Cox, Ma Rainey, Alberta Hunter ou Bessie Smith. La fin de la décennie s’achèvera sur le monumental crack boursier que l’on connaît et le cortége de malheurs que cela entraînera. A cette époque, le sud des Etats-Unis n’est pas très industrialisé, en Louisiane la vie est dure pour les petits paysans. Joseph et Olivia Chenier sont métayers à Opelousas dans la paroisse de Saint Landry et ils vivent de peu. C’est un petit coin d’Amérique où les gens parlent une autre langue et écoutent une drôle de musique. Le 16 mai 1921 Olivia donne le jour à leur premier fils à l’hôpital Notre de Dame de Lourdes de Lafayette, il est baptisé Cleveland. Quelques années passent, le petit garçon vient tout juste de fêter ses quatre ans quand son petit frère vient au monde le 25 juin 1925, ses parents le nomment Clifton.

Une autre musique en Louisiane
Les deux frères grandissent, mais la vie n’est pas facile en ce temps là, les deux garçons travaillent dans les champs de coton et de canne à sucre durant leur enfance et leur adolescence. Chaque fin de semaine, leur père, Joseph Chenier, anime des bals de campagne les fameux « fais dodo » avec son accordéon, les festivités s’égayent alors aux sons de la musique traditionnelle acadienne, avec valses, two-steps et autres  polkas. Les vedettes de cette époque s’appellent Joseph Falcon, Amédée Breaux, Angelais Lejeune, mais c’est l’un des très rares accordéonistes noir à avoir enregistré, Amédée Ardouin, qui a la faveur de sa communauté. Blancs et Noirs jouent et apprécient la même musique, la musique du Bayou qui prend ses racines dans la France du 18e  siècle, même si elle s’est quelque peu (mais très peu) américanisée au fil des ans.

L’enfance de Clifton Chenier est bercée par la musique Cajun, mais il écoute aussi les enregistrements de bluesmen du Texas tout proche et du Mississippi, ce qui influencera sa carrière par la suite. Il reconnaît aussi avoir été marqué par les musiciens louisianais tels Izeb Laza, Jesse et Zozo Reynolds ou Sidney Babineau qui ont joué très tôt le blues à l’accordéon.
Malheureusement pour nous ces musiciens n’ont jamais enregistré de disques. Au début, dans les années 30 cette fusion de la musique cajun et du blues ne s’appelle pas encore Zydeco mais « French Lala ». Aller au Lala signifie alors, aller danser. En 1939, à 14 ans, Clifton Chenier apprend à jouer de l’accordéon avec son père. Son intérêt pour la musique grandit et s’affirme à mesure qu’il pratique et perfectionne son jeu sur de vieux airs français du siècle passé. Pendant quelques temps il aide ses parents à la ferme, il travaille encore dans les champs, mais en 1942, il part à Lake Charles, ville industrielle florissante qui connaît un boum économique grâce à ses installations portuaires et ses plateformes pétrolières. Dans ces années là, l’industrie réclame des bras pour soutenir l’effort de guerre demandé à la nation. La grande cité est un centre régional important pour le rhythm’n’blues. La musique est partout, à la radio, dans les juke-boxes des cafés ou sur la scène des clubs avec les orchestres locaux. Ouvrier le jour, accordéoniste le soir et le week-end, Clifton se mesure aux musiciens du cru et rôde son talent naissant. Il essaye de jouer des morceaux plus modernes, et le premier qu’il apprend par ses propres moyens, c'est-à-dire d’oreille, est un rhythm’n’blues de Joe Liggins ‘The Honeydripper’.  Les endroits où se produisent les musiciens, sont avant tout des lieux où l’on vient faire la fête et se restaurer. Les gens aiment déguster des écrevisses ou manger des pains farcis aux huîtres et boire de la bière dans une ambiance musicale survoltée avant de se lancer sur le parquet de danse. L’orchestre doit passer au-dessus des cris, des rires et des discussions animées. En 1945, Clifton Chenier trouve un emploi de coupeur de canne à sucre à New Iberia la ville berceau du célèbre Tabasco, il y reste 2 ans. En 1947, il a 22 ans, il se rend à Port Arthur au Texas, juste de l’autre côté de la frontière, où il est embauché comme chauffeur de camion dans les raffineries de pétrole Gulf et Texaco, il occupe cet emploi jusqu’en 1954.

Zone de Texte:Bon Ton Roulet – Bon Temps Rouler
Durant toutes ces années, aussi souvent que son emploi du temps professionnel le lui permet, il se produit avec son frère dans les clubs de la ville comme le « Blue Moon ». Si dans un premier temps ils jouent en duo -Cleveland assure la rythmique au rubboard (la planche à laver)- au fil des mois, d’autres musiciens se joignent à eux : un bassiste, puis un batteur, vient ensuite un guitariste et enfin un saxophoniste. Avec son « Hot Sizzling Band », il anime les soirées des deux côtés de la frontière dans des villes comme Beaumont et Houston au Texas ou Lake Charles et Opelousas en Louisiane. Sa réputation locale est solidement établie, son style et son nom commencent à attirer un grand nombre d’amateurs. Notons quand même que sa musique à cette époque n’attire que des gens issus de la communauté du pays des bayous exilés dans les centres industriels pour des raisons économiques. La diffusion du Zydeco reste confidentielle du fait de la langue créole incomprise de la population anglophone.       

Gumbo French -Zydeco
L’idiome dans lequel Clifton Chenier s’exprime et qu’il fera connaître au-delà de la Louisiane et du Texas est le Zydeco, nom qui provient de la vieille chanson cajun ‘Zydeco Pas Salé’  altération phonétique créole de « les haricots ne sont pas salés ». Le zydeco de Chenier trouve sa propre personnalité avec un accordéon très amplifié et un accompagnement plus agressif et plus percutant que dans la tradition cajun. C’est en effet dans les années 50 qu’apparaissent les grandes divergences entre les Cajuns blancs et noirs. La branche noire appelée « Gumbo French », vu son apport de divers éléments (en référence au Gumbo, plat qui intègre plusieurs viandes et légumes) se démarque de plus en plus du style joué par les blancs. En fait, si la musique de Clifton Chenier assimile toujours les vieilles chansons françaises, son style est syncopé et son jeu est soutenu par la balance d’un orchestre de rhythm’n’blues. D’autre artistes se révèlent alors aussi dans ce style comme Boozoo Chavis ou Rockin’Dopsie.

Un succès grandissant
Clarence « Bon ton » Garlow, musicien, entrepreneur de spectacles et propriétaire du club « Bon Ton Drive-in » à Beaumont dans lequel Chenier a joué 3 ans, a tourné en Californie en 1953 et 1954 et y a fait la connaissance de J.R. Fullbright,  personnage influent dans le monde de la production discographique, qui a révélé au grand public bon nombre d’artistes comme Percy Mayfield et autres. Producteur et découvreur de talent Fullbright prête une oreille attentive lorsque Garlow lui parle de Clifton Chenier. Il se déplace en Louisiane, écoute Chenier et lui dit : « Tu joues trop bien de l’accordéon pour continuer à couper de la canne à sucre. ». Il le fait entrer en studio à Lake Charles pour graver ses premiers morceaux qui sortent sur les labels Elko et Post. Sur ce premier 45 tours Elko apparaissent deux titres ‘Louisiana Stomp’ et ‘Cliston’s Blues’, et la pochette mentionne le nom de Cliston Chanier. Zone de Texte:Quatre autres titres gravés lors de ces sessions sortiront plus tard sur le label Post qui est une filiale du groupe Imperial. Le zydeco n’est encore écouté que par la communauté créole, la jeunesse américaine s’est entichée d’une autre musique, la mode est alors au rock’n’roll, les radios locales diffusent Elvis Presley, Chuck Berry, Jerry Lee Lewis ou Bill Haley, mais Clifton suit sa propre voie. Dès ses débuts, comme tout au long de sa carrière, il chante en français et en anglais. Son tout premier succès commercial en 1955 ‘Ay ! Teete Fee’ (« Eh! Petite fille ») est la reprise en créole d’une chanson de Professor Longhair ‘Hey ! Little Girl’. Tirée d’une session de douze titres, cette chanson  sort sur le label Speciality Records et le révèle à un large public. Des titres comme : ‘All Night Long’ et ‘Cat’s Dreaming’ enregistrés lors de ces sessions sont encore considérés de nos jours comme des chefs-d’œuvre de cette période musicale. Le producteur qui dirige les sessions d’enregistrement de ce label s’appelle Bumps Blackwell, et il a son idée pour mettre Chenier en valeur. Tout d’abord il vire la moitié des musiciens du groupe qui à son avis n’ont rien, à faire dans le studio. Il veut mettre le son de l’accordéon en avant, « … si on y prend pas garde, la guitare et les autres instruments couvrent l’accordéon, et cela ne veut plus rien dire », dit-il, et cet homme sait de quoi il parle, il sortira par la suite quelques tubes avec des artistes qui ont pour nom Sam Cooke, Little Richard, ou Don and Dewey. La popularité de Clifton Chenier grandit, il acquiert bientôt le titre de Roi du Sud ou Roi des Bayous. C’est à cette époque qu’il engage dans son orchestre « The Zydeco Ramblers », le guitariste Cornelius Green qui deviendra célèbre quelques années plus tard, en volant de ses propres ailes sous le pseudonyme de Lonesome Sundown, en faisant les beaux jours du label de J.D Miller : Ace Records.                                         

L’ascension
Milieu des années 50, c’est l’embellie économique aux Etats Unis. La guerre de Corée est terminée, les usines tournent à plein régime. L’american way of life est érigé en modèle, mais la guerre froide dégrade toujours les rapports est/ouest.
En 1956, Clifton franchit le pas, laisse définitivement derrière lui les champs de canne à sucre, abandonne les compagnies pétrolières et décide de devenir musicien professionnel. Il part en Californie où il se produit dans les clubs et il enregistre deux sessions pour le label Chess Records, la première en octobre 1956 à Los Angeles et la seconde un an plus tard à Chicago. De retour dans le sud, il sillonne pendant près de deux ans le Texas et la Louisiane à la tête de son orchestre partageant l’affiche avec des artistes locaux tel Lloyd Price. Durant ces deux années il croise la route d’artistes comme Etta James, Roscoe Gordon ou Jimmy Reed.
Le 28 septembre 1957, son fils C.J vient au monde. Ses parents le prénomment ainsi en hommage à ses deux grands-pères Clayton et Joseph.
Zone de Texte:En 1958, Clifton Chenier a 33 ans, il tourne beaucoup, mais il décide de se fixer à Houston pour le bien-être de sa famille. C’est là que grandira son fils. A la fin des années 50, le Rock’n’Roll est à son apogée et les musiques dites ethniques ou régionales sont en déclin mais le « Roi du Sud » tourne encore et enregistre pour les labels Zynn et Argo. Il faut attendre le début des années 60 pour que l’explosion du phénomène Chenier hors des frontières du Sud se fasse grâce au concours du producteur californien Chris Strachwitz, patron du label Arhoolie. Strachwitz est à Houston pour enregistrer le bluesman texan Lightnin’ Hopkins lorsque ce dernier l’invite un soir dans un club du quartier français pour écouter le cousin de sa femme Annette, qui n’est autre que Clifton Chenier. Ce soir là sur scène il n’y a que Clifton accompagné d’un batteur qui martèle le rythme. Strachwitz est immédiatement sous le choc, il est emballé et séduit par la personnalité et la musique de Chenier, il décide de faire un disque avec lui. Rendez-vous est pris, mais compte tenu des obligations et des emplois du temps de chacun, cela ne se fait pas rapidement. Quelques temps passent, enfin une date est fixée. Clifton entre en studio le 8 février 1964, c’est son premier enregistrement depuis 4 ans. La discussion s’installe entre le producteur et le musicien quant au choix des morceaux. Strachwitz préférant le répertoire traditionnel français, Chenier souhaitant favoriser le son plus blues alors en vogue dans la communauté noire, ils tombent d’accord en gravant une face avec two-steps et valses cajuns, l’autre avec blues et rhythm’n’ blues. Ce premier album pour le label Arhoolie s’appelle Louisiana Blues and Zydeco. La petite histoire rapporte que Clifton Chenier arrive au studio accompagné de trois musiciens complémentaires au duo originel que Strachwitz a entendu le soir de sa venue au Club du quartier français, et cela ne lui convient pas tellement, comme Blackwell quelques années plus tôt. Mais comme tout est bien qui fini bien dans les histoires de producteur, l’amplificateur du bassiste rend l’âme à peine branché tandis que celui du guitariste part en fumée. Il ne reste plus pour la session que Clifton, le batteur et le pianiste. Les premiers titres enregistrés sont ‘Ay, Ai, Ai’ et ‘Why Did You Go Last Night?’.  
L’estime et la confiance que les deux hommes ont l’un pour l’autre font que leur collaboration dure de très nombreuses années et nous vaut d’excellents albums.

Zydeco sont pas salé
Le 11 mai 1965, Clifton et son frère Cleveland sont dans les studios Gold Star à Houston en compagnie du batteur Madison Guidry. Ils ne sont que trois pour graver ce qui deviendra l’hymne du groupe « Zydeco Sont Pas Sale ».
Oh Mama ! Quoi elle va faire avec le negre ?
                       Zydeco est pas sale, Zydeco est pas sale.
                       T’as vole mon traineau, t’as vole mon traineau.
                       Regarde Hip et Taïaut, regarde Hip et Taïaut !

C’est dans les années 60 que l’orchestre prend le nom qu’il gardera dorénavant définitivement The Red Hot Louisiana Band.
Continuant ses tournées au Texas et en Louisiane, Clifton Chenier se rend en Californie en 1966 où il participe au festival de Berkeley : il y fait un triomphe. En 1969, il joue au festival de Blues de Ann Arbor dans le Michigan, ainsi qu’au Newport Blues Festival dans l’état de Rhode Island, la vague du Zydeco commence à envahir l’Amérique. La même année Chenier arrive en Europe dans la tournée de l’American Folk Blues Festival et la contagion gagne le vieux continent. Sa musique, son charisme et le fait qu’il s’exprime en français emporte l’adhésion chez nous. De nombreux adeptes s’enthousiasment pour cette musique et hormis la France, le Zydeco trouve un écho favorable en Allemagne, en Italie, aux Pays Bas et en Grande Bretagne, où de nombreux musiciens se convertissent à cette musique venue des Bayous. L’engouement du public est tout aussi vif quand Clifton Chenier se produit au Japon.

La couronne sur la tête
De retour d’Europe Clifton Chenier déclare enthousiaste et un peu pompeusement : « Je suis un vrai Français. J’ai joué en Europe, et il y a là bas plus de 500 joueurs d’accordéon. On décerne une couronne au Roi et je l’ai gagnée. Tous les accordéonistes étaient là et ils ont joué pratiquement tous la même chose, moi je suis arrivé, j’ai joué mon truc à ma manière, et ils ont vu la différence. »
Un peu plus tard, à peu près à la même époque, Clifton Chenier explique au magazine Rolling Stone : «Ce que j’ai fait, ça a été d’introduire un peu de Rock’n’Roll dans le Zydeco et de mélanger un peu tout cela. Les autres musiciens jouent le Zydeco à leur manière depuis si longtemps que ça ne change pas des vieilles mélodies françaises. J’ai été le premier à mettre de l’énergie dans tout ça. » 
Sans minimiser son talent, notons que son titre emblématique ‘Bon Ton Roulet’ n’est autre qu’une adaptation du ‘Let The Good Times Roll’ de Louis Jordan. Clifton Chenier reprend aussi quelques grands standards auxquels il donne une nouvelle sonorité tels : « What’d I Say’, ‘Choo-choo ch-Boogie’, ‘Jambalaya’, ‘My Babe’, ‘The Hucklebuck’, ‘Money’, ‘Baby Please Don’t Go’, ‘Can’t Stop Loving You’,…il traduit même certaines rengaines rock’n’roll en français, mais il ne serait pas devenu le numéro 1 du Zydeco sans ses indéniables qualités de parolier, de compositeur et sa capacité à mixer les genres.

Zone de Texte:La consécration
Durant les années 70, Clifton Chenier tourne au Canada et aux USA, il se produit même au Carnegie Hall de New-York et il est le premier musicien à faire résonner cette salle mythique au son du Zydeco. Il ouvre son concert new-yorkais sur les accords de ‘Jolie Blonde’. Mais à cette époque on le voit surtout dans les clubs texans comme le « Continental » à Houston et le « Sparkle Paradise » à Beaumont ou encore dans les boîtes californiennes de Los Angeles et San Francisco. Il participe plusieurs années de suite à la tête de son « Red Hot Louisiana Band » au New Orleans Jazz and Heritage Festival. En dehors des clubs et des festivals, il continue d’animer d’innombrables bals en Louisiane dans la région de Lafayette, et s’il est toujours sur la route dans sa grosse Cadillac pour aller d’une ville à l’autre, il a encore le temps de graver de nombreux titres pour différents labels. L’énergie de Clifton Chenier et de son orchestre semble sans limite. Qu’ils jouent devant un public blanc à la Nouvelle Orléans, ou qu’ils fassent danser les cajuns noirs de Lafayette, qu’ils soient à Houston ou à Austin, ils peuvent jouer quatre heures d’affilée sans faire de pause, pour le plus grand plaisir de l’auditoire. Tout autre que Clifton Chenier se contenterait de la moitié de ces activités, mais lui trouve en plus le temps d’animer son propre show télévisé matinal sur une chaîne locale de Lafayette. En 1975, il revient en Europe au festival de Montreux où il fait un tabac devant un public captivé et transporté par ses interventions en français patoisant dans lequel il présente ses morceaux. Il ouvre le concert par un classique de la valse cajun ‘Tu Es Si Jolie’ pour continuer par ‘Tes Z’haricots Pas Salés’, et reste plus d’une heure et demie sur scène enchaînant ballades, shuffles, blues, rumbas ou boogies, entremêlant langues anglaise et française dans un tourbillon d’harmonies et de rythmes éclatants. Ce qui caractérise Clifton Chenier, c’est qu’il a constamment élargi ses goûts musicaux en absorbant les éléments de toutes les musiques qui retenaient son attention pour y imprimer sa marque et son talent. Le critique de jazz Russ Wilson écrivit à son propos : « Chenier est un instrumentiste habile et les riffs qu’il organise dans les basses pendant qu’il joue une ligne de solo dans les aigus, sonnent comme un orchestre de Count Basie en miniature. ». Un autre critique enthousiaste du San Fransisco Chronicle, Ralph J. Gleason écrit dans les pages de son journal : « …un des musiciens les plus étonnants que j’aie jamais entendu, une façon merveilleusement émouvante de jouer de l’accordéon, de l’accordéon blues, car c’est bien de l’accordéon blues. »

La première c’est la bonne
De retour aux USA fin octobre 1975, Clifton Chenier retourne en studio et enregistre pour Arhoolie l’album Bogalusa Boogie. Durant la fin des années 70, il enregistre abondamment pour divers labels. On peut en dénombrer une demi-douzaine (Maison de Soul, Blue Star, Tomato, GNP/Crescendo, Prophesy, Caillier) avant qu’il ne signe chez Alligator. C’est sur le label GNP/Crescendo qu’il grave en 1978 un blues fabuleux ‘Cotton Picker Blues’ qui paraît sur le disque Clifton Chenier In New Orleans. Titre à ranger dans la discothèque idéale de l’amateur de blues.
Clifton Chenier n’aime pas perdre son temps dans les sessions, il ne ressent pas la nécessité de répéter et de reprendre les morceaux plusieurs fois. Son credo est : « je veux exécuter la chanson une seule fois et passer à la suivante –ne nous embêtons pas à essayer de trouver une meilleure prise, la meilleure est la première ». De fait en 1983, il décroche la récompense suprême ; un Grammy Award lui est décerné pour son disque I’m Here sorti sur le label Alligator, un enregistrement qui n’a demandé que huit heures et aucune répétition.

Zone de Texte:A la présidence
En 1984, il se rend à Washington, il est reçu à la Maison Blanche et joue devant Ronald Reagan grâce à une lettre de recommandation du gouverneur de Louisiane, Russell Long. Pour cet enfant de métayers qui est toujours resté fidèle à ses racines, c’est la consécration et la reconnaissance de son art et de son talent.
Depuis quelques années déjà, la santé de Clifton Chenier se détériore, mais porté semble-t-il par sa passion pour la musique il ne se ménage pas et ne ralentit pas ses activités. A soixante ans, affaibli par la maladie, il joue encore, mais son diabète et sa déficience rénale lui font stipuler dans ses contrats qu’il doit pouvoir avoir accès, dans les villes où il se produit, à un traitement par dialyse une fois tous les trois jours. Malgré un pied en partie amputé et son régime, il assume toujours ses concerts.
Finalement, le 12 décembre 1987, ses reins lâchent et il décède au Lafayette General Hospital. Il est enterré au cimetière de Loureauville en Louisiane.

Clifton Chenier aimait dire : « Quand j’ai débuté, je ne pensais pas qu’un jour j’irai en Europe et ailleurs, mais j’étais sûr d’une chose, la façon dont je jouais de l’accordéon me mènerait quelque part. J’ai beaucoup voyagé et dans aucun pays où je suis passé, je n’ai jamais entendu quelqu’un dire : je n’aime pas cette musique. Jamais ! Et ça, ça fait plaisir. ».

Son frère Cleveland qui a joué à ses côtés toute sa vie lui a survécu quelques années et s’est éteint le 7 mai 1991 à l’hôpital Notre Dame de Lourdes à Lafayette. Il est enterré au cimetière Saint Martin de Porres à Scott en Louisiane.
Le nom de la famille brille toujours dans le milieu du Zydeco par le talent et la gentillesse de C.J Chenier, le fils de Clifton, qui a repris la tête du Red Hot Louisiana Band. Ce dernier dit à propos de son  père : « Il jouait le Zydeco, mais il avait le blues chevillé à l’âme. Il était le Zydeco Man, mais il était aussi le Blues Man, parce qu’il était constamment en train de fredonner du Blues. »
Hommage
L’harmoniciste Kim Wilson rapporte que lorsqu’il jouait au sein des Fabulous Thunderbirds, ils aimaient se produire au club « Blue Angel » à Lafayette, car ils pouvaient y croiser les membres du Red Hot Louisiana Band et qu’il n’y avait pas deux musiciens comme Clifton Chenier. Il était et il est toujours le Roi !

Gilles Blampain
Sources : Greg Drust, Robert Palmer.

Images
En 1973, le cinéaste-documentariste indépendant, Les Blank sort Hot Pepper, film de 54 minutes consacré entièrement à Clifton Chenier. En 1974 Alain Corneau utilise sa musique pour illustrer son premier film France Société Anonyme.

Son
Discographie sélective:
Black Snake Blues - Arhoolie – 1969
Bayou Blues - Speciality – 1970
Live at French Creole Dance - Arhoolie – 1972
Out West - Arhoolie – 1974
Bogalusa Boogie - Arhoolie – 1976
Boogie in Black and White - Jin – 1976
Boogie’n’Zydeco - Maison de Soul – 1977
Zydeco Blues - Flyright – 1978
Clifton Chenier and his Red Hot Louisiana Band - Arhoolie – 1978
Clifton Chenier in New Orleans - GNP/Crescendo – 1978
New Orleans Rhythm and Blues - Sugar Hill/Chess – 1982
I’m Here Alligator - 1982
Country Boy Grammy Award Winner Caillier -1984
Mention spéciale pour le coffret 2 CD (40 titres)
Zydeco Dynamite. The Clifton Chenier Anthology - 1993 Rhino Records.