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été 19
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Portrait
CLARENCE "GATEMOUTH" BROWN
18 avril 1924 (Louisiane) – 10 septembre 2005 (Texas)


blues kansas joe mc coy
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La classe texane.

Capodastre à mi-course, pouce en gâchette, main ouverte sur le cordage, Gate sonne du bout des doigts commeBLUES CLARENCE GATEMOUTH BROWN un bassiste. Il dévide ‘Okie Dokie Stomp’ dans un tournis de manche. La section rythmique au galop, puis le plongeon des cuivres. L’orchestre de Pluma Davis fait jaillir l’éclat de Duke Ellington au cœur du rock’n’roll. Gate revient à la charge et conclut avec cette majesté placide qui signe la classe texane. Il a enregistré cet instrumental en 1954 pour Peacock, le label de Houston. C’est son morceau le plus connu, sûrement parce qu’il figure dans un album de Canned Heat, retitré ‘Hill’s Stomp’. ‘Okie Dokie’ reflète la liberté stylistique novatrice du boulet de canon texan, son swing plébéien et le travail de ses arrangeurs. On a fini par oublier l’importance qu’a eue Gate pour le rhythm’n’blues et la country du Golfe. En Europe, on s’est habitué à voir circuler cette silhouette élégante en bottes et grand chapeau de cowboy, paré du singulier prestige d’avoir défendu la loi dans un coin d’Amérique où le soleil cogne. En l’occurrence Farmington, Nouveau Mexique, dont Gate fut un court instant le shérif, conservant longtemps l’insigne de cette fonction à la boucle du ceinturon.

Gate ne témoigne pas beaucoup de gratitude à ses inspirateurs mais, à l’évidence, il a bien écouté T-Bone Walker et Louis Jordan, les big bands, beaucoup de western swing, de country, de cajun. Pas mal de blues aussi, l’insulte à ne jamais proférer devant lui. L’album du comeback s’intitule d’ailleurs The Blues Ain’t Nothing (Black & Blue, 1972). Gate peut faire résonner tous les instruments du monde. En 1945 il joue de la batterie dans l’orchestre de son unité, mais il déchire surtout à la guitare et au violon, pliant l’une aux inflexions de l’autre et inversement.

Ce jour de 1947 à Houston, T-Bone interrompt momentanément son concert au Bronze Peacock à cause d’un ulcère. Il se retire dans sa loge. Gate attrape la Gibson L5 de son idole et assure l’intérim en attendant son retour. Il ramasse 615 dollars de pourboires en un quart d’heure. T-Bone ne remonte sur scène que pour constater le hold-up. Les jours suivants Don Robey, entrepreneur voyou et taulier du club, offre à son prodige une L5 à 750 dollars, douze costumes taillés sur mesure, lui goupille une tournée dans le Golfe avec un orchestre de 23 pupitres, et monte Peacock Records pour l’enregistrer. Le premier single, ‘Mary Is Fine’/ ‘My Time Is Expensive’, clignote dans les charts nationaux, ce sera bien le seul. Un seul micro pour l’orchestre, un autre pour le chant et, les jours fastes, un micro sur l’ampli. Dans cette indigence technique, les solistes n’ont pas intérêt à s’exciter. Pourtant, le régime fortement carencé des studios de Houston ne grève nullement l’énergie de ces premières faces. Les blues lents aux élégies sarcastiques, type Côte Ouest, ne sont pas nombreux et représentent la partie la moins intéressante de ce répertoire bigarré, R&B criard sur une grosse basse de boogie-woogie (‘Mary Is Fine’ 1949), rock’n’roll fumant dans un swing d’orchestre à feu vif, apostrophes de guitare qu’on entendra plus tard dans le big band de Brian Setzer (‘Thats’s Your Daddy Yaddy Yo’ 1954), et surtout ces instrumentaux, ‘Okie Dokie’ ou ‘Boogie Uproar’ (1953), qui font tomber les gens de leur chaise.

Après dix ans de tournées, quarante titres publiés, une douzaine restés secrets, et des ventes incertaines, Gate et Robey se séparent sur ‘Just Before Dawn’ (1959). Cadeau d’adieu : Robey le laisse enfin scier son violon, ce qu’il fait avec un punch et avec une patte colorée, au moins égaux à son jeu de guitare. Dégagé des studios pendant les années 60, Gate fait de la télé. On le voit à Dallas qui dirige l’orchestre de The!!!!Beat, un programme de variété noire pour ados. On le retrouve à Nashville dans l’émission de country décontractée Hee Hay, compère du guitariste vedette Roy Clark avecBLUES clarence gatemouth brown qui il enregistrera un album en 1979 (Makin’ Music). On se l’arrache en Europe, louangé dans les milieux du blues, du jazz, du rock et de la country. En 1976 le Département d’État le sacre ambassadeur officiel de la musique américaine et lui organise des tournées culturelles en Afrique de l’Est, Japon et URSS (44 dates. Pour ainsi dire une résidence.) Il enfourne trente albums sous labels américains et européens, certains enregistrés à Bogalusa, Louisiane, où il se retrempe comme dans le sang du dragon, toujours cuivré par des arrangeurs, se réservant un after ou deux pour le violon, drainant les alluvions du Golfe. Standing My Ground (Alligator) et Real Life (Rounder) s’orientent vers un jazz swing – ‘Take The A Train’ est son myosotis – The Man (Verve) tire sur la country et le cajun. Déjà bien malade en 2005, avant que Katrina n’éparpille sa maison dans le lac Pontchartrain, Gate est évacué à Orange, Texas, où il compte quelques parents. C’est là-bas qu’il découvre le mystère d’un jour où le soleil ne se lève plus.

Christian Casoni