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05/17
Chroniques CD du mois Interview: ERIC LAVALETTE Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: LITTLE WALTER Interview: SUZY STARLITE & SIMON CAMPBELL
 


Portrait
CHUCK BERRY
18 octobre 1926 (Missouri) -19 mars 2017 (Missouri)


BLUES ARTHUR CRUDUP
blues arthur crudup
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chuck berry
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Riffs, gimmicks and rock’n’roll

Il fait partie de la mythologie américaine au même titre que les Cadillac, les Wurlitzer, les milk-shakes, les hamburgers et les blue jeans. Il a été l’incarnation des riches heures du rock’n’roll. L’air de rien, il a signé les titres les plus emblématiques du genre en racontant, tel un sociologue, des tranches de vie de l’american way of life. Son jeu de guitare est immédiatement reconnaissable et il a influencé plusieurs générations de musiciens qui ont laissé, à leur tour, leurs empreintes dans la musique populaire du XXe siècle.

C’est à Saint Louis (Missouri), ville dans laquelle elle réside que le 18 octobre 1926, Martha Berry, institutrice, épouse de Henry Berry, artisan dans le bâtiment, donne naissance à leur troisième enfant. Un petit garçon qu’ils prénomment Charles Edward Anderson. Le dimanche, Martha et Henry chantent dans les chœurs de l’église baptiste de Saint Louis dont Henry est le diacre. Elle est soprano, il est parmi les basses. Ils ne savent pas encore que trois décennies plus tard, leur fils entrera dans la légende de la musique du XXe siècle sous le nom de Chuck Berry.
Henry et Matha Berry élèvent trois garçons et trois filles. Chuck vient de fêter ses 15 ans quand l’Amérique entre en guerre dans le Pacifique et en Europe. Loin du bruit des bombes, il mène la vie à la fois insouciante et difficile de tous les adolescents, quelle que soit la génération : école, copains, sexualité, musique et parents sur le dos. A la radio il écoute les big bands en vogue, le blues de la communauté noire, la country music très répandue sur les ondes, mais son idole se nomme Nat King Cole (plus tard il citera aussi Louis Jordan et Muddy Waters). Chuck apprend à jouer de la guitare au lycée et bénéficie du soutien et des encouragements de son professeur de musique, madame Julia Davis.
Les années passent et malheureusement, il n’y a pas que l’école et la musique. De mauvaises fréquentations, des rêves d’aventures et de voyages sans rapport avec le pécule amassé grâce à de petits boulots et l’équipé sauvage de trois jeunes gens tourne mal. A 18 ans, Chuck et deux de ses camarades partent en voiture vers l’Eden californien. Ils n’atteignent pas Kansas City que leurs poches sont déjà vides. L’un des trois garçons a la lumineuse idée de braquer avec une arme la caisse d’une boulangerie. Tout se fait dans la facilité, alors pourquoi ne pas recommencer ? Sauf que la seconde fois ils se font prendre. Jugement éclair. En 21 minutes, ils sont condamnés à dix de prison ! Direction le pénitencier d’Algoa. L’avenir paraît sombre, mais grâce à sa bonne conduite, Chuck Berry est libéré sur parole au bout de  trois ans. A 21 ans le voilà dehors avec l’envie de réussir. Il arrête les bêtises et se met sérieusement à la guitare. Il fait son apprentissage musical avec différents orchestres qui se produisent dans les bars de Saint Louis. En octobre1948 il passe devant monsieur le maire et épouse Themetta Suggs.
Vers 1951 il enregistre quelques compositions personnelles sur son magnétophone. Début 1952, il forme en compagnie du pianiste Johnnie Johnson et du batteur Ebby Hardy le Chuck Berry Combo, qui passe dans des clubs comme le Huff Gardens, le Moonlight Bar ou le Crank Lounge. Ils jouent des standards du rhythm’n’blues, de la country music et, bien entendu, des succès de Nat King Cole. Il se demande encore à cette époque si, pour gagner sa vie, il sera coiffeur, chanteur ou photographe.
A cette époque en Amérique, tous les rêves semblent permis. Au début des années 50, les Etats Unis vivent leur âge d’or. La guerre de Corée a pris fin, les usines tournent à plein, c’est l’expansion économique. La jeunesse veut vivre différemment. Le rock’n’roll va surgir.

En 1955, alors qu’il a un contrat de longue durée au Cosmopolitan de Saint Louis, durant une période de vacances, Chuck monte à Chicago et fait la tournée des clubs les plus réputés. Il fait la connaissance de Muddy Waters qui lui prodigue conseils et encouragements. Chuck lui parle de son désir de faire un disque. Muddy le recommande à Leonard Chess, patron du fameux label à qui il fait passer les démos enregistrées par Chuck. Chess est très impressionné. Une des chansons, intitulée Ida Mae,retient son attention. Chuck est convié à se rendre aux studios du 2120 south Michigan avenue. Il y fait la connaissance de l’omnipotent Willie Dixon qui dirige les sessions Chess.

Saint Louis… Chicago
Dixon lui conseille de revoir sa chanson et de fusionner blues et country music dans son jeu de guitare accrocheur. Ida Mae devient Maybellene. La séance d’enregistrement a lieu le 21 mai avec Chuck Berry à la guitare, Johnnie Johnson au piano, Willie Dixon à la contrebasse, selon différentes sources la batterie est tenue par Ebby Hardy ou Jasper Thomas. La seconde chanson enregistrée ce jour là est un superbe blues : WeeWee Hours.
Une fois l’enregistrement pressé, Len Chess fait parvenir le disque au très influent DJ new yorkais Alan Freed, qui le passe pratiquement en boucle dans son émission. On ne peut espérer meilleur lancement. Avec ce premier titre Chuck fait un carton. Sa chanson est classée en tête des hit-parades dans les catégories rhythm’n’blues, country et pop. Plus tard Billboard Magazine lui décerne une récompense pour le meilleur disque de rhythm’n’blues du pays, le disque le plus joué dans les juke-boxes et le disque le plus diffusé sur les stations de radio américaines. L’enthousiasme de Chuck Berry est cependant refroidi par la dure réalité du show-business. Le copyright de la chanson mentionne les noms de Berry, Alan Freed et Russ Fratto. En effet si Freed assure le succès du titre en le diffusant très largement sur les ondes, il veut être payé en retour. Cette pratique est courante, mais Chess n’en a pas parlé à Chuck. A peu près au même moment, Berry apprend que son premier road manager Teddy Reig a détourné à son profit des sommes qui lui revenaient. Il réalise alors qu’une complète indépendance sera la clé de son succès à long terme. Il prend en charge ses propres affaires, ce qui le fera souvent passer pour un emmerdeur de première auprès des professionnels du show-biz.

Maybellene est le premier titre d’une longue série qui verra le nom de Chuck Berry en tête des classements. Entre 1956 et 1960, dix-huit de ses chansons sont classées parmi les meilleures ventes: Roll Over Beethoven, School Days, Oh Baby Doll, Rock’n’roll Music, Brown Eyed Handsome Man, Johnny B. Goode, Memphis Tennessee, Sweet Little Sixteen, Little Queenie, Sweet Little Rock And Roller, Merry Christmas Baby, Back In The USA, Anthony Boy, Almost Grown… Personne ne sait encore que ces compositions passeront à la postérité.
La palette de Chuck Berry est assez étendue. Il écrit paroles et musiques. Il joue et chante le blues comme un vieux hobo, il a le gimmick entêtant et tire de sa guitare des sons nerveux. Il sait manier l’humour et parler aux teenagers de leurs problèmes quotidiens. Son jeu de guitare inventif (maintes fois copié), ses mimiques, sa voix et sa silhouette élégante plaisent à la jeunesse. Certains appellent ça le charisme, d’autres le temps des idoles.
En ce temps-là les jeunes Américains s’enflamment pour Elvis Presley, Eddie Cochran, Jerry Lee Lewis, Buddy Holly, Little Richard, Carl Perkins, Bill Haley, Gene Vincent, Fats Domino et quelques autres. Excusez du peu ! Cette musique fait tomber les barrières raciales de l’Amérique puritaine. L’establishment voit cela d’un très mauvais œil. Haro sur le rock’n’roll !

Chuck creuse son sillon et accumule les succès. Il a un sérieux avantage sur les autres, il signe ses propres chansons. Les grands auteurs de cette époque, qui laisseront leur nom dans l’histoire du rock, opèrent souvent en duo ou en trio : Leiber et Stoller, Pomus et Shumann, les frères Holland associés à Lamont Dozier. Berry travaille en solo. Il pense avoir un truc infaillible pour que ses chansons passent sur les radios à travers les États-Unis. Il compte sur le côté chauvin des animateurs radio et cite les noms des États ou des villes dans ses textes. Dans Sweet Little Sixteen, c’est tout juste s’il ne cite pas Hawaï et l’Alaska.

Maybellene, Carol, Nadine et les autres
Fin 1955, il participe aux grandes tournées rhythm’n’blues et se produit dans les théâtres, les stades, les auditoriums, les night-clubs, partout où l’on peut jouer. Plus tard il part au Canada, au Mexique, à Hawaï, à la Jamaïque et même en Australie. Fin 1957, c’est un vrai marathon : il fait une incroyable tournée de 75 villes en 75 jours. Un triomphe ! Mais il trouve son statut de star en apparaissant dans divers films : « Rock, rock, rock » (1956), « Mr. Rock’n’roll » (1957), « Jazz on a summer day » (1959, documentaire sur le festival de Newport 58 où il s’est produit), et « Go Johnny go » (1959).
Il est le seul artiste engagé trois années de suite (56/57/58) dans le « Super Attractions Big Show of Stars ». Il participe à des spectacles où se produisent des musiciens aussi différents qu’Elvis Presley, Mahalia Jackson, Eddie Cochran, Ray Charles, Joe Turner, Ella Fitzgerald, ou Gerry Mulligan.

Ses performances live sont très spectaculaires, pour sa musique mais aussi pour sa fameuse marche de canard (le duck walk), qui est sa signature scénique et lui vaut le surnom de crazy legs.
En 1958 il fait partie des célèbres tournées « Big Beat » organisées par Alan Freed. On retrouve, parmi de nombreux artistes qui n’ont pas inscrit leurs noms au panthéon du Rock, des valeurs sûres comme Buddy Holly, Jerry Lee Lewis, les Everly Brothers, Bill Haley, Frankie Avalon, Bo Diddley, Duane Eddy. Ils drainent des foules de teenagers blancs et noirs enthousiastes, à travers tous les États-Unis. Fin 1959, début 1960, il est la tête d’affiche de ces tournées. La particularité de Chuck Berry : il n’a pas d’orchestre attitré. Conscient que n’importe quel musicien connaît son répertoire, il part en tournée, seul avec sa Gibson. En lever de rideau, quand les membres de l’orchestre veulent connaître l’ordre des morceaux et lui demandent : « Qu’est-ce qu’on joue ? », ils s’entendent répondre : « du Chuck Berry ! ». Chuck démarre. Peu importe le morceau, la tonalité, le changement de rythme, les musiciens doivent suivre et s’adapter. Une intro énergique de 18 notes, reconnaissable entre toutes, un gimmick particulier qui est sa marque de fabrique, un chapelet de notes claires mi-blues/mi-hillbilly sur un rythme enlevé, soutenu par un beat métronomique : c’est ça, la Berry’s touch !

Un succès impardonnable !
Hit-parade, cinéma, tournées, télévision, avec un tel succès le compte en banque de Chuck Berry a rapidement pris de l’embonpoint. En peu d’années le rock business a déjà fait quelques millionnaires. Dès 1957 il place son argent et achète un grand terrain à Wentzville, à environ 50 kilomètres à l’ouest de Saint Louis. Il y fait construire un club, le Bandstand, qui ouvre ses portes en mars 1958. Le club se situe au cœur d’un quartier bourgeois blanc et dans cette Amérique ségrégationniste des années 50. Même si la foule qui s’y presse ne crée aucun problème, même si le propriétaire est un artiste de music-hall à succès, cette initiative est perçue comme un défi aux autorités locales. Il ne faut pas attendre longtemps pour que la police de Saint Louis ferme l’établissement début 1960, suite à un scandale qui devrait mettre fin à la carrière de Chuck Berry.
Le 1er décembre 1959 alors qu’il joue à El Paso (Texas), Chuck fait la connaissance d’une jeune indienne originaire de Yuma (Arizona). Il lui propose de travailler comme hôtesse au vestiaire de son club, elle accepte. Elle est remerciée au bout de deux semaines. Après avoir vécu de ses charmes durant quelques nuits dans un hôtel de Wentzville, elle appelle la police de Yuma afin de trouver un moyen honorable pour revenir chez elle. Chuck Berry est arrêté, accusé d’avoir fait passer une frontière d’État à une femme dans un but immoral. Un premier jugement le déclare coupable, mais le verdict est annulé car il est prouvé que le juge a tenu des propos racistes à son égard. En octobre 1961, un second jugement débouche sur la même sentence. Chuck Berry est condamné à trois ans de prison et 10 000 dollars d’amende. Même si on peut douter de l’équité de la justice américaine des années 50 face à un accusé noir, les faits sont là et la carrière de Chuck Berry part en vrille.

Il faut bien le reconnaître, le rock’n’roll a vécu son âge d’or et le temps n’est plus au beau fixe. En 1959 Buddy Holly se tue dans un crash d’avion, en 1960 Eddie Cochran disparaît dans un accident de voiture. Au début des années 60 Jerry Lee Lewis a des démêlés avec la justice et ne tourne pratiquement plus. Elvis est piégé par Hollywood. Bill Haley aimerait bien retrouver le succès. Little Richard et Gene Vincent se produisent dans le cadre de petites tournées européennes. La société bien pensante, qui voyait dans le rock’n’roll une émanation diabolique, a eu sa peau. Les artistes rebelles sont remplacés par de pâles imitations qui se nomment Dion, Ricky Nelson, Paul Anka…
Le 19 février 1962, Chuck Berry entre en prison pour vingt mois : sacré coup dur. On peut enfermer l’homme, mais sa musique reste à l’extérieur. Le rock a besoin de sang neuf ! En Europe ça bouge. De jeunes musiciens émergent en interprétant les standards du blues et du rock’n’roll. En 1963, les premiers enregistrements des groupes qui vont révolutionner la musique de la nouvelle décennie sont mis sur le marché. Les Beatles reprennent Roll Over Beethoven, les Rolling Stones: Come On et Bye Bye Johnny, les Animals: Gotta Find My Baby, I’m Almost Grown, Let It Rock, aux États-Unis les Beach Boys sortent Surfin’ USA, repris de Sweet Little Sixteen. Belle aubaine pour un retour sous les projecteurs. Malheureusement, Chuck est en prison jusqu’à fin octobre 63. Il purge la peine dans son intégralité.

Rock’n’roll music
Septembre 1963, l’Amérique est sous le choc pour un motif plus important. John Kennedy est assassiné à Dallas. Les faits divers sont relégués en dernière colonne et, à cette époque, les stars du rock ne figurent pas la une des journaux.
En 1964 les Beatles font un hit mondial avec Rock’n’Roll Music, les Stones explosent avec Carol et reprennent Around And Around, You Can’t Catch Me et Talkin’ About You. Plus tard ce seront les Dave Clark Five, les Cream, Tom Jones et les Yardbirds. Les jeunes fans des groupes britanniques n’ont peut-être pas entendu parler de Chuck et se demandent qui est ce Berry qui signe les succès de ces nouvelles idoles du rock.

Entre février 64 et mars 65, Chess sort six 45-tours qui entrent dans le Top-100 : No Particular Place To Go (n°10), You Never Can Tell (n°14), Nadine (n°23) et Promised Land (n°41). Tous ces titres ont été écrits sous les verrous à Springfield, Missouri. Le dernier titre au classement Dear Dad (n°95) sera le dernier succès de Chuck Berry, avant une longue traversée du désert de sept ans.
Juste avant la déferlante anglaise sur les États-Unis en 1964, Chuck fait avec Carl Perkins une grande tournée au Royaume-Uni. Le succès est au rendez-vous.
En 1965, il apparaît dans le concert filmé du TAMI show (Teen Age Music International), au côté des Rolling Stones, des Beach Boys et autres groupes en pleine ascension.
En 1966 il quitte Chess et signe chez Mercury. Si l’entreprise familiale Chess s’accommodait des toquades de Chuck Berry, une société structurée comme Mercury ne peut pas laisser un artiste ruer dans les brancards. D’incessantes bagarres avec les producteurs et le peu d’enthousiasme à vouloir chercher une nouvelle couleur musicale, plus au goût du jour, produisent une série de disques sans saveur et une resucée d’anciens tubes. En 1968 sort l’album From Saint Louis To Frisco. Seul Live At The Fillmore en compagnie du Steve Miller Band, sorti en 1967, reste une production intéressante de cette période.
L’année 1968 est marquante à différents égards. Les événements qui agitent la France trouvent écho un peu partout à travers le monde. New York, Chicago, Los Angeles voient leurs campus universitaires en rébellion. Richard Nixon entre à la Maison-Blanche. L’Amérique s’enfonce au Vietnam. En septembre Martin Luther King est assassiné à Memphis.

Legends revival

Côté show-business, Elvis Presley revient sur le devant de la scène en 1968, dans un grand show télévisé sur NBC. Cet épisode fait renaître un regain d’intérêt pour les vedettes du début du rock’n’roll. Des tournées avec Little Richard, Bill Haley, Jerry Lee Lewis, Bo Diddley et Chuck Berry s’organisent aux États-Unis et en Europe. Chuck, qui a toujours été un grand showman, attire à présent les fans des premières heures plus les fans des Beatles et des Rolling Stones, lesquels souhaitent découvrir en chair et en os l’inspirateur des grandes rock stars du moment.
Le Toronto Rock’n’roll Revival Festival de 1969 fait aussi appel à la vielle garde. L’affiche annonce Jerry Lee Lewis, Little Richard, Bo Diddley et, bien sûr, Chuck Berry. Les autres artistes sont John Lennon et le Plastic Ono Band, les Doors, Screamin’ Lord Sutch et Alice Cooper.
En 1970, Chuck Berry signe à nouveau avec Chess Records, mais l’affaire familiale s’est muée en entreprise « performante ». En janvier 1969 Chess a été vendu à GRT, grosse société produisant des bandes magnétiques. En octobre de la même année Leonard Chess meurt, laissant la direction à son fils Marshall et à son frère Phil, mais ils ne restent pas deux ans à la tête de ce qui fut l’un des fleurons des labels de blues. Avant de partir, ils font renaître ce qui faisait la magie de Chuck Berry avec le disque Back Home, un de ses meilleurs enregistrements depuis 1964.
Début 1972 Chuck se produit en Angleterre, au festival de Coventry. Sa prestation est gravée sur l’album The London Chuck Berry Sessions. La reprise live de Reelin’ And Rockin’, tirée de cet album, se place n°27 au hit-parade. En juillet de la même année, il est n°1 du hit-parade avec My Ding-A-Ling devant Burning Love, interprétée par Elvis Presley. Il attendait ce succès depuis longtemps et, comme il détient tous les droits de cette chanson, il tire le jackpot. Toujours en 1972 (mois d’août), il figure en tête d’affiche du Wembley Rock’n’Roll Festival.

Toujours là
A partir de cette époque, Chuck Berry privilégie la scène et laisse tomber les studios. Mais la magie du marketing fait que, pendant près de quinze ans, un prétendu nouvel album sort chaque année.
En 1972 Mercury publie St Louis To Frisco To Memphis, puis on voit apparaître dans les bacs des rééditions des enregistrements Chess de la grande période : quatre excellents volumes titrés Golden Decade paraissent entre 1972 et 1976. Au fil des ans, on a bien sûr droit aux inévitables  Greatest Hits, Chuck And His Friends, Flashback, All Time Hits, Alive And Rockin’ et toutes les déclinaisons du genre.
En 1978 sort sur les écrans « American Hot Wax », film consacré à la vie d’Alan Freed dans lequel Chuck Berry, Jerry Lee Lewis et Screamin’ Jay Hawkins interprètent leurs propres rôles. Effet de nostalgie, mode rétro, revival, peu importe le terme utilisé, la magie opère encore et, dans la foulée, Chuck se fend d’un disque intitulé American Hot Wax. Pourquoi chercher la complication ?
En 1979 le label Atco sort le LP Rock It. En 1980 Mercury édite Rock ! Rock ! Rock’n’Roll !
En 1982 sortent deux volumes : Toronto Rock’n’Roll Revival 1969 (pourquoi si longtemps après ? Mystère !). Retro Rock, Chuck Berry Picture Disc et autres Live complètent la collection. En 1983 on fait du neuf avec du vieux, Chess va chercher dans les fonds de catalogue pour sortir Chess Masters et,trois ans plus tard en 1986, le label chicagoan nous gratifie de deux LP intitulés: Rock’n’Roll Rarities, des fois que les fans soient passés à côté de certaines sessions… Ce serait dommage pour le compte d’exploitation !

Depuis le milieu des années 50, l’auteur/compositeur Chuck Berry a été repris par une foule d’artistes aussi différents qu’Elvis Presley, Paul Anka, Count Basie, Eric Clapton ou les Kinks. Cet engouement ne s’est pas éteint avec les années puisque, dans les décennies 70 et 80, ses œuvres sont reprises par Greatful Dead, Johnny Rivers, Rory Gallagher, Santana, Linda Ronstadt, Bruce Springsteen, Emmylou Harris, Rod Stewart, Waylon Jennings, Bob Seeger, Ted Nugent, Elton John, Scorpions, AC/DC, David Bowie, Judas Priest, John Lennon, George Thorogood, Peter Tosh, et quelques autres qu’il serait fastidieux de citer, sans parler des adaptations faites par des artistes étrangers (cf. Eddy Mitchell, Johnny Hallyday). On voit bien que des stars de la country music aux hard-rockers en passant par le reggae, les mélodies et les textes de Chuck Berry accrochent tout le monde.
C’est à son universalité qu’on reconnaît un véritable artiste et, incontestablement, Chuck Berry est parmi les plus grands créateurs de la musique populaire américaine du XXe siècle. On imagine aisément qu’avec un si grand nombre de reprises au catalogue, les droits d’auteur de Mr. Berry doivent être plus que confortables.

Hail ! Hail ! Rock’n’Roll
Au grand plaisir de ses fans, Taylor Hackford (réalisateur « d’Officier et gentleman »), tourne un film documentaire de deux heures sur sa vie et son œuvre. Le fil conducteur de « Hail ! Hail ! Rock’n’Roll ! » est le concert qu’organise Chuck au Fox Theatre de Saint Louis pour son 60e anniversaire. Nous suivons les répétitions puis le show, séquences entrecoupées d’interviews de parents, d’amis et de collègues. L’auteur dresse ainsi le portrait de l’homme autant que de l’artiste.
Le film débute avec les frères et sœurs Berry. Les témoins suivants nous sont plus familiers : Little Richard, Bo Diddley, Roy Orbison, Jerry Lee Lewis (qui rapporte ce que sa mère lui disait à la fin des années 50 : « Toi et Elvis vous êtes bons, mais vous n’êtes pas Chuck Berry ! », réplique difficile à accepter mais qu’il admet avec le recul des années). Don et Phil Everly, Linda Ronstadt, Etta James, Robert Cray rendent eux aussi hommage au maître. Les moments les plus savoureux du film sont sans conteste les scènes de répétition, où Chuck reprend un peu sévèrement Keith Richards ou Eric Clapton sur la façon de jouer une intro. Les deux rock-stars, guitaristes adulés, sont un peu comme des gamins devant leur idole. Et c’est vraiment ce qu’ils sont, en fait !
Quand on est un guitariste médiatisé depuis plus de vingt ans, il est difficile de mettre son ego dans sa poche. Keith Richards, penaud comme un adolescent qui n’a pas bien fait ses devoirs, conteste, râle un peu et dit en substance : « Ce morceau, ça fait plus de vingt ans que je le joue, je commence à le connaître ». Chuck Berry : « Peut-être, mais c’est moi qui l’ai créé ! ». Un peu plus tard, le guitariste des Stones apporte ce commentaire : « Il n’y a qu’un seul mec qui puisse m’engueuler sans que je lui mette ma main sur la figure, c’est Chuck Berry ! ».
Les répétitions et la mise en place du concert ne se font pas avec facilité. Le professionnalisme de Clapton, la rigueur de Keith Richards habitué à canaliser l’énergie des autres musiciens, sont battus en brèche par la désinvolture de Chuck qui s’est toujours comporté en électron libre. Ce n’est pas à soixante ans qu’il va changer. L’apothéose du film est, bien entendu, ce concert où chacun y va de son hommage au maître et semble fier et heureux d’être de la fête.
Ce film permet aussi de découvrir la propriété de Chuck Berry, dont l’environnement paysager est une copie réduite du Hyde Park londonien. Alors Chuck, mégalo ou clin d’œil à un pays dont les artistes ont copieusement puisé dans son répertoire ?

Les derniers feux du rock’n’roll
L’activité de Chuck Berry diminue durant la décennie suivante. Retraite de star, désaffection des média, en tout cas un repos bien mérité. Dans les années 90, ses apparitions se font plus rares. On le voit, à l’occasion, dans des émissions de télé où ses fans ne l’attendent pas et, si on apprend par la suite qu’il monnaye très cher ses prestations, la présence de Chuck Berry est toujours une plus-value intéressante pour un producteur. De temps à autre quelques lignes dans un magazine nous parlent de lui. Personne ne l’a oublié, il fait désormais partie des classiques. Quelques festivals rock ou jazz le mettent à l’affiche, mais ce ne sont plus les grandes tournées trépidantes d’antan. Il est entré dans la légende depuis longtemps et son nom attire désormais un public, uniquement désireux de voir un mythe encore en activité.
Les feux du rock’n’roll n’en finissent pas de mourir. Comme les braises d’un incendie qui a ravagé un paysage, les derniers foyers témoignent de la violence de l’embrasement mais les cendres fertiliseront le sol pour les décennies à venir. Chuck Berry a été un des pionniers du genre qui a bouleversé le plus en profondeur le monde musical du siècle dernier et changé l’attitude de la jeunesse face à la société. Qu’il en soit loué. Il a suscité la vocation de toute une génération de musiciens à travers le monde, mais il arrive un moment où l’homme n’a plus l’entrain et l’ardeur d’autrefois. Le rock’n’roll est le privilège de la jeunesse.
Ce sont la fougue, la révolte, les facéties, la turbulence, qui en font un art à part et une attitude spécifique. Les stars du rock vieillissantes sont trahies par leur création et Chuck Berry n’échappe pas à la règle. La rock’n’roll attitude ne sied pas vraiment aux seniors, c’est là son côté tragique.
Le XXIe siècle naissant célèbre les cinquante ans du rock’n’roll, Chuck est toujours là, tant mieux ! Témoin privilégié et acteur à part entière de cette page d’histoire, il a son mot à dire.
Le cas de Chuck Berry est intéressant dans le sens où cet artiste a tout donné durant les dix premières années de sa carrière, entre 1955 et 1965, et a vécu sur cet acquis pendant les quarante années suivantes en gardant l’aura de ses débuts. En général les artistes qui bénéficient de l’attrait du public, sans renouvellement de leurs créations, sont morts au sommet de leur art et laissent des regrets comme Buddy Holly, Eddie Cochran ou Jimi Hendrix. En cela, Chuck Berry est bien un cas à part. Comme l’a dit John Lennon : « Si vous deviez donner un autre nom au rock’n’roll, vous devriez l’appeler Chuck Berry ».
Mais à l’occasion de ses 90 ans, Chuck Berry crée la surprise, il annonce la sortie d’un nouvel enregistrement en 2017. Le précédent, Rock It, remonte à 1979. Dédié à son épouse Themetta, ce nouvel album enregistré à Saint-Louis et majoritairement composé de titres originaux est simplement intitulé Chuck.

Rock’n’roll across the universe !
Quand en 1977, la NASA a décidé d’envoyer les sondes spatiales Voyager I et II aux confins de l’univers, à la rencontre d’une éventuelle civilisation extra terrestre, les responsables du projet se sont interrogés sur le contenu qui représenterait le mieux la planète des hommes. Ces vaisseaux ont donc été chargés de données scientifiques, de messages enregistrés en différentes langues, de musiques choisies parmi les grands compositeurs classiques, d’airs folkloriques des différents coins de la terre, de jazz, de blues… et Johnnie B. Goode a fait partie du voyage. En effet, ce titre de Chuck Berry fera peut-être se trémousser un teenager d’une autre galaxie, mais nous ne le saurons jamais.

Chuck Berry a tiré sa révérence le samedi 18 mars 2017 à l'âge de 90 ans. Le porte-parole de la police du comté de Saint Charles dans le Missouri a déclaré : « Charles Edward Anderson Berry Sr. a été trouvé inanimé par les secouristes et son décès a été prononcé à 13h26 ».
La musique est en deuil : Long Live Rock’n’roll !

Gilles Blampain

chuck berry