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04/17
Chroniques CD du mois Interview: BERNARD SELLAM Livres & Publications
Dossier: BLUES & FLAMENCO (suite) Portrait: CHUCK BERRY Interview: DARIOS MARS & THE GUILLOTINES
 


Portrait
BLIND WILLIE McTELL
Willie Samuel McTier, 1898 (Georgie) – 1959 (Georgie)


blues jerrry deewood
blind willie mc tell
blind willie mctell





Atlanta. Ed Rhodes tient le magasin de disques à l’angle de la 13th et de Peachtree. Il lit le bouquin de Sam Charters : ‘The Country Blues’. Ça alors, on y cause de l’aveugle qui chantait derrière le Blue Lantern… Et ce mec est en train de devenir un vrai gibier d'encyclopédiste ! A l’époque Rhodes possédait un magnéto, il avait pas mal insisté pour que l’aveugle vienne enregistrer quelques titres dans son magasin. Oh, l’homme n’avait pas fait d’étincelles, il était déjà bien malade et rongé par la gnôle. Les bandes de la session moisissent toujours là-haut, dans un placard. Plus tard, Rhodes a l’idée de passer à la Lighthouse, un centre social pour aveugles, histoire de prendre de ses nouvelles. On lui remet une fiche : décédé. Comment décédé ? Juste au moment où le blues agricole sort des oubliettes ? La dernière session de Willie s’était donc déroulée dans sa boutique ?
Willie tape la 12-cordes comme la plupart des guitaristes du coin, mais lui la joue souple comme sur un cordage de six, et sans onglets. Ses disques ont déridé tout un tas d’adolescents déprimés qui entraient dans le folk comme dans un orphelinat existentiel. Peu de bluesmen ruraux ont gravé autant de cires que lui. Entre 1927 et 1956, il tombe 120 faces en quatorze sessions, celle de Rhodes incluse. Et dans cette foison, pas un seul hit ! Même pas le ‘Statesboro Blues’ de 1928 que les frères Allman profileront comme une torpille. Aucun bluesman, disparu avant le revival des années 60, n'a été interviewé trois fois. Lui, si. Reste à savoir qui on pensait interviewer. Blind Willie McTell ? Blind Samuel ? Barrelhouse Sammy ? Hot Shot Willie ? Georgia Bill ? Pig'n'Whistle Red ? Ou peut-être Doog, le surnom sous lequel il est connu à Atlanta. Sa date de naissance est aléatoire et son nom de famille, tout autant. Son père s’appelle McTier, il poche dans l'alcool et ne rentre plus chez lui. N’empêche, Willie mène une existence supérieure aux standards de sa caste. Enfant, il fréquente des écoles pour aveugles et apprend à lire le braille, un exemple d'alphabétisation exceptionnel dans ce quart-monde rural. Adulte, il dispose de revenus suffisants pour permettre à son épouse de préparer une école d'infirmière. Willie chante dans les parkings et les restaurants. Au Pig'n'Whistle, un drive-in barbecue, il met en musique la commande des clients. Mais il se produit surtout en professionnel dans les théâtres, barrelhouses, medicine-shows, carnavals, expositions agricoles, etc. Autre singularité : son public est noir et blanc. Blues pathétiques, rags haletants, galéjades folks, ballades, chansons hillbillies, rengaines populaires, gospels qui swinguent comme une église pleine de monde, son répertoire draine tous les âges, tous les sexes, toutes les races.

Willie chante du nez avec un débit vivace et heurté. Il reste pudique sur la mélodie, pourtant omniprésente mais laissée en filigranes… Bob Dylan ! La Stella 12-cordes ouvre un faisceau de voix, de contrechants souterrains, monte des escaliers (‘Broke Down Engine Blues’), descend des slides qui posent la chanson sur un oreiller (‘Love Changing Blues’), accélère sans crier gare, ou démarre une variante qui modifie le registre dans une résolution toujours euphonique. Willie sait jouer sobrement folk quand une partenaire lui donne la réplique (‘Ticket Agent Blues’), ou qu’il a besoin de parler au bon Dieu (‘How About You’). Malgré cette patte magnifique, à cause d’une inextinguible soif d'indépendance, il ne sera jamais le maestro entouré de disciples qu’il méritait d’être. Encore un paradoxe : ce piètre vendeur de chansons a toujours été très recherché par les producteurs. Il les fascinait par sa personnalité, la qualité de ses gravures et l'envergure de son répertoire.
Willie compense sa cécité par une mémoire de latiniste et une oreille bionique. Ces deux antennes sensorielles expliquent sans doute la richesse de sa palette et les contrastes si nuancés de son jeu et de son chant. Si, malgré sa virtuosité, il n’est jamais cité comme une référence technique de son vivant, humainement, personne n’est plus mythique que l’énigmatique Willie à Atlanta. On raconte qu'il a un œil dans l'oreille. Il peut claquer de la langue et se diriger à l'écho. Aveugle de naissance, du fond de ses ténèbres, il s'est griffonné un plan d'Atlanta d'une précision déconcertante. Après une séance pour les Lomax, il monte dans leur bagnole et les guide à travers la ville jusqu'à leur hôtel. Il circule avec une aisance inexplicable dans le métro new-yorkais. Il achète ses billets de train et sillonne le pays avec guitare et bagages, de New York à Oakland, des chutes du Niagara aux stations balnéaires de Floride, et revient toujours vers ses pénates, Atlanta, Statesboro, libre, seul et sans lumière. Et un jour de 1982, Bob Dylan, son fils prodigue, lui réserve sa plus belle chanson. ‘No one can sing the blues like Blind Willie McTell.’
Christian Casoni