blues again en-tete
09/21
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Portrait
BLIND WILLIE JOHNSON
22 janvier 1897 (Texas) – 18 septembre1945 (Texas)



blues kansas joe mc coy
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Eternel tocsin

Samson a les yeux crevés. Il va faire tomber le temple de Dragôn sur les Philistins. 1929. Willie Johnson, aveugle comme SamsBlues blind willie johnsonon, enregistre à la Nouvelle-Orléans. Comme c’est dans la rue qu’il chasse les meilleurs dollars, il empoche son canif, prend sa Stella et descend sur Canal Street. ‘If I Had My Way I’d Tear The Building Down’. Posté devant la maison fédérale des douanes, il chante l’histoire de Samson de sa voix phréatique, avec cette ferveur agressive qui fascine les passants. Croyant qu’il exhorte la foule à démolir l’immeuble des douanes, la foule ameute les flics qui l’enchristent dans un grondement d’émeute.
Le journal The Bookman l’avait un jour décrit comme un dangereux illuminé.
On sait qu’il a longtemps habité à Marlin, Texas, et qu’il n’est pas né aveugle.
A-t-il été vitriolé par sa belle-mère ?
A-t-il scruté trop longtemps l’éclipse du 30 août 1905 ?
Dans quelles circonstances Willie est-il allé à la rencontre de Frank Walker, le plénipotentiaire de Columbia, en 1927?

Walker a monté une expédition à Atlanta, il descend maintenant sur Dallas avec ses ingénieurs du son. Les musiciens du cru trouvent, dans les petites annonces, l’adresse de l’hôtel où Walker a posé son studio volant, et convergent vers les bas-fonds de Deep Ellum. Walker fait le tri et réserve les élus, selon la couleur de leur peau, dans les petits hôtels du quartier. « Ils enregistrent, rentrent chez eux avec un disque sous le bras et se prennent pour le président des États-Unis ! »
Le 3 décembre 1927, un assistant vient chercher Willie dans sa piaule, c’est son tour de passer devant le micro.
Un bluesman à disques multiplie les gigs dans les clubs ; un chanteur évangéliste à disques excite la demande des églises et des conventions religieuses. Mais, gaffe, Willie n’est pas un de ces vendeurs de bibles faméliques. En 1927, il est déjà une vedette au Texas, coiffure au quart de poil, costume au compte-fil, avec cette voix unique au monde que le musicologue Marck Humphrey appelle « fausse basse africaine ». Willie en impose et la graisse lui tient bien à la paume : six titres à 50 dollars pièce, trois 78 tours rondement vendus.
Willie sera rappelé trois fois encore par Columbia : le 5 décembre 1928 à Dallas, les 10 et 11 décembre 1929 à la Nouvelle-Orléans, le 20 avril 1930 à Atlanta.
32 titres au total mais deux, sous le pseudo de Blind Texas Marlin, ne seront jamais gravés. Peut-être deux blues, fantasme son biographe DN Blakey.
C’est toujours avec lui que les ingénieurs du son passent le plus de temps. Willie enregistre toujours plus de titres que les autres, même à Atlanta où sont également retenus Barbecue Bob et Blind Willie McTell. Et ses enregistrements sont toujours impeccables. Toujours bien préparé, Willie colle aux timings, contrairement à la plupart des musiciens d’église et de rue. Le chant roule dans une sombre pétarade. A-t-on une voix pareille à trente ans ? « Fausse basse », car c’est une préciosité dynamique. On s’en rend compte quand il recouvre sa voix naturelle (‘Bye And Bye I’m Going To See The King’).
Le timbre de Willie Beatrice Harris, maîtresse et choriste, volète dans cette mitraille, frais, presque enfantin. Les slides au canif ouvrent un autre chœur, tout aussi léger, précis, chantant. Mais la virtuosité, le coffre, la brutalité du chant, son débit au swing élastique qui renvoie parfois à Dylan et même au rap (‘When The War Was On’) ne sont qu’affèteries pour magnifier la noirceur du châtiment divin, auquel préludent les catastrophes du temps, le Titanic, la guerre, l’épidémie dévastatrice de grippe espagnole, augures familiers dont ces prophètes de malheur de la glèbe menacent leurs auditoires.

Il faut être docteur en théologie quantique pour percer le credo de toutes ces égliBlues blind willie johnsonses noires. Après sa mort, ses deux veuves tenteront de l’apparenter à la leur, l’église baptiste pour Angeline, celle de Dieu dans le Christ pour Willie Beatrice.
Qu’il compose ou qu’il emprunte, Willie met un chiffre indélébile sur tout ce qu’il touche. ‘Jesus Make Up My Dying Bed’, ‘Keep Your Lamp Trimmed And Burning’, ‘Praise God I’m Satisfied’, ‘The Soul Of A Man’, ‘John The Revelator’, conservent, intacte, la violence de sa foi. Presque une révolte contre l’Amérique.
‘Dark Was The Night Cold Was The Ground’ dérive d’un vieil hymne anglais de 1792. La crucifixion. Willie en tire juste une ride de néant. Il fredonne, lèvres cousues, dans une torpeur glacée. Les slides de la gorge ombrent à peine les slides de la lame, peut-être du bottleneck.
Étonnant que Walker ait validé cette rêverie morbide.
Livrée aux païens, cette croix devient un classique du folk, de la musique sacrée, un exercice standard du bottleneck et l’un des 28 morceaux gravés sur le disque d’or de Voyager 1, parmi quelques autres valeurs de l’humanité à destination des civilisations extraterrestres.
La sonde Voyager s’est échappée du système solaire en août 2012. Willie glisse maintenant dans la nuit interstellaire avec ses voisins Ludwig Van et Chuck, à 4,4 millions de kilomètres de la prochaine étoile.

Christian Casoni  

 

 

 

 

 

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