Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

11/20
Chroniques CD du mois Interview: FRED CHAPELLIER Livres & Publications
Portrait: T-MODEL FORD Interview: DOC LOU Dossier: PEDALE WAH-WAH
 


Portrait
BLIND LEMON JEFFERSON
Lemon Henry Jefferson 24 septembre 1893 (Texas) – 19 décembre 1929 (Illinois)



blues kansas joe mc coy
blues kansas joe mc coy








Le premier géant

Lemon trépasse mi-décembre, en l’an 1929, alors qu’un blizzard est en train de congeler Chicago. Ou pas. Il a 35 ans. Les raconteurs préfèrent l’histoire du citron givré. Voilà, il sort d’une fête, se perd et meurt de froid dans la rue. Ou bien mBLUES BLIND LEMON JEFFERSONeurt de froid dans la rue, mais il attendait son chauffeur (Lemon vend assez de disques pour se payer une guimbarde et un type pour la conduire). Ou alors le chauffeur plie la guimbarde et se tire sans réclamer ses gages, laissant le boss dans les vapes. Non, Lemon sort d’une fête et se fait descendre par un voleur. Non, un témoin le voit faire une crise cardiaque en plein gig. Le constat de décès, retrouvé il y a quelques années, signale effectivement une crise cardiaque. Lemon est un immense caramel de gnôle, l’obésité et l’alcoolisme ouvrent de belles perspectives pour un infarctus. Le Wortham Journal, qui annonce sa mort et le retour de son corps au Texas pendant le réveillon, relaie la thèse de l’infarctus. On notera plus tard que son chant se fissurait déjà sur ‘See That My Grave Is Kept Clean’ (1928), raccord avec l’oracle des paroles, comme s’il avait eu la prémonition de ce qui lui arriverait l’année d’après.
Dallas fait sa rage de dents en bas d’Elm Street et de Central Track, une avenue couturée par une voie ferrée. Ici, le crime s’appelle Deep Ellum. Lemon est une grosse attraction dans ce quartier qui prospère avec les dollars de la misère et toutes sortes de gaités coupables. On entend de loin monter sa voix aiguë, solidement timbrée. Il a élu domicile à Dallas au début des années 10 et s’est trouvé un guide qui a du répondant : Leadbelly. Ils font équipe jusqu’en 1918, quand Leadbelly est inculpé de meurtre. Lemon aura d’autres guides qui avaient besoin de perfectionner leur jeu, T-Bone Walker, Lightnin’ Hopkins et Josh White. Ça vaut le coup de le suivre quand il joue dehors, la foule le douche de pourboires. Un quart en fer blanc fixé au manche de sa guitare, il entend tinter les thunes et jette les petits sous qui ne sonnent pas assez lourd. Au toucher, il identifie la valeur d’un talbin et ne se laisse jamais refiler un dollar quand il en attend dix.
A l’angle d’Elm et de Central un distributeur en cheville avec Paramount, nommé Ashford, fait son beurre dans le disque et les phonos. Son employé Sam Price, future vedette du piano, l’invite à présenter Lemon à Paramount. En 1925 le blues est encore un truc de femme. Quels hommes ont alors enregistré ? Sylvester Weaver ? Papa Charlie Jackson ? Lonnie Johnson ? Le label du Wisconsin loue des studios à Chicago, matériel dernier cri, microphone et gravure électrique. Lemon commence par deux gospels qu’il signe Deacon LJ Bates, il ne veut pas mélanger les torchons du diable avec les serviettes du bon Dieu. Mais le premier 78-tours que Paramount commercialise est un disque de blues. ‘Dry Southern Blues’/ ‘Booster Blues’ tombe chez les détaillants durant l’été 1926, « une bombe discographique », dira Son House. Le deuxième (‘Got The Blues’/ ‘Long Lonesome Blues’) rapporte encore plus gros. Encadré par Mayo Williams qui lui trouve aussi du casse-patte et des filles, Lemon devient la première étoile du country blues, une tendance aussi brève que frénétique puisqu’elle sera tout de suite fauchée par la crise. Tout ce qu’il lance retombe en pluie de dollars, aucun bluesman dit rural ne vendra autant que lui, aucun ne sera plus célèbre. Paramount sort un Bind Lemon Jefferson par mois, exploitant même les prises alternatives. Une centaine de faces sont gravées entre 1926 et 1929, un gros songbook pour la multitude noire blues blind lemon jeffersonet blanche d’après la récession, blues, gospel et country : ‘Corinna Blues’, ‘Jack O’Diamonds’, ‘Broke And Hungry’, ‘Rabbit Foot Blues’, ‘Easy Rider Blues’, ‘Hot Dogs’ ou ‘One Dime Blues’. ‘See That My Grave Is Kept Clean’ et ‘He Arose From The Dead’ se vendent sous le vertueux pseudo de Deacon LJ Bates. Tout ça chez Paramount, à l’exception d’une incartade avec OKeh à laquelle Mayo Williams met vite bon ordre. OKeh n’aura sorti qu’un 78-tours, mais c’est un copeau de cire pour l’éternité : ‘That Black Snake Moan’/ ‘Match Box Blues’.
A Jackson, on encense Tommy Johnson parce qu’il peut jouer des chansons de Blind Lemon. De son vivant déjà, Lemon fait fantasmer les guitaristes. A une époque où le disque et la radio n’ont pas encore sédimenté le jeu des musiciens, le premier qui parle a raison. Lemon lègue ainsi une marqueterie de plans, sans réelle patte du fait de leur disparité (difficile de remonter la capillarité des origines), un superbe jeu d’accompagnement qui voyagera partout en pièces détachées, boogie-woogie dans les graves, contretemps de walking-basses comme dans ‘One Dime Blues’, pickings enveloppants dont se décrochent parfois des phrases en escalier… Mance Lipscomb, songster texan, raille son inaptitude à faire danser les gens, mais Lemon n’en est plus là, il refuse de jouer les entertainers, il veut qu’on l’écoute. Le premier qui avait parlé était un styliste.

Christian Casoni