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05/19
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Portrait
blind boy fuller
Fulton Allen 10 juillet 1907 (Caroline du Nord) – 13 février 1941 (Caroline du Nord)


blues kansas joe mc coy
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Le dernier roi indigène du ragtime-blues.

Fulton n’est pas du genre à raconter sa vie. En octobre 1938 pourtant, il chante: « I will never forget the day they transferred me to the county jail. I shot the woman I love » (‘Big House Bound’). Durham, capitale du ragtime blues et du tabac. Icblues blind boy fulleri, tout le monde sait que cet aveugle porte un flingue. Il l’a déjà mis sous le nez d’un épicier qui lui carottait de la monnaie. Cette fois, son épouse Cora Mae arrête une balle de la jambe. C’est plutôt bien visé pour un aveugle. Fulton plaide l’accident, mais passe en tout cas par la case prison et manque son rendez-vous avec John Hammond, le producteur de New York. Hammond descendait en Caroline du Nord pour mettre Fulton à l’affiche de son spectacle de Noël au Carnegie, From spirituals to swing. Fulton à l’ombre, Hammond signe le contrat avec cet autre aveugle, l’harmoniciste Sonny Terry. Bah, Fulton connaît déjà New York. Il a démarré son marathon discographique en 1935. Tous les disques qu’ARC a sortis, depuis, sont partis comme de la pâte d’amande. Fulton regonfle le blues du Sud-est, dont le marché avait été anéanti par la crise.

Le Sud-est est le royaume des aveugles. Ses premiers maîtres, Blind Blake et Blind Willie McTell, n’avaient pas, comme l’indique leur surnom, des yeux de lynx. Blind Gary Davis et Blind Sonny Terry, deux sidemen de poids, pas davantage. Le petit monde de Fulton gravite autour de James Baxter Long, le jeune Blanc qui tient le One Dollar Store de Kinston, une bourgade entre Durham et le littoral. Pendant ses congés, Long programme une excursion à New York avec sa femme et sa fille. Il emporte dans ses bagages Fulton, Gary Davis et le washboarder Bull City Red. Il les débarque dans ce studio, au coin de la 113e Rue et de la 7e Avenue. La séance est supervisée par Art Satherley qui sait mettre à l’aise ces coriaces chanteurs de rue. Il leur fait porter de la bière et leur touche le bras quand l’ampoule rouge va s’allumer ou s’éteindre. Eh oui, Fulton et Gary Davis sont aveugles…

Entre 1935 et 1940, Fulton enregistre à peu près 130 chansons. Le rédempteur du Sud-est ne joue pas l’angoisse épaisse du Delta, qui exsude de ces grandes plantations abstraites. Son ragtime blues est une inclinaison campagnarde du dixieland, et une variante masculine du vaudeville qui court les grandes cités, avec ses sous-entendus canailles (le hokum de Chicago). Le jeu de Fulton reste académique (‘Rag Mama Rag’) et désuet à dessein. On ne peut pas dire que le washboard apporte une touche futuriste, fût-il gratté par Bull City Red qui lance les crotales comme personne. JB Long sait où il va, le washboard c’est son idée. Long est encore plus dingue de Red qu’il ne l’est de Fulton. L’année précédente, il a emmené Red chez ARC, mais les 78-tours de la séance se sont mal vendus. Red est aussi le guide de Fulton. C’est Red qui a présenté Fulton à JB Long.

Long s’est constitué une cour de musiciens dont les sujets sont, tour à tour, les vedettes et les accompagnateurs, Red, Gary Davis, Buddy Moss, Floyd Council ou Sonny Terry. A partir de 1938 d’ailleurs, cette troupe forme un chœur de gospel à géométrie variable, enregistrant dans la foulée de leurs sessions profanes sous le nom de Brother George and the Sanctified Christians. Dans cette cour, Fulton est la carte maîtresse de JB Long. C’est un très bon guitariste aux pickings allègres sur table métallique, basses volubiles (‘Looking For My Woman’), voix de nez consistante au débit traînant, lointaine, comme étrangère à la chanson. Drôle de parnassien !

1937. Mayo Williams, l’agent de Decca, descend à Durham, rencontre Fulton et le débauche. Il le fait monter à New York avec son guide, et en tire deux 78-tours. JB Long entre en fureur, menace Wblues blind boy fullerilliams, allègue un contrat qui n’existe pas, et ramène Fulton chez ARC pour le petit restant de ses jours. Pour se soustraire à l’inquisition syndicale qui fait rage à New York, Long et Satherley montent un studio volant dans un hôtel des environs de Columbia, la métropole de Caroline du Sud. Lors de cette session sera gravée ‘Big House Bound’. Re-New York ensuite, puis Memphis en mars 1940, l’avant-dernière fois que Fulton pousse les portes d’un studio. Parmi cette nouvelle douzaine de titres, un autre gros succès : ‘Step It Up And Go’, boogie-woogie hillbilly dans la lignée du tentaculaire ‘Bottle Up And Go’.

En 1939, le bureau d’aide sociale envoie un médecin chez Fulton. L’administration veut s’assurer que son homme mérite bien la petite pension d’invalidité que l’État lui verse. Long a déclaré 200 dollars de revenus pour chacun de ses déplacements à New York, l’aide sociale a ainsi appris que Fulton arrondissait sa pension en faisant la manche et en enregistrant des disques. Le médecin ne repart pas déçu. Il diagnostique un reliquat de syphilis, une vessie et des reins en fin de carrière. Le dernier roi indigène du ragtime blues entre à l’hosto en décembre 1940. Mi-février, il est mort. Après lui, le genre se développera tant bien que mal dans le Nord, au gré des migrations vers New York, puis deviendra l’une des munitions de l’explosion folk.

Christian Casoni