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Portrait
BLIND BLAKE
Arthur Blake - 1896 (Floride) ? – ? ( ?)


blues kansas joe mc coy
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Dans la Chevelure de Bérénice.

Dans ce grand foutoir d’approximations qu’est le blues, on peut douter de tout. Les informations sont volatiles, les sources pas toblues blind blakeujours fiables et les légendes urbaines, innombrables. Blind Blake, c’est pire. On lui colle des dates et des lieux pour ne pas avoir l’air de critiquer la raison pure, mais on ignore où et quand il est né, où, quand et de quoi il est mort, on ignore s’il s’appelait Arthur Blake ou Arthur Phelps (on n’est même pas certain qu’il se soit prénommé Arthur), on le dépose à Atlanta, on sait seulement qu’il a vécu quelques années à Chicago. Était-il réellement aveugle ? Est-il bien l’homme de la seule photo censée le représenter ? Le portrait a sans doute été autographié de la main d’un commercial de Paramount, qui joignait des photos dédicacées aux disques vendus par correspondance. Pour finir d’embrouiller son cas, Blake est parfois confondu avec un contemporain, Blind Blake lui aussi, roi de la variété goombay et du calypso.

Les érudits téméraires qui ont tenté d’accoucher le néant font naître Blake à Jacksonville, Floride, sur la foi d’indices glanés dans ses chansons. Il tombe ses premiers titres en août 1926 à Chicago (‘Early Morning Blues’/ ‘West Coast Blues’). Le blues appartient encore aux filles du vaudeville, mais les labels sentent qu’une forme plus virile et plus rurale pourrait leur apporter un appoint commercial intéressant. Rural est une façon de parler, ses vedettes sont d’abord de grands citadins. Blake enregistre aussi avec des chanteuses de goualantes, Leola Wilson, Ma Rainey, Chocolate Brown, avec des partenaires comme Gus Cannon, le slideur de banjo à la voix dévorante, Johnny Doods le clarinettiste, Charlie Spand le pianiste. En 1929 il passe de Chicago aux studios Gennett de Richmond, Indiana, avec qui Paramount est lié, puis il réalise plusieurs séances à Grafton, Wisconsin. C’est là que Paramount vient d’ouvrir ses propres studios alors que la crise est en train de ravager le marché. En tout : 70 à 80 faces gravées entre 1926 et 1932, notamment les fameux ‘Hot Potatoes’ et ‘Southbound Rag’.

Dans les années 20 l’industrie du blues (c’en est une alors) habite à New York. Paramount déménage à Chicago et recrute le producteur noir Mayo Williams, une curiosité pour l’époque. Williams livre au label Papa Charlie Jackson en 1924, et surtout Blind Lemon et Blind Blake en 1926. Paramount tient ses deux champions nationaux. OKeh a le sien : Lonnie Johnson. Le choc des scrotums reste feutré, les mecs grignotent surtout la clientèle des chanteuses. D’ailleurs, rags ou blues, Blake chante un vaudeville hillbilly au mélo surjoué, comme font ses concurrentes. Blake tournait dans des medicine shows et devait surprendre constamment le chaland. Mieux vaut donc ne pas prendre trop au sérieux la noirceur affectée de certains titres (‘What A Lowdown Place The Jailhouse Is’). Le blues bascule vers le chromosome XY, vers la guitare et le terroir, plutôt côte Sud-est en ce qui concerne le style de Blake. Il joue encore le vieux rag des piano-rolls, basses fuyantes, appuyées, ruptures et juxtapositions de thèmes contrastés (‘Arthur’s Breakdown’), mais il lui donne des lignes chantantes de jazz, ce chic urbain qui fascinait Gary Davis, en ces âges farouches où les genres ne se s’étaient pas vraiment partagés (cf. le magnifique arpège qui court le pont de ‘Rope Stretchin’ Blues’).

De son vivant, Blake incarne un idéal impossible pour tous les guitaristes du pays. Même fermée sur l’accord, la main pétille, cherche des bonus d’harmonie, s’évapore en phrases laconiques. Ce fleurage volubile est d’une élégance difficile pour le chant, ces pluies d’aigus (‘Too Tblues blind blakeight Blues’), ces tapis de basses (‘Playing Policy Blues’)… Pourtant sa voix trouve des passes, désinvolte, coffrée mais ne cherchant pas à prendre du relief, sauf quand elle lui monte au nez et se met à sonner comme un kazoo. Quelques vers swinguants en scat (‘Hey Hey Daddy Blues’), le type qui dit youpi avec l’air de quelqu’un qui va téter un pot d’échappement (‘Diddie Wa Diddie’), le transit intestinal mis en musique 50 ans avant ‘Constipation Blues’ (‘CC Pill Blues’), des rythmes au répertoire non-identifié comme le drôle de tango de ‘Baby Lou Blues’, mais aussi des blues et des rags vraiment émouvants (‘Georgia Bound’).

Les biographes de l’extrême le font mourir dans le Wisconsin, parce que sa dernière trace datée est celle d’une session à Grafton en juin 1932, dans l’orchestre de Billy James mais, de Josh White à Broonzy, tout le monde a une hypothèse sur sa disparition : assassiné à Chicago, mort à Saint-Louis, mort au pénitencier de Joliet en 1932, fauché par une bagnole à New York en 1934, ou dans un accident de la route à Atlanta en 1941. Dans son livre Red River Blues, Bruce Bastin rapporte cet échange entre Blake et Papa Charlie Jackson, gravé sur un disque : « Dis donc Blake, c’est quoi ton vrai nom ? – Je m’appelle Arthur Blake. – Arthur ? D’où sors-tu ça ? – Oh, tu sais, j’en raconte des choses ! »

Christian Casoni